En ce jour anniversaire de la victoire des Bleus en 98, on parle de football et de morale. Si vous êtes un vrai utilitariste, de quelle équipe devriez-vous souhaiter la victoire ?
Sans les tipeurs et tipeuses qui me soutiennent depuis des mois je ne pourrais pas faire toutes ces vidéos, aussi je leur propose en contrepartie une fois par mois de voter pour le sujet d’une future vidéo. Pour ce mois, ce sera pour un épisode du nouveau format sur la chaîne, DIXIT, centré sur la lecture et commentaire d’un texte en moins de 10 minutes. (Le premier épisode sur l’argument du gros livre de Wittgenstein vient de sortir.)
Je vais vous laisser choisir entre les quatre textes suivants qui ont en commun d’avoir des auteurs britanniques (je l’ai un peu fait exprès, je ferai honneur à d’autres aires géographiques une autre fois !).
Que vous vouliez voter ou non, ce sont quatre lectures qui pourront vous intéresser.
On commence par un texte très atypique de Thomas Hobbes qui conclut un chapitre de la première partie des Eléments de la loi naturelle et politique ; Hobbes se livrait dans ce chapitre à une analyse des passions humaines, et le texte dont je voudrais parler en est une sorte de synthèse où il présente la vie humaine comme une course – une course où il ne s’agit pas de gagner ni d’être devant, mais de toujours dépasser ceux qui nous précèdent…
« La vie humaine peut être comparée à une course, et quoique la comparaison ne soit pas juste à tous égards, elle suffit pour nous remettre sous les yeux toutes les passions dont nous venons de parler. Mais nous devons supposer que dans cette course on n’a d’autre but et d’autre récompense que de devancer ses concurrents.
S’efforcer, c’est appétit.
Se relâcher, c’est sensualité.
Considérer ceux derrière, c’est gloire.
Considérer ceux devant, c’est humilité.
Perdre du terrain en regardant en arrière, c’est vaine gloire.
Être retenu, c’est haine.
Retourner sur ses pas, c’est repentir.
Avoir du souffle, c’est espoir.
Être épuisé, c’est désespoir.
Tâcher d’atteindre celui qui est devant, c’est émulation. (…)
Chuter subitement, c’est disposition à pleurer.
Voir un autre chuter, c’est disposition à rire.
Voir quelqu’un être dépassé lorsque nous ne voudrions pas qu’il le soit, c’est pitié.
Voir quelqu’un dépasser lorsque nous ne voudrions pas qu’il le fasse, c’est indignation.
Se serrer à un autre, c’est amour.
Porter celui que l’on serre ainsi, c’est charité.
Se blesser par trop de précipitation, c’est honte.
Continuellement être dépassé, c’est malheur.
Continuellement dépasser celui qui est devant, c’est félicité.
Abandonner la course, c’est mourir. »
Hobbes, 1650, Eléments de la loi naturelle et politique, Part I, chap. IX, traduction d’Holbach (modifiée)
Hume : « Aucun témoignage n’est suffisant pour établir un miracle »
On continue avec le texte de David Hume présentant son fameux argument contre les miracles. Un texte assez bayesien dirait Lê !
« Nous hésitons fréquemment devant les récits des autres hommes. Nous mettons en balance les circonstances opposées qui causent un doute ou une incertitude, et quand nous découvrons une supériorité d’un côté, nous penchons vers lui, mais pourtant avec une assurance diminuée en proportion de la force du côté opposé.
(…) Le prince indien qui refusait de croire les premiers témoignages sur les effets du gel raisonnait correctement, et il fallait naturellement de très forts témoignages pour gagner son assentiment à des faits produit par un état de la nature qui ne lui était pas familier et qui soutenait si peu d’analogie avec les événements dont il avait une expérience constante et uniforme. Bien que ces faits ne fussent pas contraires à son expérience, ils n’y étaient pas conformes.
Mais pour accroître la probabilité contraire à celle de l’attestation des témoins, supposons que le fait qu’ils affirment, au lieu d’être seulement merveilleux, soit réellement miraculeux ; et supposons aussi que le témoignage, considéré à part et en lui-même, s’élève au niveau d’une preuve entière. Dans ce cas, c’est preuve contre preuve, et la plus forte doit prévaloir, mais cependant avec une diminution de sa force, proportionnellement à la force de la preuve contraire.
(…) Pour que quelque chose soit considéré comme un miracle, il faut qu’il n’arrive jamais dans le cours habituel de la nature. Ce n’est pas un miracle qu’un homme, apparemment en bonne santé, meure soudainement, parce que ce genre de mort, bien que plus inhabituelle que d’autres, a pourtant été vu arriver fréquemment. Mais c’est un miracle qu’un homme mort revienne à la vie, parce que cet événement n’a jamais été observé, à aucune époque, dans aucun pays. Il faut donc qu’il y ait une expérience uniforme contre tout événement miraculeux, autrement, l’événement ne mérite pas cette appellation de miracle. Et comme une expérience uniforme équivaut à une preuve, il y a dans ce cas une preuve directe et entière, venant de la nature des faits, contre l’existence d’un quelconque miracle. Une telle preuve ne peut être détruite et le miracle rendu croyable, sinon par une preuve contraire qui lui soit supérieure.
La conséquence évidente (et c’est une maxime générale qui mérite notre attention) est : « Aucun témoignage n’est suffisant pour établir un miracle à moins que le témoignage soit d’un genre tel que sa fausseté serait plus miraculeuse que le fait qu’il veut établir ; et même dans ce cas, il y a une destruction réciproque des arguments, et c’est seulement l’argument supérieur qui nous donne une assurance adaptée à ce degré de force qui demeure, déduction faite de la force de l’argument inférieur. » Quand quelqu’un me dit qu’il a vu un mort revenu à la vie, je considère immédiatement en moi-même s’il est plus probable que cette personne me trompe ou soit trompée, ou que le fait qu’elle relate ait réellement eu lieu. Je soupèse les deux miracles, et selon la supériorité que je découvre, je rends ma décision et rejette toujours le plus grand miracle. Si la fausseté de son témoignage était plus miraculeuse que l’événement qu’elle relate, alors, et alors seulement, cette personne pourrait prétendre commander ma croyance et mon opinion. »
David Hume, 1748, Enquête sur l’entendement humain, sect. X, traduction André Leroy
Bentham : « Peuvent-ils souffrir ? »
On poursuit avec le fondateur de l’utilitarisme Jeremy Bentham. Ce passage, qui n’est d’ailleurs qu’une note de bas de page, est un texte classique en philosophie morale sur la question animale. Et dans sa version complète (on oublie souvent de citer la première partie ) son propos est plus ambivalent qu’il n’y paraît.
« Pourquoi [les intérêts des animaux] ne sont-ils pas, universellement, tout autant que ceux des créatures humaines, considérés en fonction des différences de degré de sensibilité ? Parce que les lois existantes sont le travail de la crainte mutuelle ; et les animaux les moins rationnels n’ont pas disposé des mêmes moyens que l’homme pour tirer parti de ce sentiment. Pourquoi [leurs intérêts] ne devraient-ils pas [être considérés] ? On n’en peut donner aucune raison. Si le fait d’être mangé était tout, il y a une très bonne raison pour laquelle il devrait nous être permis de les manger autant qu’il nous plait : nous nous en trouvons mieux ; et ils ne s’en trouvent jamais pire. Ils n’ont aucune de ces très longues anticipations de misère future que nous avons. La mort qu’ils subissent de nos mains est ordinairement, et sera peut être toujours, une mort plus rapide, et de ce fait moins douloureuse, que celle qui les attendrait dans le cours inévitable de la nature. (…) Mais n’y a-t-il aucune raison pour laquelle il nous serait permis de les mettre au supplice ? Pas que je sache. N’y en a-t-il aucune pour laquelle il ne devrait pas nous être permis de les mettre au supplice? Oui, plusieurs. (…) Autrefois, et j’ai peine à dire qu’en de nombreux endroits cela ne fait pas encore partie du passé, la majeure partie des espèces, rangée sous la dénomination d’esclaves, étaient traitées par la loi exactement sur le même pied que, aujourd’hui encore, en Angleterre par exemple, les races inférieures d’animaux. Le jour viendra peut-être où il sera possible au reste de la création animale d’acquérir ces droits qui n’auraient jamais pu lui être refusés sinon par la main de la tyrannie. Les français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n’est nullement une raison pour laquelle un être humain devrait être abandonné sans recours au caprice d’un tourmenteur. Il est possible qu’on reconnaisse un jour que le nombre de jambes, la pilosité de la peau, ou la terminaison de l’os sacrum, sont des raisons tout aussi insuffisantes d’abandonner un être sensible au même destin. Quel autre [critère] devrait tracer la ligne infranchissable? Est-ce la faculté de raisonner, ou peut-être la faculté de discourir ? Mais un cheval ou un chien adulte est, au-delà de toute comparaison, un animal plus raisonnable mais aussi plus sociable qu’un nourrisson d’un jour ou d’une semaine, ou même d’un mois. Mais supposons que la situation ait été différente, qu’en résulterait-il ? La question n’est pas « peuvent-ils raisonner ? », ni « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir? ». »
Jeremy Bentham, 1789, Introduction aux principes de morale et de législation, ch.17, sect.1, traduction Enrique Utria
Mill : « Il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait »
Enfin, un dernier texte par un autre utilitariste : John Stuart Mill. Où il parle de la distinction entre satisfaction (content) et bonheur (happiness), et pourquoi les plus heureux sont les moins satisfaits…
« C’est un fait indiscutable que ceux qui ont une égale connaissance de deux genres de vie, qui sont également capables de les apprécier et d’en jouir, donnent résolument une préférence très marquée à celui qui met en oeuvre leurs facultés supérieures. Peu de créatures humaines accepteraient d’être changées en animaux inférieurs sur la promesse de la plus large ration de plaisir de bêtes; aucun être humain intelligent ne consentirait à être un imbécile, aucun homme instruit à être un ignorant, aucun homme ayant du coeur et une conscience à être égoïste et vil, même s’ils avaient la conviction que l’imbécile, l’ignorant ou le gredin sont, avec leurs lots respectifs, plus complètement satisfait qu’eux même avec le leur. (…) Un être pourvu de faculté supérieure demande plus pour être heureux, est probablement exposé à souffrir de façon plus aiguë, et offre certainement à la souffrance plus de points vulnérables qu’un être de type inférieur; mais en dépit de ces risques, il ne peut jamais souhaiter réellement tomber à un niveau d’existence qu’il sent inférieur. (…)
Croire qu’en manifestant une telle préférence, on sacrifie quelque chose de son bonheur, croire que l’être supérieur – dans des circonstances qui seraient équivalentes à tous égards pour l’un et pour l’autre n’est pas plus heureux que l’être inférieur, c’est confondre les deux idées très différentes de bonheur et de satisfaction. Incontestablement, l’être dont les facultés de jouissance sont d’ordre inférieur, a les plus grandes chances de les voir pleinement satisfaites; tandis qu’un être d’aspirations élevées sentira toujours que le bonheur qu’il peut viser, quel qu’il soit, le monde étant fait comme il l’est, est un bonheur imparfait. Mais il peut apprendre à supporter ce qu’il y a d’imperfections dans ce bonheur, pour peu que celles-ci soient supportables; et elles ne le rendront pas jaloux d’un être qui, à la vérité, ignore ces imperfections, mais ne les ignore que parce qu’il ne soupçonne aucunement le bien auquel ces imperfections sont attachées. Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. Et si l’imbécile ou le porc sont d’un avis différent, c’est qu’ils ne connaissent qu’un côté de la question : le leur. L’autre partie, pour faire la comparaison, connaît les deux côtés. »
John Stuart Mill, 1871, L’Utilitarisme, traduction Georges Tanesse
Voilà ! J’espère que ces lectures vous auront plus.
Nouveau format : parler d’un texte en moins de 10 minutes. Et on commence par le jeune Wittgenstein…
« Supposez que l’un d’entre vous soit omniscient, et que par conséquent il ait connaissance de tous les mouvements de tous les corps, morts ou vivants, de ce monde, qu’il connaisse également toutes les dispositions d’esprit de tous les êtres humains à quelque époque qu’ils aient vécu, et qu’il ait écrit tout ce qu’il connaît dans un gros livre ; ce livre contiendrait la description complète du monde.
Et le point où je veux en venir, c’est que ce livre ne contiendrait rien que nous appellerions un jugement éthique ni quoi que ce soit qui impliquerait logiquement un tel jugement. Naturellement, il contiendrait (…) toutes les propositions scientifiques vraies, et en fait toutes les propositions vraies qui peuvent être formulées. Mais tous les faits décrits seraient en quelque sorte au même niveau, et de même toutes les propositions seraient au même niveau.
Il n’y a pas de proposition qui, en quelque sens absolu, soit sublime, importante ou triviale. (…) Par exemple, si nous lisons dans notre livre du monde la description d’un meurtre, avec tous ses détails physiques et psychologiques, la pure description de ces faits ne contiendra rien que nous puissions appeler une proposition éthique. Le meurtre sera exactement au même niveau que n’importe quel autre événement, par exemple la chute d’une pierre. Assurément, la lecture de cette description pourrait provoquer en nous la douleur, la colère ou toute autre émotion, ou nous pourrions lire quelle a été la douleur ou colère que ce meurtre a suscité chez les gens qui en ont eu connaissance, mais il y aura là seulement des faits, des faits — des faits mais non de l’éthique.
(…) L’éthique, si elle existe, est surnaturelle, alors que nos mots ne veulent exprimer que des faits ; comme une tasse à thé qui ne contiendra jamais d’eau que la valeur d’une tasse, quand bien même j’y verserais un litre d’eau. »
Extrait de la lettre à de Wittgenstein à Ludwig von Fricker sur le Tractatus :
« Mon livre consiste en deux parties : celle ici présentée, plus ce que je n’ai pas écrit. Et c’est précisément cette seconde partie qui est la partie importante. Mon livre trace pour ainsi dire de l’intérieur les limites de la sphère de l’éthique, et je suis convaincu que c’est la seule façon rigoureuse de tracer ces limites. En bref, je crois que là où tant d’autres aujourd’hui pérorent, je me suis arrangé pour tout mettre bien à sa place en me taisant là-dessus. »
citée par C. Chauviré, L. Wittgenstein, Paris, Seuil, p. 75
Les derniers mots de la conférence sur l’éthique :
« Tout ce à quoi je tends – et, je crois, ce à quoi tendent tous les hommes qui ont une fois essayé d’écrire ou de parler sur l’éthique ou la religion – c’est d’affronter les bornes du langage. C’est parfaitement, absolument sans espoir de donner ainsi du front contre les murs de notre cage. (…) Mais [l’éthique] nous documente sur une tendance qui existe dans l’esprit humain, tendance que je ne puis que respecter profondément quant à moi, et que je ne saurais sur ma vie tourner en dérision. »
LongLongLife : un site très bien fait avec des articles et des liens vers l’actualité de la recherche sur le vieillissement, et c’est en français en plus !
Par ailleurs, sur le sujet de l’extension de la vie, vous pouvez écouter Miroslav Radman dans ces deux émissions de radio (la première ici, et la seconde là) ou lire son livre.
Le vieillissement est-il une maladie ?
Voici quelques éléments bibliographiques pour ceux qui voudraient approfondir ce point qui est au coeur de la vidéo : le vieillissement est-il une maladie ? Y a-t-il un sens à « vieillir en bonne santé » ?
La première difficulté tient à ce qu’il n’existe pas de définition consensuelle de ce qu’est la santé ni la maladie. Pour en savoir plus sur ce point :
Giroux, E, 2010, Après Canguilhem : définir la santé et la maladie, Paris : Presses Universitaires de France.
Giroux, E., & Lemoine, M., 2012, Santé, maladie, pathologie, Paris : Vrin.
Avec notamment des versions traduites de :
Boorse, C., 1977, « Le concept théorique de santé »
Wakefield, J. C., 1992, « Le concept de trouble mental. A la frontière entre faits biologiques et valeurs sociales »
Nesse, R. M., 2001, « A propos de la difficulté de définir la maladie. Une perspective darwinienne »
Engelhardt, H. T., 1975, « Les concepts de santé et de maladie »
Nordenfelt, L., 2000, « Action, capacité et santé »
Sur la question plus précise de savoir si l’on peut considérer le vieillissement comme une maladie :
Caplan, A. L., 1981, “The unnaturalness of aging: a sickness unto death?,” in A. L. Caplan, H. T. Engelhardt, and J. McCartney (eds.), Concepts of Health and Disease: Interdisciplinary perspectives, Addison-Wesley, Reading, Massachusetts, pp. 31—45.
Caplan, A.L, 2004,“The ‘‘Unnaturalness’’ of Ageing—Give MeReason to Live!”In Health, disease and illness: Concepts inmedicine, ed. A.L. Caplan, J.J. McCartney, and D.A. Sisti,117–127. Washington: Georgetown University Press.
Cassell, E., 1972, “Is aging a disease?”,Hastings Center Report 2 (2):4-6 (1972)
De Winter, G., 2015, “Aging as Disease”, Med Health Care and Philos, 18:237–243
Gems, D., 2011,“Ageing: To treat, or not to treat,”American Scientist,99: 278–280.
Izaks, G.J. &Westendorp, R.G.J., 2003, “Ill or just old? Towards aconceptual framework of the relation between ageing and disease,”BMC Geriatrics, 3(7),
Jin, K., 2010,“Modern biological theories of ageing,” Ageing Disease1(2): 72–74.
Murphy, T. F., 1986, “A cure for aging?,” The Journal of Medicine and Philosophy 11 (1986), 237-255, D. Reidel Publishing Company.
Nieuwenhuis-Mark, R.E, 2011, “Healthy ageing as disease?”, Frontiers in Ageing Neuroscience 3(3): 1.
Merci à Juliette pour cette bibliographie. Si vous aimez la philosophie des sciences et plus particulièrement la philosophie de la médecine, vous pouvez regarder ses « Vlog thèses » sur YouTube : c’est le tout début (de ses vlogs, pas de sa thèse ^^) et c’est déjà chouette !
Les Stoïciens et l’acceptation de la mort
Parmi les philosophies de l’Antiquité, le stoïcisme offre sans doute le meilleur exemple de sagesse d’acceptation de la mort. On peut lire par exemple cette pensée chez Marc Aurèle :
« Ne méprise pas la mort, mais fais lui bon accueil, comme étant une des choses voulues par la nature. Ce que sont en effet la jeunesse, la vieillesse, la croissance, la maturité, l’apparition des dents, de la barbe et des cheveux blancs, la fécondation, la grossesse, l’enfantement et toutes les autres activités naturelles qu’amènent les saisons de ta vie, telle est aussi ta propre dissolution. Il est donc d’un homme réfléchi de ne pas, en face de la mort, se comporter avec hostilité, véhémence et dédain, mais de l’attendre comme une action naturelle. »
Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre IX, III
Cela peut ressembler à un simple appel à la nature (en gros « la mort est naturelle, donc ça va »), mais il faut noter que dans le cadre de pensée stoïcien, la notion de ce qui convient à la nature joue un rôle fondamental, donc ce n’est pas si sophistique (mais cela suppose un cadre de pensée très différent).
Le texte stoïcien le plus classique sur le thème de l’acceptation de la mort est certainement De la brièveté de la vie de Sénèque. Son idée centrale est que la vie ne nous paraît brève que parce que nous employons mal notre temps ; si nous l’utilisions à meilleur escient (typiquement à faire de la philosophie…) elle nous serait bien assez longue :
Chapitre I-II
« La plupart des mortels, Paulinus, se plaignent de l’injuste rigueur de la nature, de ce que nous naissons pour une vie si courte, de ce que la mesure de temps qui nous est donnée fuit avec tant de vitesse, tant de rapidité, qu’à l’exception d’un très-petit nombre, la vie délaisse le reste des hommes, au moment où ils s’apprêtaient à vivre. (…)
Nous n’avons pas trop peu de temps, mais nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue ; elle suffirait, et au-delà, à l’accomplissement des plus grandes entreprises, si tous les moments en étaient bien employés. Mais quand elle s’est écoulée dans les plaisirs et dans l’indolence, sans que rien d’utile en ait marqué l’emploi, le dernier, l’inévitable moment vient enfin nous presser : et cette vie que nous n’avions pas vue marcher, nous sentons qu’elle, est passée.
Voilà la vérité : nous n’avons point reçu une vie courte, c’est nous qui l’avons rendue telle : nous ne sommes pas indigents, mais prodigues. D’immenses, de royales richesses, échues à un maître vicieux, sont dissipées en un instant, tandis qu’une fortune modique, confiée à un gardien économe s’accroît par l’usage qu’il en fait : ainsi notre vie a beaucoup d’étendue pour qui sait en disposer sagement.
Pourquoi ces plaintes contre la nature ? elle s’est montrée si bienveillante ! pour qui sait l’employer, la vie est assez longue. »
Chapitre XI
« Des vieillards décrépits demandent à mains jointes quelques années de plus, ils se font plus jeunes qu’ils ne sont, et, se berçant de ce mensonge, ils le soutiennent aussi hardiment que s’ils pouvaient tromper le destin. Mais si quelque infirmité vient leur rappeler leur condition mortelle, ils meurent remplis d’effroi ; ils ne sortent pas de la vie, ils en sont arrachés ; ils s’écrient qu’ils ont été insensés de n’avoir point vécu. Que seulement, ils réchappent de cette maladie, comme ils vivront dans le repos ! Alors, reconnaissant la vanité de leurs efforts pour se procurer des biens dont ils ne devaient pas jouir, ils voient combien tous leurs travaux furent impuissants et stériles !
Mais pour celui qui l’a passée loin de toute affaire, combien la vie n’est-elle pas longue ? Rien n’en est sacrifié, ni prodigué à l’un et à l’autre ; rien n’en est livré à la fortune, perdu par négligence, retranché par prodigalité ; rien n’en demeure superflu. Tous ses moments sont, pour ainsi dire, placés à intérêt. Quelque courte qu’elle soit, elle est plus que suffisante ; et aussi, lorsque le dernier jour arrivera, le sage n’hésitera pas à marcher vers la mort d’un pas assuré. »
Si je veux bien croire que nous employons mal le peu de temps que nous avons (est-ce l’employer sagement que de passer une nuit à transformer l’univers en trombones ?), je ne vois pourtant pas dans les propos de Sénèque ce qui justifierait que, si nous employons mieux notre temps, la vie devient assez longue… Il est difficile de ne pas y voir un effort de rationalisation pour accepter ce qui était alors inévitable.
Avec plus de 70 vidéos sur ma chaîne, ce n’est pas forcément facile de s’y retrouver ; aussi voici un petit guide pour le candidat du bac qui voudrait réviser à partir de mes vidéos.
Pour les notions Le sujet, La matière et l’esprit, La conscience, je recommande : cette vidéo de Science étonnante sur la conscience ; cette série de cinq vidéos qui traite le thème de façon assez classique à partir de Descartes. Toujours sur ces notions et aussi L’inconscient vous pouvez regardez cette série de vidéos : la première sur la distinction conscience d’accès / conscience phénoménale et le cas des images subliminales ; la deuxième sur les phénomènes troublants de prosopagnosie (amnésie des visages) et le délire d’illusion des sosies.
Pour les notions La culture, Le travail et la technique, La société et Les échanges, je recommande : ces deux vidéos sur Adam Smith (en particulier la première sur la veste de laine) et celle-ci sur les avantages comparatifs et les coûts d’opportunité (et vous pouvez regarder aussi celle d’Heu?reka qui développe le sujet sous un autre angle ; d’ailleurs beaucoup de vidéos d’Heu?reka peuvent être intéressante par rapport à ces notions, par exemple ces vidéos sur l’argent).
Sur Le langage, hormis ma vidéo sur la Novlangue chez Orwell, il n’y a pas encore grand chose sur ma chaîne (ça va venir…).
Sur L’histoire, pas grand-chose hélas hormis ces réflexions sur la conservation à partir du cas du bateau de Thésée et du palais de Séoul Gyeongbokgung.
Sur L’art, de même, pas grand-chose encore. L’épisode PopPhi sur Black Mirror contient quelques réflexions sur le spectacle et le rapport du créateur vis-à-vis de son oeuvre. (J’ai aussi cette vidéo bizarre où il est question de poésie…)
Et voilà ! Je crois que j’ai fait à peu près le tour ! Révisez bien et j’espère que vous apprendrez et prendrez du plaisir à regarder tout ça…
Faut-il souhaiter une super-intelligence ? (Quel intérêt de jouer aux échecs ou d’écrire un roman si des super-intelligence peuvent faire ça mieux que nous ?) : 1:09:57
[AJOUT] Une IA serait-elle la continuation de l’espèce humaine ? [Je n’ai pas vraiment répondu à cette question sur le coup et je m’en explique] : 1:14:43
Aujourd’hui, on parle de la liberté dans les jeux. Et on voit que tout est jeu, même la réalité… (Et ok, je ne parle pas beaucoup de jeux vidéo, mais je me rattraperai dans la seconde partie.)
Un excellent article, très accessible, pour introduire à la notion de liberté en philosophie : « Libre-arbitre » par Jean-Baptiste Guyon sur l’Encyclopédie philosophique
Vous retrouverez ici ma série de vidéos sur la méthodologie de la dissertation pour le bac de philosophie. Je ne ferai sans doute pas un post différent pour chaque épisode, j’actualiserai celui-ci à mesure que les épisodes arriveront.
Dissertation #1 | L’art de faire des réponses longues et intelligentes à des questions brèves et stupides
Dissertation #2 | Peut-on…? Faut-il…? Doit-on…?
Dissertation #3 | Pourquoi ?
Dissertation #4 | 4 conseils pour l’analyse de sujet
Le phénomène de reconnaissance inconsciente chez les prosopagnosiques est généralement désigné dans la recherche par l’expression « Covert facial recognition » et vous pouvez en apprendre davantage par exemple en lisant l’article Wikipédia consacré à ce phénomène.
Si vous êtes curieux de lire l’article original de Joseph Capgras dont je montre des extraits (c’est très facile à lire), il est disponible ici.
Aujourd’hui, c’est le 1er avril, jour des menteurs, et du coup parlons du paradoxe du menteur ! Pourquoi dire que l’on est en train de ne pas dire la vérité pose problème…
Ce sera l’occasion de parler d’un des plus grands logiciens du 20e siècle, Alfred Tarski, et de ses travaux sur la vérité ; et aussi d’un des résultats les plus importants en logique mathématique : le théorème d’incomplétude de Gödel. Et quand on croise Tarski et le théorème d’incomplétude, on obtient le théorème d’indéfinissabilité de Tarski. Et c’est chouette, si, si.
Le « Diagonalization lemma » (je ne l’écrit pas en français car il ne semble pas qu’il soit d’usage de s’y référer ainsi, et cela pourrait créer une confusion avec l’argument de la diagonale de Cantor) est une étape cruciale dans la preuve de Gödel pour montrer en quoi son codage permet de construire des formules auto-référentielles. Vous trouverez la preuve de ce lemme sur Wikipedia ou sur la Stanford Encyclopedia of philosophy, mais la plus claire explication que j’en ai lue se trouve dans un bref papier de Richard Heck dénué de tout symbole logique ; je ne saurais trop vous en recommander la lecture si vous voulez vraiment comprendre ce lemme.
L’exposition du lemme dans ce papier est informelle (au sens où elle s’applique à un langage naturel plutôt qu’à un langage formel) mais elle n’en est pas moins parfaitement rigoureuse sur le plan logique, et cela permet de comprendre bien plus aisément ce qu’exprime ce lemme. Cela permet aussi de comprendre qu’en fin de compte ce lemme n’a rien de proprement arithmétique ; il s’applique à toute théorie satisfaisant ces deux conditions : (1) qu’il y ait dans le langage de la théorie un système permettant à des expressions du langage de référer à des formules du langage ; (2) que l’on puisse exprimer des opérations syntaxiques de substitution dans les formules de ce langage. (Dans le cas de l’arithmétique, (1) est rendu possible par le codage de Gödel et (2) par la quantification.) Le théorème de Tarski dérivant seulement de ce lemme, il est valable pour tout langage satisfaisant (1) et (2) ; donc c’est un résultat plus général que s’il valait seulement pour les systèmes formalisant l’arithmétique.