Lisez et votez pour un texte !

Sans les tipeurs et tipeuses qui me soutiennent depuis des mois je ne pourrais pas faire toutes ces vidéos, aussi je leur propose en contrepartie une fois par mois de voter pour le sujet d’une future vidéo. Pour ce mois, ce sera pour un épisode du nouveau format sur la chaîne, DIXIT, centré sur la lecture et commentaire d’un texte en moins de 10 minutes. (Le premier épisode sur l’argument du gros livre de Wittgenstein vient de sortir.)

Je vais vous laisser choisir entre les quatre textes suivants qui ont en commun d’avoir des auteurs britanniques (je l’ai un peu fait exprès, je ferai honneur à d’autres aires géographiques une autre fois !).

Que vous vouliez voter ou non, ce sont quatre lectures qui pourront vous intéresser. Le vote c’est >>> par là <<<

 

Hobbes : « Abandonner la course, c’est mourir »

On commence par un texte très atypique de Thomas Hobbes qui conclut un chapitre de la première partie des Eléments de la loi naturelle et politique ; Hobbes se livrait dans ce chapitre à une analyse des passions humaines, et le texte dont je voudrais parler en est une sorte de synthèse où il présente la vie humaine comme une course – une course où il ne s’agit pas de gagner ni d’être devant, mais de toujours dépasser ceux qui nous précèdent…

« La vie humaine peut être comparée à une course, et quoique la comparaison ne soit pas juste à tous égards, elle suffit pour nous remettre sous les yeux toutes les passions dont nous venons de parler. Mais nous devons supposer que dans cette course on n’a d’autre but et d’autre récompense que de devancer ses concurrents.

hobbes.jpgS’efforcer, c’est appétit.

Se relâcher, c’est sensualité.

Considérer ceux derrière, c’est gloire.

Considérer ceux devant, c’est humilité.

Perdre du terrain en regardant en arrière, c’est vaine gloire.

Être retenu, c’est haine.

Retourner sur ses pas, c’est repentir.

Avoir du souffle, c’est espoir.

Être épuisé, c’est désespoir.

Tâcher d’atteindre celui qui est devant, c’est émulation. (…)

Chuter subitement, c’est disposition à pleurer.

Voir un autre chuter, c’est disposition à rire.

Voir quelqu’un être dépassé lorsque nous ne voudrions pas qu’il le soit, c’est pitié.

Voir quelqu’un dépasser lorsque nous ne voudrions pas qu’il le fasse, c’est indignation.

Se serrer à un autre, c’est amour.

Porter celui que l’on serre ainsi, c’est charité.

Se blesser par trop de précipitation, c’est honte.

Continuellement être dépassé, c’est malheur.

Continuellement dépasser celui qui est devant, c’est félicité.

Abandonner la course, c’est mourir. »

Hobbes, 1650, Eléments de la loi naturelle et politique, Part I, chap. IX, traduction d’Holbach (modifiée)

 

 

Hume : « Aucun témoignage n’est suffisant pour établir un miracle »

On continue avec le texte de David Hume présentant son fameux argument contre les miracles. Un texte assez bayesien dirait Lê !

640px-David_Hume.jpg« Nous hésitons fréquemment devant les récits des autres hommes. Nous mettons en balance les circonstances opposées qui causent un doute ou une incertitude, et quand nous découvrons une  supériorité d’un côté, nous penchons vers lui, mais pourtant avec une assurance diminuée en proportion de la force du côté opposé.

(…) Le prince indien qui refusait de croire les premiers témoignages sur les effets du gel raisonnait correctement, et il fallait naturellement de très forts témoignages pour gagner son assentiment à des faits produit par un état de la nature qui ne lui était pas familier et qui soutenait si peu d’analogie avec les événements dont il avait une expérience constante et uniforme. Bien que  ces faits ne fussent pas contraires à son expérience, ils n’y étaient pas conformes.

Mais pour accroître la probabilité contraire à celle de l’attestation des témoins, supposons que le fait qu’ils affirment, au lieu d’être seulement merveilleux, soit réellement miraculeux ; et supposons aussi que le témoignage, considéré à part et en lui-même, s’élève au niveau d’une preuve entière. Dans ce cas, c’est preuve contre preuve, et la plus forte doit prévaloir, mais cependant avec une diminution de sa force, proportionnellement à la force de la preuve contraire.

(…) Pour que quelque chose soit considéré comme un miracle, il faut qu’il n’arrive jamais dans le cours habituel de la nature. Ce n’est pas un miracle qu’un homme, apparemment en bonne santé, meure soudainement, parce que ce genre de mort, bien que plus inhabituelle que d’autres, a pourtant été vu arriver fréquemment. Mais c’est un miracle qu’un homme mort revienne à la vie, parce que cet événement n’a jamais été observé, à aucune époque, dans aucun pays. Il faut donc qu’il y ait une expérience uniforme contre tout événement miraculeux, autrement, l’événement ne mérite pas cette appellation de miracle. Et comme une expérience uniforme équivaut à une preuve, il y a dans ce cas une preuve directe et entière, venant de la nature des faits, contre l’existence d’un quelconque miracle. Une telle preuve ne peut être détruite et le miracle rendu croyable, sinon par une preuve contraire qui lui soit supérieure.

La conséquence évidente (et c’est une maxime générale qui mérite notre attention) est : « Aucun témoignage n’est suffisant pour établir un miracle à moins que le témoignage soit d’un genre tel que sa fausseté serait plus miraculeuse que le fait qu’il veut établir ; et même dans ce cas, il y a une destruction réciproque des arguments, et c’est seulement l’argument supérieur qui nous donne une assurance adaptée à ce degré de force qui demeure, déduction faite de la force de l’argument inférieur. » Quand quelqu’un me dit qu’il a vu un mort revenu à la vie, je considère immédiatement en moi-même s’il est plus probable que cette personne me trompe ou soit trompée, ou que le fait qu’elle relate ait réellement eu lieu. Je soupèse les deux miracles, et selon la supériorité que je découvre, je rends ma décision et rejette toujours le plus grand miracle. Si la fausseté de son témoignage était plus miraculeuse que l’événement qu’elle relate, alors, et alors seulement, cette personne pourrait prétendre commander ma croyance et mon opinion. »

David Hume, 1748, Enquête sur l’entendement humain, sect. X, traduction André Leroy

 

 

Bentham : « Peuvent-ils souffrir ? »

On poursuit avec le fondateur de l’utilitarisme Jeremy Bentham. Ce passage, qui n’est d’ailleurs qu’une note de bas de page, est un texte classique en philosophie morale sur la question animale. Et dans sa version complète (on oublie souvent de citer la première partie ) son propos est plus ambivalent qu’il n’y paraît.

260px-Jeremy_Bentham_by_Henry_William_Pickersgill_detail.jpg« Pourquoi [les intérêts des animaux] ne sont-ils pas, universellement, tout autant que ceux des créatures humaines, considérés en fonction des différences de degré de sensibilité ? Parce que les lois existantes sont le travail de la crainte mutuelle ; et les animaux les moins rationnels n’ont pas disposé des mêmes moyens que l’homme pour tirer parti de ce sentiment. Pourquoi [leurs intérêts] ne devraient-ils pas [être considérés] ? On n’en peut donner aucune raison. Si le fait d’être mangé était tout, il y a une très bonne raison pour laquelle il devrait nous être permis de les manger autant qu’il nous plait : nous nous en trouvons mieux ; et ils ne s’en trouvent jamais pire. Ils n’ont aucune de ces très longues anticipations de misère future que nous avons. La mort qu’ils subissent de nos mains est ordinairement, et sera peut être toujours, une mort plus rapide, et de ce fait moins douloureuse, que celle qui les attendrait dans le cours inévitable de la nature. (…) Mais n’y a-t-il aucune raison pour laquelle il nous serait permis de les mettre au supplice ? Pas que je sache. N’y en a-t-il aucune pour laquelle il ne devrait pas nous être permis de les mettre au supplice? Oui, plusieurs. (…) Autrefois, et j’ai peine à dire qu’en de nombreux endroits cela ne fait pas encore partie du passé, la majeure partie des espèces, rangée sous la dénomination d’esclaves, étaient traitées par la loi exactement sur le même pied que, aujourd’hui encore, en Angleterre par exemple, les races inférieures d’animaux. Le jour viendra peut-être où il sera possible au reste de la création animale d’acquérir ces droits qui n’auraient jamais pu lui être refusés sinon par la main de la tyrannie. Les français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n’est nullement une raison pour laquelle un être humain devrait être abandonné sans recours au caprice d’un tourmenteur. Il est possible qu’on reconnaisse un jour que le nombre de jambes, la pilosité de la peau, ou la terminaison de l’os sacrum, sont des raisons tout aussi insuffisantes d’abandonner un être sensible au même destin. Quel autre [critère] devrait tracer la ligne infranchissable? Est-ce la faculté de raisonner, ou peut-être la faculté de discourir ? Mais un cheval ou un chien adulte est, au-delà de toute comparaison, un animal plus raisonnable mais aussi plus sociable qu’un nourrisson d’un jour ou d’une semaine, ou même d’un mois. Mais supposons que la situation ait été différente, qu’en résulterait-il ? La question n’est pas « peuvent-ils raisonner ? », ni « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir? ». »

Jeremy Bentham, 1789, Introduction aux principes de morale et de législation, ch.17, sect.1, traduction Enrique Utria

 

 

Mill : « Il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait »

Enfin, un dernier texte par un autre utilitariste : John Stuart Mill. Où il parle de la distinction entre satisfaction (content) et bonheur (happiness), et pourquoi les plus heureux sont les moins satisfaits…

AVT_John-Stuart-Mill_2457.jpg« C’est un fait indiscutable que ceux qui ont une égale connaissance de deux genres de vie, qui sont également capables de les apprécier et d’en jouir, donnent résolument une préférence très marquée à celui qui met en oeuvre leurs facultés supérieures. Peu de créatures humaines accepteraient d’être changées en animaux inférieurs sur la promesse de la plus large ration de plaisir de bêtes; aucun être humain intelligent ne consentirait à être un imbécile, aucun homme instruit à être un ignorant, aucun homme ayant du coeur et une conscience à être égoïste et vil, même s’ils avaient la conviction que l’imbécile, l’ignorant ou le gredin sont, avec leurs lots respectifs, plus complètement satisfait qu’eux même avec le leur. (…) Un être pourvu de faculté supérieure demande plus pour être heureux, est probablement exposé à souffrir de façon plus aiguë, et offre certainement à la souffrance plus de points vulnérables qu’un être de type inférieur; mais en dépit de ces risques, il ne peut jamais souhaiter réellement tomber à un niveau d’existence qu’il sent inférieur. (…)

Croire qu’en manifestant une telle préférence, on sacrifie quelque chose de son bonheur, croire que l’être supérieur – dans des circonstances qui seraient équivalentes à tous égards pour l’un et pour l’autre n’est pas plus heureux que l’être inférieur, c’est confondre les deux idées très différentes de bonheur et de satisfaction. Incontestablement, l’être dont les facultés de jouissance sont d’ordre inférieur, a les plus grandes chances de les voir pleinement satisfaites; tandis qu’un être d’aspirations élevées sentira toujours que le bonheur qu’il peut viser, quel qu’il soit, le monde étant fait comme il l’est, est un bonheur imparfait.  Mais il peut apprendre à supporter ce qu’il y a d’imperfections dans ce bonheur, pour peu que celles-ci soient supportables; et elles ne le rendront pas jaloux d’un être qui, à la vérité, ignore ces imperfections, mais ne les ignore que parce qu’il ne soupçonne aucunement le bien auquel ces imperfections sont attachées. Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. Et si l’imbécile ou le porc sont d’un avis différent, c’est qu’ils ne connaissent qu’un côté de la question : le leur. L’autre partie, pour faire la comparaison, connaît les deux côtés. »

John Stuart Mill, 1871, L’Utilitarisme, traduction Georges Tanesse

 

Voilà ! J’espère que ces lectures vous auront plus.

Et le vote sur Tipeee c’est >>> par là <<<

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