A propos MrPhi

Prof de philo devenu Youtuber. Je fabrique des vidéos qui traitent de questions telles que : La liberté est-elle un superpouvoir ? (Et si oui, avons-nous des superpouvoirs ?) Ou encore : Suis-je la même personne que j'étais hier et que je serai demain ? (Et que se passe-t-il si je prends un téléporteur à la Star Trek ?) Je parle de philosophes doutants comme Descartes ou redoutables comme Nietzsche, mais aussi d'écrivains doubleplusbon comme Orwell, et même du fascinant théorème de Bayes et de l'éventuelle probabilité que nous soyons tous des simulations. J'aime les expériences de pensées, les paradoxes logiques et les monstres verts.

David Hume | Une affirmation extraordinaire requiert PLUS que des preuves extraordinaires – Dixit #3

 

 

Sur l’induction qui n’est qu’une affaire d’accoutumance (d’habitude) et non de rationalité, voici quelques pages de l’Enquête sur l’entendement humain :

« Supposez que quelqu’un, fut-il doué de facultés de raison et de réflexion les plus fortes, soit soudain amené dans ce monde ; il observerait certainement immédiatement une succession continuelle d’objets, un événement suivant un autre événement ; mais il ne serait pas capable d’aller plus loin et de découvrir autre chose. D’abord, il ne serait pas capable, par un raisonnement, de parvenir à l’idée de cause et d’effet, car les pouvoirs particuliers, par lesquels toutes les opérations naturelles sont accomplies, n’apparaissent jamais aux sens. Il n’est pas raisonnable de conclure, simplement parce qu’un événement, dans un cas, en a précédé un autre, que, par conséquent, l’un est la cause, l’autre l’effet. Leur conjonction peut être arbitraire et accidentelle. Il peut ne pas y avoir de raison d’inférer l’existence de l’un de l’apparition de l’autre. En un mot, une telle personne, sans plus d’expérience, ne pourra jamais faire de conjectures ou de raisonnement concernant une chose de fait, ou être assurée de quelque chose au-delà ce de ce qui est immédiatement présent à sa mémoire ou à ses sens.

800px-Painting_of_David_Hume.jpgSupposez encore que cet homme ait acquis plus d’expérience et qu’il ait vécu assez longtemps dans le monde pour avoir observé que des objets familiers ou des événements sont constamment joints ensemble. Quelle est la conséquence de cette expérience ? Il infère immédiatement l’existence de l’un des objets de l’apparition de l’autre. Pourtant, par toute son expérience, il n’a acquis aucune idée ou connaissance du pouvoir secret par lequel l’un des objets est produit par l’autre ; et ce n’est par aucun processus de raisonnement qu’il est engagé à tirer cette inférence. Mais pourtant il se trouve déterminé à la tirer ; et, serait-il convaincu que son entendement n’a pas de part dans cette opération, il continuerait pourtant le même cours de pensée. Il y a un autre principe qui le détermine à former une telle conclusion.

Ce principe est l’accoutumance, l’habitude. Car chaque fois que la répétition d’un acte particulier ou d’une opération particulière produit un penchant à renouveler le même acte ou la même opération, sans que l’on soit mu par aucun raisonnement ou opération de l’entendement, nous disons toujours que ce penchant est l’effet de l’accoutumance. En employant ce mot, nous ne prétendons pas avoir donné la raison ultime d’un tel penchant. Nous indiquons seulement un principe de la nature humaine qui est universellement reconnu et qui est bien connu par ses effets. Nous ne pouvons peut-être pas pousser nos recherches plus loin et prétendre donner la cause de cette cause, mais nous devons nous en contenter comme de l’ultime principe que nous puissions assigner à toutes nos conclusions venant de l’expérience. […]

L’accoutumance est donc le grand guide de la vie humaine. C’est ce principe seul qui nous rend l’expérience utile, et nous fait attendre, dans le futur, une suite d’événements semblables à ceux qui ont paru dans le passé. Sans l’influence de l’accoutumance, nous serions totalement ignorants de toute chose de fait au-delà de ce qui est immédiatement présent à la mémoire et aux sens. […]

Il y a donc ici une sorte d’harmonie préétablie entre le cours de la nature et la succession de nos idées ; et bien que les pouvoirs et les forces par lesquels ce cours est gouverné nous soient totalement inconnus, pourtant nos pensées et nos conceptions ont toujours marché, trouvons-nous, au même train que les autres ouvrages de la nature. L’accoutumance est le principe par lequel cette correspondance a été effectuée […]

[…] Comme la nature nous a appris l’usage de nos membres sans nous donner la connaissance des muscles et des nerfs par lesquels ils sont mus, de même elle a implanté en nous un instinct qui porte la pensée en avant, dans un cours qui correspond à celui qu’elle a établi entre les objets extérieurs, bien que nous soyons ignorants de ces pouvoirs et de ces forces dont dépendent totalement ce cours régulier et cette succession des objets. »

Hume, Enquête sur l’entendement humain, Section 5, Traduction Philippe Folliot, UQAC © 2002, p. 40-41, 43-44, 49-50.

 

Ma référence à Hume préférant jouer au tric-trac que se complaire dans le doute sceptique est liée à ce fameux passage du Traité de la nature humaine, qui est pour beaucoup dans la sympathie que m’inspire ce philosophe…

« Où suis-je ? et que suis-je ? De quelles causes tiré-je mon existence et à quelles conditions retournerai-je ? Quel est l’être dont je dois briguer la faveur, et celui dont je dois craindre la colère ? Quels êtres m’entourent ? Sur qui ai-je une influence, et qui en exerce une sur moi ? Toutes ces questions me confondent et je commence à me trouver dans la condition la plus déplorable qu’on puisse imaginer, enveloppé de l’obscurité la plus profonde et absolument privé de l’usage de tout membre et de toute faculté. Très heureusement il se produit que, puisque la raison est incapable de chasser ces nuages, la Nature elle-même suffit à y parvenir ; elle me guérit de cette mélancolie philosophique et de ce délire soit par relâchement de la tendance de l’esprit, soit par quelque divertissement et par une vive impression sensible qui effacent toutes ces chimères. Je dîne, je joue au tric-trac, je parle et je me réjouis avec mes amis ; et si, après trois ou quatre heures d’amusement, je voulais revenir à mes spéculations, celles-ci me paraîtraient si froides, si forcées et si ridicules que je ne pourrais trouver le cœur d’y pénétrer tant soit peu. Alors donc je me trouve absolument et nécessairement déterminé à vivre, à parler et à agir comme les autres hommes dans les affaires courantes de la vie…

facsi3.jpgSi je lutte contre mon inclination, j’aurai une bonne raison pour lui résister : et je ne serai plus entraîné à errer à travers des solitudes désolées et de rudes passages, comme j’en ai rencontré jusqu’ici. Tels sont mes sentiments de mélancolie et d’indolence : et certes je dois avouer que la philosophie n’a rien à lui opposer : elle attend la victoire plus du retour d’une disposition sérieuse et bien inspirée que de la force de la raison et de la conviction. Au moment donc où je suis las du divertissement et de la compagnie et que je me laisse aller à rêver dans ma chambre ou au cours d’une promenade solitaire au bord de l’eau, je sens mon esprit tout ramassé sur lui-même et je suis naturellement incliné à porter mes vues sur tous ces sujets sur lesquels j’ai rencontré tant de discussions au cours de mes lectures et de mes conversations. (…) Je sens naître en moi l’ambition de contribuer à l’instruction de l’humanité et d’acquérir un nom par mes inventions et découvertes. Ces sentiments surgissent naturellement dans ma disposition présente ; et, si je tentais de les bannir en m’attachant à quelque autre occupation ou à quelque divertissement, je sens que j’y perdrais en plaisir ; telle est l’origine de ma philosophie. »

Hume, Traité de la nature humaine, trad. Leroy, Aubier, 1946, p.361.

 

Enfin, voici les passages du chapitre sur les miracles dans l’Enquête sur l’entendement humain :

« Nous hésitons fréquemment devant les récits des autres hommes. Nous mettons en balance les circonstances opposées qui causent un doute ou une incertitude, et quand nous découvrons une supériorité d’un côté, nous penchons vers lui, mais pourtant avec une assurance diminuée en proportion de la force du côté opposé.

(…) Supposez, par exemple, que le fait que le témoignage essaie d’établir participe de l’extraordinaire et du merveilleux ; dans ce cas, l’évidence qui résulte du témoignage admet une diminution plus ou moins grande en proportion de ce que le fait est plus ou moins inhabituel. La raison qui nous fait accorder du crédit aux témoins et aux historiens ne se tire pas d’une connexion perçue a priori entre le témoignage et la réalité ; elle vient de ce que nous sommes accoutumés à trouver de la conformité entre eux. Mais quand le fait attesté est tel qu’il est rarement tombé sous notre observation, il se produit alors une lutte entre deux expériences contraires ; l’une d’elles détruit l’autre dans la mesure de sa force, et l’expérience supérieure peut seulement opérer sur l’esprit par son surcroît de force. C’est exactement ce même principe de l’expérience qui nous donne un certain degré d’assurance en l’attestation des témoins et qui nous donne aussi, dans ce cas, un autre degré d’assurance contre le fait qu’essaient d’établir les témoins ; cette contradiction engendre nécessairement un balancement et une destruction mutuelle de croyance et d’autorité.

Je ne croirais pas une telle histoire, même si Caton me la racontait, c’était une maxime proverbiale à Rome, même du vivant de ce patriote philosophe[1]. L’incrédibilité d’un fait pouvait, accordait-on, invalider une autorité aussi grande.

51RPFQH8G1L._SX284_BO1,204,203,200_.jpgLe prince indien qui refusait de croire les premiers témoignages sur les effets du gel raisonnait correctement, et il fallait naturellement de très forts témoignages pour gagner son assentiment à des faits produit par un état de la nature qui ne lui était pas familier et qui soutenait si peu d’analogie avec les événements dont il avait une expérience constante et uniforme. Bien que  ces faits ne fussent pas contraires à son expérience, ils n’y étaient pas conformes. (…)

Pour que quelque chose soit considéré comme un miracle, il faut qu’il n’arrive jamais dans le cours habituel de la nature. Ce n’est pas un miracle qu’un homme, apparemment en bonne santé, meure soudainement, parce que ce genre de mort, bien que plus inhabituelle que d’autres, a pourtant été vu arriver fréquemment. Mais c’est un miracle qu’un homme mort revienne à la vie, parce que cet événement n’a jamais été observé, à aucune époque, dans aucun pays. Il faut donc qu’il y ait une expérience uniforme contre tout événement miraculeux, autrement, l’événement ne mérite pas cette appellation de miracle. Et comme une expérience uniforme équivaut à une preuve, il y a dans ce cas une preuve directe et entière, venant de la nature des faits, contre l’existence d’un quelconque miracle. Une telle preuve ne peut être détruite et le miracle rendu croyable, sinon par une preuve contraire qui lui soit supérieure.

La conséquence évidente (et c’est une maxime générale qui mérite notre attention) est : aucun témoignage n’est suffisant pour établir un miracle à moins que le témoignage soit d’un genre tel que sa fausseté serait plus miraculeuse que le fait qu’il veut établir ; et même dans ce cas, il y a une destruction réciproque des arguments, et c’est seulement l’argument supérieur qui nous donne une assurance adaptée à ce degré de force qui demeure, déduction faite de la force de l’argument inférieur. Quand quelqu’un me dit qu’il a vu un mort revenu à la vie, je considère immédiatement en moi-même s’il est plus probable que cette personne me trompe ou soit trompée, ou que le fait qu’elle relate ait réellement eu lieu. Je soupèse les deux miracles, et selon la supériorité que je découvre, je rends ma décision et rejette toujours le plus grand miracle. Si la fausseté de son témoignage était plus miraculeuse que l’événement qu’elle relate, alors, et alors seulement, cette personne pourrait prétendre commander ma croyance et mon opinion. »

[1] [Note de Hume :] « Plutarque, Vie de Caton ; Caton le jeune, chap. XXX.

Hume, Enquête sur l’entendement humain, trad. Leroy, GF Flammarion, 1983, p.186-190.

Voilà !

 

Sommes-nous tous des zombies ? Interview de François Kammerer sur l’illusionnisme | Café Phi #1

Introduction + version courte de l’interview :

 

Version longue de l’interview :

 

Sommaire avec timecodes :

« Comment es-tu tombé dans la philosophie ? »

0:13 – Parcours, nietzchéisme de jeunesse, etc.

 

« Comment es-tu tombé dans l’illusionnisme ? »

5:42 – Présentation du problème difficile de la conscience.

11:58 – Peut-on se tromper en disant « J’ai mal » ?

15:33 – Première approche : le dualisme ou le monisme neutre.

17:25 – Deuxième approche : le mystérianisme.

20:32 – Où classer le fonctionnalisme ? Fonctionnalisme analytique vs. fonctionnalisme a posteriori. (Discussion sur l’expérience de pensée du spectre inversé.)

26:03 – Troisième approche : l’illusionnisme (ou éliminativisme). Il n’y a pas d’expérience consciente.

29:37 – Sur le « crazyism »

31:04 – Sur la probabilité que l’illusionnisme soit correct

32:55 – L’introspection est-elle faillible ?

35:10 – Comment se pourrait-il que l’illusionnisme soit vrai mais nous paraisse impossible ou absurde ?

38:55 – Si on on peut expliquer tous les jugements qu’on porte sur la conscience sans faire appel à la conscience, pourquoi supposer qu’elle existe ?

40:35 – Sur la difficulté (et la beauté) d’admettre l’inexistence de la conscience

 

« Les illusionnistes sont-ils des salauds ? »

45:44 – Les évaluations morales semblent liées à l’attribution d’expériences conscientes. Implications morales de l’illusionnisme.

50:50 – L’illusionnisme mène-t-il au nihilisme ?

54:09 – Le zombie le plus gentil que je connaisse

 

Quelques paris avec un pistolet sur la tempe

55:33 – Paris sur l’illusionnisme

1:00:04 – Paris sur la création future d’IA ayant une forme de conscience (ou d’illusion de conscience) similaire à la nôtre

 

Conclusion

1:07:52 – Croire en l’illusionnisme m’empêchera-t-il de dormir ?

1:09:23 – Quelques lectures recommandées

1:11:18 – OUTRO

________________________

 

Deux articles de François Kammerer sur l’illusionnisme :

« The illusion of conscious experience »

« Can you believe it? Illusionism about consciousness and the illusion meta-problem »

 

Conseils de lectures :
La conscience expliquée de Daniel Dennett

« Illusionnism as a theory of consciousness » de Keith Frankish

The Meta-problem of consciousness de David Chalmers

 

Enfin, pour ceux qui en veulent encore, voici cinq petites minutes coupées au montage où on discute d’idées bizarres sur la continuité du moi et le solipsisme d’une journée…

 

La philosophie de l’esprit selon Greg Egan

Une lecture audio d’une des plus vertigineuses nouvelles de Greg Egan : « En apprenant à être moi ». Traduit par Sylvie Denis et Francis Valéry, publié aux édition du Bélial’ dans le recueil « Axiomatique ».

 

Discussion sur la philosophie de l’esprit à partir de la nouvelle :

 

Quelques liens :

Les édition du Bélial’ que je remercie chaleureusement !

Nouvelles de Greg Egan : Axiomatique, Radieux et
Océanique.

Et voilà !

 

 

La montre d’Einstein : sur le réalisme scientifique | Grain de philo #24

  

  

Aujourd’hui, on aborde ENFIN le réalisme scientifique. Et l’on se demande avec Einstein : que peut-on savoir du mécanisme caché à l’intérieur d’une montre fermée ?

Si vous voulez en savoir davantage sur le réalisme scientifique et notamment le réalisme structural et que vous lisez l’anglais, je vous recommande l’article de la Stanford Encyclopedia of Philosophy : « Scientific realism ».

Vous trouverez encore bien d’autres articles intéressants sur des sujets voisins dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy qui est une source extrêmement précieuse. En français sinon, vous pouvez regarder les articles sur le réalisme dans l’Encyclopédie Philosophique qui présentent l’avantage d’exister sous une version grand public (notés GP) ou académique (notés A).

  
Merci à Jocelyn Charles pour son animation de générique. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @lyncharl

  
Merci à toutes celles et ceux qui m’ont aidé pour le tournage, montage, etc., et particulièrement à Pleen qui était derrière la caméra et que vous pouvez retrouver aussi devant sur sa chaîne « Edukey » sur les sciences de l’éducation, allez voir !

  

La montre d’Einstein et Infeld

qzefsddssd.jpg« Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective. »

Toute cette métaphore est d’inspiration très réaliste, même si la formule finale prête à confusion par son usage spécial du mot « vérité ». Comme je l’expliquais longuement dans ma vidéo sur la vérité, dès lors que l’on admet qu’il y a un mécanisme réel (autrement dit dès lors que l’on admet le réalisme métaphysique) et qu’une théorie ou une proposition en général est donc susceptible de décrire correctement ce mécanisme (même si c’est par pur hasard, et même s’il nous est impossible de nous en assurer absolument), alors il est légitime de vouloir donner un nom à cette propriété intéressante de certains théories ou propositions, et le mot « vrai » semble tout indiqué pour cela : une théorie sur la montre est vraie ssi ce qu’elle dit de la montre correspond bien à ce que le montre est réellement. Et j’insiste : il n’y a aucune raison de faire entrer ici des considérations quant à la façon de s’assurer de cette correspondance. Comme je le disais mille fois dans ma vidéo, la vérité n’est pas une notion épistémologique.

En fin de compte, selon Einstein et Infeld, il y a bien un mécanisme réel et nous avons bien des théories de plus en plus fécondes, précises et étendues pour le décrire, et ils semblent envisager que les théories futures le seront encore davantage. Comment l’expliquer ? La meilleure façon de justifier ce succès et cette fécondité croissantes est de considérer que les mécanismes postulés par les théories successives ressemblent de plus en plus au mécanisme réel de la montre, et approximent ainsi de mieux en mieux la vérité sur la montre.

  

La montre de Descartes

Il est intéressant de lire ce passage des Principes de la philosophie de Descartes qui part du même exemple de montre fermée, développe une objection qui ressemble beaucoup à ce qu’on appelle aujourd’hui l’argument de la sous-détermination de la théorie par l’expérience (et dont je n’ai pas eu le temps de parler dans ma vidéo – je le ferai peut-être une autre fois) et développe en réponse à cela un argument réaliste assez similaire à l’argument no miracle. Bien vu, René !

« [E]n même façon qu’un horloger, en voyant une montre qu’il n´a point faite, peut ordinairement juger, de quelques-unes de ses parties qu’il regarde, quelles sont toutes les autres qu’il ne voit pas : ainsi, en considérant les effets et les parties sensibles des corps naturels, j’ai tâché de connaître quelles doivent être celles de leurs parties qui sont insensibles.

ob_0a118c_descartes.jpgOn répliquera encore à ceci que, bien que j’aie peut-être imaginé des causes qui pourraient produire des effets semblables à ceux que nous voyons, nous ne devons pas pour cela conclure que ceux que nous voyons sont produits par elles. Parce que, comme un horloger industrieux peut faire deux montres qui marquent les heures en même façon, et entre lesquelles il n’y ait aucune différence en ce qui paraît à l’extérieur, qui n’aient toutefois rien de semblable en la composition de leurs roues : ainsi il est certain que Dieu a une infinité de divers moyens, par chacun desquels il peut avoir fait que toutes les choses de ce monde paraissent telles que maintenant elles paraissent, sans qu’il soit possible à l’esprit humain de connaître lequel de tous les moyens il a voulu employer à les faire. Ce que je ne fais aucune difficulté d’accorder. Et je croirai avoir assez fait, si les causes que j’ai expliquées sont telles que tous les effets qu’elles peuvent produire se trouvent semblables à ceux que nous voyons dans le monde, sans s’enquérir si c’est par elles ou par d’autres qu’ils sont produits. (…)

Mais néanmoins, afin que je ne fasse pas de tort à la vérité en la supposant moins certaine qu’elle n’est, je distinguerai ici deux sortes de certitudes. La première est appelée morale c’est à dire suffisante pour régler nos mœurs, ou aussi grande que celle des choses dont nous n’avons point coutume de douter touchant la conduite de la vie, bien que nous sachions qu’il se peut faire, absolument parlant, qu’elles soient fausses. Ainsi ceux qui n’ont jamais été à Rome ne doutent point que ce ne soit une ville en Italie, bien qu’il se pourrait faire que tous ceux desquels ils l’ont appris les aient trompés. Et si quelqu’un pour deviner un chiffre [= un message codé] écrit avec les lettres ordinaires s’avise de lire un B partout où il y aura un A, et de lire un C partout où il y aura un B, et ainsi de substituer en la place de chaque lettre celle qui la suit en l’ordre de l’alphabet, et que le lisant en cette façon il y trouve des paroles qui aient du sens, il ne doutera point que ce ne soit le vrai sens de ce chiffre qu’il aura ainsi trouvé, bien qu’il se pourrait faire que celui qui l’a écrit y en ait mis un autre tout différent en donnant une autre signification à chaque lettre : car cela peut si difficilement arriver, principalement lorsque le chiffre contient beaucoup de mots, qu’il n’est pas moralement croyable. »

 

Poincaré, La valeur de la science

Poincaré dans le dernier chapitre de son livre La valeur de la science esquisse assez bien l’idée de réalisme structural :

« La question est de savoir si cet accord [entre les scientifiques] sera durable et s’il persistera chez nos successeurs. On peut se demander si les rapprochements que fait la science d’aujourd’hui seront confirmés par la science de demain. On ne peut pour affirmer qu’il en sera ainsi invoquer aucune raison a priori ; mais c’est une question de fait, et la science a déjà assez vécu pour qu’en interrogeant son histoire, on puisse savoir si les édifices qu’elle élève résistent à l’épreuve du temps ou s’ils ne sont que des constructions éphémères.

220px-Henri_Poincaré-2.jpgOr que voyons-nous ? Au premier abord il nous semble que les théories ne durent qu’un jour et que les ruines s’accumulent sur les ruines. Un jour elles naissent, le lendemain elles sont à la mode, le surlendemain elles sont classiques, le troisième jour elles sont surannées et le quatrième elles sont oubliées. Mais si l’on y regarde de plus près, on voit que ce qui succombe ainsi, ce sont les théories proprement dites, celles qui prétendent nous apprendre ce que sont les choses. Mais il y a en elles quelque chose qui le plus souvent survit. Si l’une d’elles nous a fait connaître un rapport vrai, ce rapport est définitivement acquis et on le retrouvera sous un déguisement nouveau dans les autres théories qui viendront successivement régner à sa place.

Ne prenons qu’un exemple : la théorie des ondulations de l’éther nous enseignait que la lumière est un mouvement ; aujourd’hui la mode favorise la théorie électro-magnétique qui nous enseigne que la lumière est un courant. N’examinons pas si on pourrait les concilier et dire que la lumière est un courant, et que ce courant est un mouvement ? Comme il est probable en tout cas que ce mouvement ne serait pas identique à celui qu’admettaient les partisans de l’ancienne théorie, on pourrait se croire fondé à dire que cette ancienne théorie est détrônée. Et pourtant, il en reste quelque chose, puisque entre les courants hypothétiques qu’admet Maxwell, il y a les mêmes relations qu’entre les mouvements hypothétiques qu’admettait Fresnel. Il y a donc quelque chose qui reste debout et ce quelque chose est l’essentiel. C’est ce qui explique comment on voit les physiciens actuels passer sans aucune gêne du langage de Fresnel à celui de Maxwell.

Sans doute bien des rapprochements qu’on croyait bien établis ont été abandonnés, mais le plus grand nombre subsiste et paraît devoir subsister. (…)

En résumé, la seule réalité objective, ce sont les rapports des choses d’où résulte l’harmonie universelle. »

 

 

 

 

 

La théorie peut-elle réfuter l’expérience ? | Grain de philo #22

En complément et pour m’excuser d’avoir surtout parlé d’une sorte de caricature de Popper, voici quelques passages de Conjectures et réfutation où celui-ci tient bien sûr compte du problème des hypothèses auxiliaires et répond aux difficultés que cela soulève pour son approche falsificationniste :

« Pour tester une théorie, il ne suffit pas d’en faire l’application ou de la mettre à l’épreuve, il faut l’appliquer à des cas très spéciaux : des cas où elle produise des résultats différents de ceux qui avaient été envisagés en l’absence de cette théorie ou à la lumière d’autres théories. En d’autres termes, nous nous efforçons de choisir, pour effectuer les tests, ces instances cruciales où nous pensons que la théorie échouera si elle n’est pas vraie. Il s’agit d’expériences « cruciales », au sens qu’à ce terme chez Bacon : elles signalent l’intersection de deux (ou de plusieurs) théories. En effet, affirmer qu’en l’absence de la théorie en question nous eussions attendu un autre résultat implique que cette anticipation était le résultat d’une autre théorie (éventuellement plus ancienne), quand bien même nous eussions été très peu conscients de l’existence d’un tel rapport. Cependant, tandis que Bacon estimait qu’une expérience cruciale est susceptible d’établir ou de vérifier une théorie, force nous est d’affirmer qu’elle ne peut, au mieux, que réfuter une théorie ou en montrer la fausseté. Il s’agit, en l’occurrence, d’une tentative de réfutation ; et si l’expérience ne réussit pas à réfuter la théorie en question – ou plutôt, si la théorie enregistre un succès par une prédiction inattendue – nous disons alors qu’elle se trouve corroborée par cette expérience (moins le résultat de l’expérience est attendu ou probable, meilleure est la corroboration).

karl_popper_1.jpgOn pourrait être tenté (à la suite de Duhem) d’objecter aux conceptions que nous venons de développer que dans tout test ne se trouve pas seulement impliquée la théorie soumise à investigation mais aussi tout le système formé par nos théories et nos hypothèses – ce qui, en réalité, représente d’une manière ou d’une autre la totalité de nos connaissances –, si bien que nous ne pouvons jamais savoir avec certitude quelle hypothèse, parmi l’ensemble, se trouve réfutée. Mais une telle critique scotomise le fait suivant : si nous considérons chacune des deux théories (entre lesquelles l’expérience cruciale doit trancher) en embrassant également le savoir constitué (background knowledge), comme il convient effectivement de faire, nous choisissons alors entre deux systèmes qui ne s’opposent que par les deux théories en jeu. Et cette critique omet de surcroît le fait que nous n’entendons pas réfuter la théorie prise en elle-même, mais la théorie associée au savoir constitué, alors que certains éléments de ce dernier risquent, pour peu que l’on parvienne à imaginer d’autres expériences cruciales, d’être rejetés ultérieurement puisque cet échec pourra leur être imputé (nous pouvons donc aller jusqu’à définir la théorie soumise à investigation comme la partie d’un système pour laquelle nous envisageons, fût-ce de manière encore informe, une autre solution, et cherchons des expériences cruciales). »

 

« Lorsqu’on se trouve engagé dans l’analyse critique fructueuse d’un problème, on tient souvent pour acquis, fût-ce de manière seulement inconsciente, ces deux éléments : l’acceptation par toutes les parties du commun objectif d’accéder à la vérité ou, tout du moins, de s’en approcher davantage, et l’existence d’une somme considérable de savoir constitué qu’elles ont en partage. Cela ne signifie pas qu’il faille voir là un point de départ obligé de toute discussion, ni que ces éléments soient en eux-mêmes a priori et ne puissent faire l’objet, à leur tour, d’un examen critique. Cela implique seulement que la critique ne procède jamais à partir de rien, même s’il est possible d’en contester l’un après l’autre les points de départ dans le cours de la discussion.

71dmyBFP+HL.jpgOr, si chacun de nos présupposés peut être mis en question, il est extrêmement malaisé de les contester tous à la fois. En conséquence, toute critique est nécessairement partielle (piecemeal) (contrairement à la doctrine holiste de Duhem et de Quine) ; et ce n’est là qu’une autre manière d’affirmer que la première maxime à suivre, pour tout examen critique, est de s’en tenir au problème étudié, de le subdiviser, si faire se peut, et de veiller à ne résoudre qu’un seul problème à la fois, bien qu’on puisse évidemment toujours passer à un problème subsidiaire ou substituer au problème initial un autre qui soit plus satisfaisant.

Lorsque  nous étudions un problème, nous admettons toujours (fût-ce à titre provisoire) toutes sortes de choses comme non problématiques : celles-ci constituent alors, pour l’examen du problème en question, ce que j’appelle le savoir acquis (background knowledge). Rares seront les éléments de ce savoir qui nous apparaîtront, dans tous les contextes, absolument non problématiques, et n’importe laquelle de ses parties risque, à tout moment, d’être mise en question, tout particulièrement si nous soupçonnons que certaines de nos difficultés tiennent au fait que nous y avons souscrit sans critique. Néanmoins, la majeure partie de cet immense savoir constitué auquel nous nous référons constamment dans toute discussion de type courant ne pourra naturellement pas, pour des raisons d’ordre pratique, être mise en question ; en outre, une tentative mal inspirée qui consisterait à tout mettre en question – donc à faire table rase – pourra aisément entraîner la faillite de la discussion critique envisagée (car s’il nous fallait partir du point dont Adam lui-même est parti, je ne vois pas par quelle raison nous nous trouverions plus avancés que lui en fin de parcours). »

Karl Popper, Conjectures et réfutations, trad. de Launay, Payot, 2006.

Voici également un passage de la présentation que Chalmers donne de Popper dans son excellent livre d’introduction à l’épistémologie Qu’est-ce que la science ? :

« Les thèses falsificationnistes souffrent du fait que les énoncés d’observation dépendent d’une théorie et sont faillibles. (…) Tous les énoncés d’observation sont faillibles. Par conséquent, si un énoncé universel ou une série d’énoncés universels constituant une théorie ou une partie d’une théorie entre en conflit avec un énoncé d’observation, il est possible que ce soit l’énoncé d’observation qui soit fautif. La logique n’impose pas de rejeter systématiquement la théorie en cas de conflit avec l’observation. On peut rejeter un énoncé d’observation faillible, tout en maintenant la théorie faillible avec laquelle il entre en conflit. C’est précisément ce qui s’est produit lorsque l’on a retenu la théorie de Copernic tout en rejetant un fait incompatible avec la théorie que l’on avait observé à l’œil nu, à savoir que la taille de Vénus ne change pas de façon significative au cours de l’année. (…) On ne peut éliminer la possibilité que de nouvelles avancées théoriques révèlent des inadéquations dans un énoncé, aussi solidement ancré sur l’observation puisse-t-il paraître. En bref, il n’existe donc pas de falsifications concluantes.

Popper était déjà conscient du problème (…) à l’époque où il publia la première version allemande de son livre La Logique de la découverte scientifique. Dans le chapitre V de ce livre, intitulé « Le problème de la base empirique », il exposait une conception de l’observation et des énoncés d’observation qui prenait en compte le fait que les énoncés d’observation infaillibles ne sont pas donnés directement par nos perceptions sensorielles. (…)

La position de Popper met en relief la distinction importante que l’on peut faire entre les énoncés d’observation publics d’une part et les expériences de perception privées de chaque observateur de l’autre. Ces dernières sont dans un certain sens « données » aux individus dans l’acte d’observer, mais il n’y a pas de passage direct de ces expériences privées (qui dépendent de facteurs particuliers à chaque observateur individuel, ses attentes, son savoir préalable, etc.) à un énoncé d’observation qui vise à décrire la situation observée. Un énoncé d’observation, exprimé en termes « publics », pourra être soumis à des tests qui en permettront la modification et le rejet. Des observateurs, pris individuellement, peuvent accepter ou refuser un énoncé d’observation particulier. Leur décision en la matière sera motivée en partie par des expériences perceptives adaptées, mais aucune expérience perceptive vécue par un individu ne suffira à établir la validité d’un énoncé d’observation. Un observateur peut être conduit à accepter un énoncé d’observation sur la base d’une perception, énoncé qui pourtant pourra se révéler faux.

9782253055068-001-T.jpegVoici quelques exemples qui l’illustrent. « Les lunes de Jupiter sont visibles au moyen d’un télescope » et « les étoiles sont carrées et vivement colorées » sont des énoncés d’observation publiquement reconnus. Le premier peut être attribué à Galilée ou à l’un de ses partisans, et le second se trouve dans les carnets de Kepler. Ces deux énoncés sont publics, au sens où ils peuvent être soutenus et critiqués par toute personne qui en a l’opportunité. La décision des galiléens de défendre le premier était motivée par les expériences de perception qui accompagnaient leurs observations de Jupiter au télescope, et la décision de Kepler de consigner le second était de la même façon fondée sur ses expériences de perception quand il pointait un télescope vers le ciel. Ces deux énoncés d’observation peuvent être soumis à des tests. Les adversaires de Galilée ont mis l’accent sur le fait que ce que Galilée interpréta comme des lunes était en réalité des aberrations imputables au fonctionnement du télescope. Galilée défendit la visibilité des lunes de Jupiter en affirmant que, si les lunes étaient des illusions, alors on devrait en voir apparaître également au voisinage d’autres planètes. Le débat public continua, et, dans ce cas particulier, l’amélioration des télescopes et le développement de la théorie optique aidant, l’énoncé d’observation portant sur les lunes de Jupiter survécut à ses détracteurs. La majorité des scientifiques finit par accepter cet énoncé. Au contraire, l’énoncé de Kepler portant sur la forme et la couleur des étoiles ne survécut pas à la critique et aux tests. Il ne tarda pas à être rejeté.

L’essence de la position de Popper sur les énoncés d’observation est que leur acceptabilité se jauge à leur capacité à survivre aux tests. (…)

Du point de vue poppérien, les énoncés d’observation qui forment la base sur laquelle on peut évaluer le mérite d’une théorie scientifique sont eux-mêmes faillibles. Popper met ce point en relief avec une métaphore frappante :

« La base empirique de la science ne comporte donc rien d’ »absolu ». La science ne repose pas sur une base rocheuse. La structure audacieuse de ses théories s’édifie en quelque sorte sur un marécage. Elle est comme une construction bâtie sur pilotis. Les pilotis sont enfoncés dans le marécage mais pas jusqu’à la rencontre de quelque base naturelle ou « donnée » et, lorsque nous cessons d’essayer de les enfoncer davantage, ce n’est pas parce que nous atteint un terrain ferme. Nous nous arrêtons, tout simplement, parce que nous sommes convaincus qu’ils sont assez solides pour supporter l’édifice, du moins provisoirement. »

Mais ce qui affaiblit le point de vue falsificationniste tient précisément au fait que les énoncés d’observation sont faillibles et que leur acceptation ne peut avoir lieu qu’à titre d’essai et qu’elle est sujette à révision. Les théories ne peuvent être falsifiées de façon convaincante parce que les énoncés d’observation qui forment la base de la falsification peuvent eux-mêmes se révéler faux à la lumière de développements ultérieurs. Le savoir disponible au temps de Copernic n’a pas permis de critiquer légitimement l’observation de la stabilité des dimensions apparentes de Mars et Vénus, de sorte que l’on aurait pu estimer que la théorie de Copernic, prise à la lettre, était falsifiée par l’observation. Cent ans plus tard, les nouveaux développements de l’optique auraient dû annuler la falsification.

Il ne peut y avoir de falsifications convaincantes en raison de l’absence de la base observationnelle parfaitement sûre dont elles dépendent. »

Alan Chalmers, Qu’est-ce que la science ? (Livre de poche, 1987), pp. 107-112