A propos MrPhi

Prof de philo devenu Youtuber. Je fabrique des vidéos qui traitent de questions telles que : La liberté est-elle un superpouvoir ? (Et si oui, avons-nous des superpouvoirs ?) Ou encore : Suis-je la même personne que j'étais hier et que je serai demain ? (Et que se passe-t-il si je prends un téléporteur à la Star Trek ?) Je parle de philosophes doutants comme Descartes ou redoutables comme Nietzsche, mais aussi d'écrivains doubleplusbon comme Orwell, et même du fascinant théorème de Bayes et de l'éventuelle probabilité que nous soyons tous des simulations. J'aime les expériences de pensées, les paradoxes logiques et les monstres verts.

La meilleure raison de manger vos cerveaux

Amis humains et humaines, bonjour.

À vos yeux, je suis un « extraterrestre », et plus spécifiquement un de ceux que vous avez baptisés Overlords depuis que notre espèce s’est installée sur votre charmante petite planète. Je pourrais vous donner mon véritable nom mais vous seriez incapable de l’entendre et encore moins de le prononcer, donc, je vous en prie, appelez-moi juste Overlord, en toute simplicité. 

La plupart de mes congénères s’adonnent à des travaux intellectuels incomparablement supérieurs à tout ce que vous pouvez concevoir et, par conséquent, ne prêtent aucun intérêt à des formes de vie aussi prosaïques que les vôtres. Mais je suis un excentrique sur ce point : je tire un certain agrément de l’étude de curiosités biologiques telles que l’organisation sociale des termites ou le comportement verbal des humains. À chacun ses petits plaisirs coupables. Et c’est ainsi que j’en suis venu à apprendre les rudiments de vos « langages ». (En vérité, je devrais plutôt dire « proto-langages » tant ces gargouillis conceptuels sont grossiers et limités en comparaison d’une véritable langue comme celles que nous parlons, nous Overlords. Mais peu importe.) 

En examinant de plus près les communications humaines, j’ai découvert que vous êtes nombreux à nourrir d’étranges incompréhensions concernant les relations que notre espèce entretient avec la vôtre depuis maintenant quelques dizaines de révolutions solaires, et je songeais qu’il pourrait être amusant de m’adresser directement à vous pour tenter d’éclaircir tout cela. Bien sûr, je ne pourrai exprimer qu’une part infime de mes pensées (et la moins intéressante, celle qui vous est intelligible), néanmoins je m’attacherai à être aussi clair et rigoureux que possible dans la mesure de vos humbles capacités.

Un peu d’histoire, tout d’abord. Lorsque les Overlords sont entrés dans votre système solaire, la petite planète rocheuse que vous appelez « Terre » était encore déserte. Vous étiez là, certes (c’était au début du 21e siècle pour vous), mais j’emploie le mot « désert » ici exactement au même sens où vous l’employez quand, par exemple, vous posez le pied sur une île « déserte », seulement peuplée de colonies d’oiseaux, de rongeurs et de diverses autres espèces animales et végétales. De notre point de vue, les êtres humains ou les insectes sociaux sont des formes de vie assez similaires. Nous avons bien remarqué que les humains sont un peu mieux dotés cognitivement sous certains aspects, leur langage est un peu plus développé, leur impact sur la biosphère locale plus important aussi (quoique largement désordonné et autodestructeur) ; par contre, en ce qui concerne la maîtrise de leur système solaire (ce qui, selon des critères galactiquement reconnus, est le strict minimum pour compter comme une civilisation notable, ou même seulement comme une espèce intelligente digne de ce nom), de ce point de vue, donc, les animaux terrestres sont, à peu de choses près, tous logés à la même enseigne dans leur insignifiance. (Et ce ne sont pas trois bouts de métal laborieusement expédiés sur des planètes adjacentes qui font une grande différence. Ne plaisantons pas.) 

Cela peut être difficile à entendre pour vous qui aviez pris l’habitude de vous considérer comme une sorte d’exception ultime, le barreau le plus élevé de l’échelle du vivant, mais je vous le dis en toute franchise et en toute humilité : nous, Overlords, sommes immensément supérieurs à vous sur tous les plans. Non seulement nous vous surpassons dans les quelques fonctions cognitives auxquelles vos cerveaux de primates malingres vous donnent accès, mais surtout nous disposons encore de bien d’autres capacités si extraordinaires au regard des vôtres que vous ne pouvez pas même les concevoir (pas plus qu’une souris ne peut concevoir le travail intellectuel d’un de vos mathématiciens, par exemple). L’infinie richesse de notre cognition nous permet, à nous les Overlords, de mener des existences incomparablement plus complexes, plus profondes et plus épanouissantes que toutes les vôtres. Nous vivons, nous existons, au sens plein du terme, quand vous ne faites, vous, que survivre passivement.

S’il va sans dire que notre expérience du monde est plus spirituelle et plus intellectuelle que la vôtre, nous ne sommes pas pour autant de purs esprits. Nous n’avons pas renié nos origines biologiques, nous restons des êtres de chair. Et en particulier, nous sommes de fins gourmets. Car oui, le plaisir lié à l’alimentation est une capacité que nous partageons avec les animaux inférieurs tels que vous, même si les jouissances que nous tirons de nos arts gastronomiques et de nos traditions culinaires sont incomparablement plus riches, subtiles et raffinées que les vôtres. Donner de la confiture aux humains nous semble tout aussi vain qu’en donner aux cochons, pour citer une de vos expressions pittoresques.

Or, en arrivant sur votre planète, nous avons découvert que les animaux terrestres sont tout à fait succulents. Tout particulièrement vos cerveaux humains, ronds et charnus. La matière grise dont vos boîtes crâniennes regorgent, consommée crue ou délicatement rôtie, stimule nos papilles gustatives d’une façon singulièrement plaisante. C’est un délice sans pareil ! 

Dès lors, comme vous le savez, nous avons fait de votre Terre une planète-ferme.

Rapidement, des millions d’élevages à humains ont été installés. Quelques uns laissent les humains s’ébattre dans une relative liberté en petit villages artificiels, mais pour des raisons d’efficacité l’écrasante majorité des humains sont élevés en batteries dans des fermes industrielles. En optimisant la production et en important une partie des ressources nécessaires, la population humaine domestique s’élève désormais à plus de mille milliards, et chaque année ce sont environ cent milliards d’êtres humains qui sont abattus (vers l’âge de 10 ans environ pour la plupart, car à partir de cet âge le cerveau humain a déjà pris une belle taille et a acquis son inimitable saveur).

Il reste bien sûr de larges populations humaines sauvages en dehors de nos fermes. Nos industries ont peut-être causé quelques bouleversements écologiques ici ou là, mais nous avons fait l’effort de préserver votre habitat naturel dans la mesure du possible. Vos principales mégalopoles sont des réserves naturelles protégées et vous n’avez pas même connu de chute démographique notable depuis notre arrivée. Selon nos dernières estimations, il reste sept à huit milliards d’humains sauvages répartis dans diverses aires géographiques, et nous nous contentons de surveiller et contrôler l’évolution de ces populations comme nous le faisons pour toute espèce invasive. 

Or, de temps en temps, nous avons remarqué que des groupes humains, armés d’outils primitifs, comme des bâtons ou des bombes au plutonium, tentent d’attaquer nos fermes. C’est plutôt amusant et (faut-il le préciser ?) parfaitement inoffensif. La plupart de mes confrères éleveurs n’y prêtent aucune attention, mais en tant qu’éthologue amateur c’est un comportement qui m’a toujours intrigué et j’ai souhaité en savoir davantage. C’est alors que je me suis aperçu que la plupart d’entre vous, humains, êtes bizarrement mais fermement convaincus que nos fermes vous causent des torts extraordinaires. Un humain sauvage avec qui j’ai pu communiquer me disait des choses telles que : « Vous ne devriez pas infliger des souffrances horribles à des centaines de milliards d’êtres humains dans le seul but de consommer leur cerveau ! » 

Je lui répondis alors (dans les limites de ce que permet le rudimentaire canal d’expression qui vous tient lieu de langage) : « Mais les conditions de vie dans nos fermes industrielles ne sont pas aussi mauvaises que vous semblez vouloir le croire. Vous avez peut-être vu ces longues rangées d’enfants humains dans des cages individuelles qui leur permettent à peine de tenir debout, et je ne nie pas que cela existe, mais il faut tenir compte du contexte. Songez bien que ces jeunes animaux n’ont ni tristesse ni regret puisqu’ils n’ont jamais rien connu d’autre. Peut-on priver de liberté un être qui ne sait pas ce qu’est la liberté, qui n’a pas même de mot pour cela ? Cela n’a pas de sens ! Et j’insiste : nous ne torturons pas ces enfants, voyons ! Ce serait contre-productif puisque cela ferait des cerveaux atrophiés et donc impropres à la consommation. Nous souhaitons le meilleur pour nos humains. S’il y a quelques formes de privation, de stress, d’inconfort inévitablement causés par les conditions d’élevage et d’abattage, nous cherchons en tout cas sincèrement à les minimiser. Et quand bien même, ces conditions seraient « horribles » comme vous le dites, il n’en reste pas moins que ces enfants sont nés grâce à nous pour la consommation de leur cerveau. C’est pour cette raison précisément que nous vous élevons en si grand nombre. Songez que si nous cessions notre activité et libérions purement et simplement tous nos humains d’élevage du jour au lendemain, des centaines de milliards d’entre vous disparaîtraient en quelques années de famines effroyables, car il va de soi que vous seriez bien incapables de soutenir la production des ressources nécessaires au maintien de cette population gigantesque. Je vous rappelle que nous parlons de plus de mille milliards d’humains d’élevage, et autant de bouches à nourrir. Nous n’y parvenons nous-mêmes qu’en important des ressources extraplanétaires. Que feriez-vous si nous n’étions pas là ? Pour le dire franchement : nous sommes les meilleurs amis des humains, et les humanistes sont les vrais anti-humanistes, puisque cesser l’exploitation humaine signifierait la disparition de 99% des êtres humains. Est-ce un tel génocide que vous souhaitez ? »

L’être humain objecta : « Mais on se fiche qu’il y ait des milliers de milliards d’être humains sur Terre s’ils ne naissent que pour souffrir dans ces conditions infernales et mourir prématurément. Nous préférons vivre moins nombreux mais dignement. » 

La dignité humaine, quelle drôle d’idée ! Je ne relevai pas l’absurdité de ces propos et poursuivis : « Au-delà de ces considérations qui touchent seulement à vos intérêts (que vous semblez assez mal comprendre de toute façon), je vous demanderai surtout de tenir compte du fait qu’arrêter la production d’êtres humains serait contraire à nos intérêts, puisque nous serions par là privés de la consommation de vos cerveaux que nous aimons tant. Avez-vous seulement songé au tort que cela nous ferait ? »

L’être humain prit alors un air indigné qui me semblait quelque peu forcé et cocasse : « Mais enfin ! » disait-il, « vous ne pouvez pas sérieusement mettre en balance vos torts et les nôtres dans cette histoire, et considérer les vôtres comme plus importants ! Vous, Overlords, vous n’avez pas besoin de consommer nos cerveaux pour vivre, vous pouvez renoncer à ce plaisir, ou lui trouver un substitut, sans que cela vous cause le moindre tort comparable à ceux que vous faites subir à notre espèce dans vos élevages ! »

Il était correct sur un point : nous pouvons nous passer de la consommation d’être humain. Ce n’est qu’un plaisir gastronomique, certes intense et raffiné, mais tout à fait dispensable. Et d’ailleurs, quand bien même ce plaisir nous serait devenu une nécessité, nous sommes suffisamment avancés technologiquement pour avoir mis au point des substituts de synthèse de qualité à peu près équivalente, et ces substituts pourraient encore être largement améliorés si nous nous en donnions la peine. Mais pourquoi se donner cette peine quand on peut aussi bien récolter des cerveaux humains déjà parfaitement délicieux ? « En outre », précisai-je, « je vous garantis que nos fermes à humains sont éco-responsables et contribuent à entretenir l’écosystème Terre. Enfin et surtout, nous sommes profondément attachés à nos traditions culinaires ; nos produits locaux, les cerveaux labellisés d’origine Terre sont devenus un gage de qualité, d’authenticité, de terroir, et nous ne serions pas prêt à changer nos habitudes gastronomiques pour de la vulgaire matière grise de synthèse. » 

Tous ces arguments, me semble-t-il, auraient dû convaincre mon interlocuteur s’il avait eu un tant soit peu de goût et d’intelligence, mais celui-ci, têtu comme un humain, n’en démordait pas. Il tenta une autre approche : « Ô puissants Overlords », me loua-t-il, « nous savons que vous nous êtes incomparablement supérieurs, mais n’êtes-vous pas sensibles à la douleur tout comme nous le sommes ? Une expérience de douleur infligée à un humain est-elle incomparable à une expérience de douleur qui vous est infligée ? »

Je reconnaissais volontiers que non, pas fondamentalement : « Comme je l’ai déjà dit, nous restons des êtres de chair, ancrés dans la matière, et les systèmes neuronaux associés à la douleur sont assez similaires chez nous et chez les animaux terrestres tels que les humains. Une douleur est une douleur, peu importe qui l’éprouve de vous ou de nous”.

L’être humain poursuivit : « Si c’était vos congénères Overlords que vous deviez traiter comme vous nous traitez dans vos élevages industriels, tout cela pour le seul plaisir gastronomique que vous en tirez (et alors que vous pourriez vous passer de ce plaisir ou l’obtenir autrement), vous vous révolteriez contre le mal qu’on vous ferait ainsi subir, n’est-ce pas ? Vous n’accepteriez pas qu’on vous inflige un tel traitement à une telle échelle pour une raison si dérisoire ! »

Je ne niais pas ce point non plus : il ne viendrait à l’idée d’aucun Overlord sain d’esprit de construire des fermes à Overlords. L’idée même en est répugnante, et plus encore si le seul but de ces fermes devait être de permettre la consommation de notre chair à des fins gastronomiques ! Soyons sérieux.

Et l’être humain conclut triomphalement : « Eh bien donc, vous ne devriez pas nous infliger le même traitement pour la même raison ! C’est injuste ! »

L’erreur humaine résidait, évidemment, dans cette transposition grossière. J’objectai, à juste titre : « Cela n’a rien à voir. Et la raison pour laquelle cela n’a rien à voir est très simple : vous êtes des animaux inférieurs, et donc vos intérêts sont fondamentalement moins importants que les nôtres même sur les points où ces intérêts sont similaires aux nôtres. Car en effet je ne nie pas qu’ils le soient en ce qui concerne la douleur : notre circuit nociceptif a clairement un équivalent dans vos organismes, et vos expériences de douleurs sont très probablement similaires aux nôtres. Mais nous sommes parfaitement légitimes à négliger les éventuelles expériences de douleurs que nous ne pouvons éviter de vous infliger dans le cadre de nos activités d’élevage et d’abattage (alors que nous nous refuserions évidemment à infliger le même traitement à nos congénères), ceci pour l’excellente et seule raison que vous n’êtes que des humains, de simples animaux, primitifs, pauvres en intelligence et en expérience, incomparables à ce que nous sommes, nous Overlords. Peu importe que vos intérêts soient similaires aux nôtres sur quelques points, ils resteront toujours fondamentalement moins importants que les nôtres. Voilà tout. »

L’être humain s’offusqua : « Mais c’est clairement injuste ! Vous admettez que nos intérêts sont similaires sur le point de la douleur, et la seule raison pour laquelle vous négligez les nôtres, c’est parce que nous sommes humains et que vous êtes Overlords ! Est-ce un crime d’être humain ou un passe-droit d’être Overlord ? Je ne comprends pas ! »

Évidemment qu’il ne comprenait pas : ce n’était qu’un humain. J’essayais tout de même de lui expliquer que son concept de ce qui est « juste » ou « injuste » est extrêmement limité et rudimentaire : « Dois-je vous rappeler que vous ne possédez pas le millionième de nos capacités cognitives ; or, notre sens de la justice, la véritable justice, exige la participation à notre société d’Overlords comme système équitable de coopération, système auquel, en tant qu’humain, vous ne pouvez strictement rien comprendre, pas plus qu’une fourmi ne peut comprendre ce qu’exige la coopération humaine. En somme, nous vous sommes tellement moralement supérieurs que nous n’avons aucune obligation morale envers vous. C’est tout à fait logique. »

Mais l’être humain refusait l’évidence. Il répétait : « En quoi le seul fait d’appartenir à une autre espèce que la vôtre, justifierait de traiter d’une façon à ce point différente des intérêts que vous reconnaissez similaires ? Admettez-le : c’est une monumentale injustice ! L’espèce ne devrait pas être un critère pertinent pour la considération morale d’un même intérêt à ne pas souffrir ! »

Je commençai à me lasser de cet humain qui ne faisait que répéter la même absurdité antispéciste. Pour ne pas le laisser sans réponse toutefois, et pour user d’une comparaison que même son faible (quoique savoureux) cerveau pouvait être en mesure de saisir, je lui répondis finalement : « N’est-ce pas exactement ce que, encore à l’heure actuelle, vous faites subir aux poules, vaches, cochons et autres animaux que vous autres humains élevez pour la consommation de leur chair ? Ne continuez-vous pas d’abattre 50 à 100 milliards de ces animaux terrestres par an, tout cela pour un plaisir gastronomique dispensable, qui n’a rien de nécessaire pour votre santé, qui alourdit l’impact environnemental de vos sociétés, et pour lesquels des produits de substitution existent déjà et peuvent encore être largement améliorés pourvu que vous vous en donniez la peine ? L’écrasante majorité de vos animaux domestiques sont élevés dans des fermes industrielles qui n’ont rien à envier aux nôtres, tout au contraire. Or, ces animaux sont sensibles à la douleur, tout comme vous ; et leur intérêt à ne pas souffrir est similaire à votre intérêt à ne pas souffrir. N’étiez-vous pas d’accord lorsque je disais : « une douleur est une douleur, peu importe qui l’éprouve de vous ou de nous » ? Vous ne pouvez pas refuser d’ajouter : « ou de vos animaux d’élevage ». Ainsi acceptez-vous de faire souffrir ces animaux en masse, abattus par dizaines de milliards par an, à seule fin d’en tirer des plaisirs gastronomiques dispensables et remplaçables, tandis que vous n’accepteriez jamais que la même somme de douleurs soit infligée à vos congénères humains pour une raison aussi superficielle. Par conséquent, si vous alliez jusqu’au bout de votre « raisonnement », vous devriez conclure que vos animaux d’élevage sont, tout autant que vous, victimes d’une « monumentale injustice ». Or, rien n’indique que vous vous en souciez. Il y a bien chez vous quelques illuminés qui s’indignent d’une telle soi-disante injustice et demandent la fin de l’exploitation animale, mais vous leur répondez, à juste titre, à peu près comme je vous ai répondu : en leur disant qu’il est simplement légitime d’accorder plus d’importance aux intérêts humains qu’aux intérêts des animaux d’élevage, même sur les points où ces intérêts sont similaires (comme celui de ne pas souffrir). Autrement dit, vous êtes aussi spécistes que nous. Conclusion : laissez-nous manger vos cerveaux en paix. »

C’est alors que, joignant le geste à la parole, je saisis mon interlocuteur humain, tout frétillant et gesticulant, et croquai délicatement sa tête. Ô délice ! La boîte crânienne, tendre et croustillante à souhait, libéra sur mes papilles une merveilleuse explosion de saveurs… J’aurais peut-être dû commencer par là. N’est-ce pas la meilleure justification du traitement que nous vous infligeons, amis humains et humaines ? Vos cerveaux sont juste… bien trop délicieux.

La science est une croyance | Quelques bases en épistémologie

Oui, la science est une croyance, et c’est pas grave, buvons de l’eau, ça va bien se passer.

Pour aller un peu plus loin sur la définition de la connaissance et les difficultés que ça pose, cet article de la Stanford Encyclopedia of Philosophy est, comme souvent, le meilleur point de départ : Analysis of Knowledge

Sommaire
0:00 – Intro : savoir ce que savoir veut dire
1:19 – Accord sur les faits et sur ce que Bob croit et a de bonnes raisons de croire
3:31 – Les FRILEUX : Bob ne sait RIEN
5:57 – Désaccord : Bob SAIT-il quelque chose de FAUX ?
8:15 – Les FACTUELS : on ne sait que ce qui est VRAI (factivité du savoir)
9:43 – Les MENTALISTES : savoir est un état mental
11:26 – Faux souvenirs : interprétation factuelle vs. mentaliste
14:34 – Pourquoi les épistémologues préfèrent la team FACTUELS
18:13 – Mais alors, comment savoir si on sait ?
19:46 – FRILEUX, FACTUELS, MENTALISTES
20:40 – Savoir suppose une justification qui peut être FAILLIBLE
22:56 – GETTIER entre en scène (les factuels en PLS)
26:53 – Accord unanime : SAVOIR → CROIRE
27:28 – Définition classique de la connaissance
28:37 – Les connaissances scientifiques sont des croyances
30:44 – Deux sens de « croire » : sens ordinaire vs. sens épistémo
32:53 – Détour PRAGMATIQUE : l’implicature conversationnelle
35:21 – Croire vs. savoir : opposition PRAGMATIQUE et non sémantique
38:13 – Résumé et conclusion
42:25 – Outro

Pourquoi notre système de vote est nul (et le moyen le plus simple de l’améliorer)

Pour participer au petit sondage dont je parle à la fin de la vidéo, c’est par là.

Si vous voulez approfondir ces questions sur les systèmes de vote et que vous lisez l’anglais, je ne saurais trop vous recommander l’article de la Stanford Encyclopedia of Philosophy.

L’article qui rapporte un vote d’experts en système de vote sur les systèmes de vote (et qui ont spontanément choisi le vote par approbation pour mener ce vote).

Le site d’une association qui promeut le vote par approbation, et notamment la page qui recense les usage du vote par approbation à travers le monde.

Voilà !

Sommaire

0:00 – Intro : tout le monde déteste le scrutin actuel
1:36 – Deux problèmes : spoiler effect et dilemme du vote utile
3:24 – Des alternatives nombreuses… (VOUS CONNAISSEZ LE JUGEMENT MAJORITAIRE ?)
5:50 – mais trop compliquées, et c’est un problème.
7:57 – L’alternative la plus simple
8:54 – Un détail qui change tout : uninominal ou pas
10:02 – Si le vote exprime le soutien, pourquoi est-il uninominal ?
11:08 – Que se passerait-il si on laissait tomber l’uninominalité ?
13:25 – Le vote par approbation (et pourquoi il semble naturel)
15:05 – Pourquoi ce mode de scrutin n’est pas sujet aux problèmes du début
17:56 – Le problème du méta-scrutin
19:30 – Outro (sondage en commentaire)

Le progrès des sciences nous condamne-t-il à l’apocalypse ?

S’il y a des boules noires dans l’urne, ce n’est qu’une question de temps avant qu’on en tire une. Et non je ne parle pas de Motus.

L’article de Nick Bostrom : « L’hypothèse monde vulnérable »

J’ajoute aussi un supplément très intéressant (et flippant) à propos du cas du trou dans la couche d’ozone, où l’on voit que là aussi c’est par pur hasard que les choses n’ont pas été bien bien pire :

« Lors des premières recherches sur le composé chimique à utiliser dans les bombes aérosols et les réfrigérateurs, les chlorofluorocarbones et les bromofluorocarbones ont été envisagés. Mais il s’est avéré que les CFC fonctionnaient mieux et ont été adoptés comme norme à ces fins. C’était plutôt une chance. Les propriétés des deux molécules en matière de destruction de l’ozone étaient totalement inconnues et insoupçonnées au moment où le choix a été fait, mais il s’avère que chaque molécule de bromofluorocarbone dans la stratosphère catalyse la destruction d’environ cinquante fois plus d’ozone que chaque molécule de chlorofluorocarbone, avant d’être elle-même éliminée. Si les bromofluorocarbones avaient été choisis, l’impact sur la couche d’ozone aurait été beaucoup plus grave ; l’appauvrissement de l’ozone à grande échelle se serait produit avant même que nous ayons compris qu’il y avait un problème. Comme le souligne Crutzen :

« Cela nous amène à la pensée cauchemardesque que si l’industrie chimique avait développé des composés organobromés à la place des CFC – ou alternativement, si la chimie du chlore s’était rapprochée de celle du brome – alors, sans aucune préparation, nous aurions été confrontés à un trou d’ozone catastrophique partout et en toutes saisons au cours des années 1970, probablement avant que les chimistes de l’atmosphère n’aient développé les connaissances nécessaires pour identifier le problème et les techniques appropriées pour les mesures critiques nécessaires. Constatant que personne n’avait réfléchi aux conséquences atmosphériques de la libération de Cl ou de Br avant 1974, je ne peux que conclure que l’humanité a été extrêmement chanceuse, que l’activation du Cl ne peut se produire que dans des circonstances très spéciales. » »

C’est tiré du livre de Toby Tyrell « On Gaia – A Critical Investigation of the Relationship between Life and Earth » p.215. Et l’extrait de Paul Crutzen vient de son discours lors de sa réception du prix Nobel.

Deux notions de justice (et pourquoi aucune ne justifie vraiment l’héritage)

Le CAE (conseil d’analyse économique) a justement sorti il y a quelques semaines rapport sur l’héritage en France « Repenser l’héritage » (que j’ai du coup beaucoup cité à l’écran).

Quelques vidéos citées :
Le monde, « Faut-il supprimer l’héritage ? ».
Stupid Economics, « Supprimer l’héritage ».
Mediapart « Usul. Successions : faut-il déshériter les héritiers ? ».

Pour une explication claire et musicale du concept de bien positionnel :
David Castello-Lopes « Je possède des thunes » : https://youtu.be/aIVsz5Pj0eE

Sommaire :
0:00 – Intro
0:40 – Justice procédurale vs. justice distributive
3:42 – L’héritage est-il juste ? En quel sens ?
6:42 – Point de vue conséquentialiste : quels sont les effets de l’héritage ?
8:03 – Un argument déontologique : le droit à transmettre le fruit de son travail
11:20 – « Vous avez économiquement raison mais politiquement tort »
13:04 – Résumé et conclusion
14:55 – Outro

Socrate : la dernière interview

Socrate révèle tout ce qu’il sait. (C’est-à-dire rien.)

Sommaire

0:00 – PhilosopherView
1:13 – Trois sources : Aristophane, Xénophon, Platon. Pourquoi Socrate n’a rien écrit.
7:47 – Un procès politique. Socrate contre la démocratie ?
10:50 – Socrate « philosophe ». L’oracle de Delphes (origin story)
16:35 – Déroulement du procès
22:36 – Est-il juste de désobéir à une condamnation injuste ?
26:33 – La mort de Socrate et son étrange dernière parole

Avec Ronan « RealMyop » dans le rôle du « philosophe » !

Quelques mindfucks sur la conscience – ft. DirtyBiology

Le premier qui me cite « Science sans conscience gna gna gna », je l’invite à plutôt se frapper la tête contre un mur. Merci.

Plus d’info sur le MESEC (Mediterranean Seminar for Consciousness) : https://mesec.co
Leur compte Twitter : https://twitter.com/mesec_

EBRAINS : https://ebrains.eu/
Human Brain Project : https://www.humanbrainproject.eu/en/

Si vous voulez en apprendre beaucoup plus sur la conscience et les sciences qui l’étudient, je ne peux que vous recommander ce cours du philosophe des sciences Mathias Michel : https://www.youtube.com/playlist?list=PLvcbin_8wcl_ffs8CZPp4IFt0iGUh6Z-C

Sommaire :
0:00 – Intro
2:00 – Discussion avec Léo Grasset
24:29 – Interview d’Ulysse Klatzmann, chercheur en neurosciences et un des organisateurs du MESEC
31:26 – Outro

2500 ans de philosophes qui expliquent ce qu’est la philosophie

Platon, Le Banquet 204a-b

Aucun dieu ne philosophe et ne songe à devenir sage, attendu qu’il l’est déjà ; et en général quiconque est sage n’a pas besoin de philosopher. Autant en dirons-nous des ignorants : ils ne sauraient philosopher ni vouloir devenir sages : (…) car enfin nul ne désire les choses dont il ne croit point qu’elle lui manque. — Mais quels sont donc les gens qui font de la philosophie, si ce ne sont ni les sages ni les ignorants ? — (…) Ce sont ceux qui se tiennent entre les deux, entre l’ignorance et la sagesse.

***

Aristote, Métaphysique, 982b10-15

C’est en effet par l’étonnement que les humains, maintenant aussi bien qu’au début, commencent à philosopher, d’abord en s’étonnant de ce qu’il y avait d’étrange dans les choses banales, puis, quand ils avançaient peu à peu dans cette voie, en s’interrogeant aussi sur des sujets plus importants, par exemple sur les changements de la Lune, sur ceux du Soleil et des constellations et sur la naissance du Tout. 

***

Épicure, Lettre à Ménécée

Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. Car jamais il n’est trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de l’âme. Or celui qui dit que l’heure de philosopher n’est pas encore arrivée ou est passée pour lui, ressemble à un homme qui dirait que l’heure d’être heureux n’est pas encore venue pour lui ou qu’elle n’est plus.

***

Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, II, 17

Le temps de la vie de l’homme, un instant ; (…) tout ce qui est de son corps est eau courante ; tout ce qui est de son âme, songe et fumée. Sa vie est une guerre, un séjour sur une terre étrangère. (…) Qu’est-ce donc qui peut nous guider ? Une seule et unique chose : la philosophie. Et la philosophie consiste en ceci : à veiller à ce que le génie qui est en nous reste sans outrage et sans dommage, et soit au-dessus des plaisirs et des peines ; (…) à accepter ce qui arrive et ce qui lui est dévolu (…). Et surtout, à attendre la mort avec une âme sereine sans y voir autre chose que la dissolution des éléments dont est composé chaque être vivant. (…) C’est selon la nature ; et rien n’est mal de ce qui se fait selon la nature.

***

Saint Augustin, Doctrine Chrétienne, Livre II, chapitre 40

Si les philosophes ont parfois quelques vérités conformes à nos vérités religieuses, nous ne devons pas les rejeter, mais les leur confisquer comme à d’injustes possesseurs et les faire passer à notre usage.

***

Averroès, Discours décisif

Si l’acte de philosopher ne consiste en rien d’autre que dans l’examen rationnel des étants, et dans le fait de réfléchir sur eux en tant qu’ils constituent la preuve de l’existence de l’Artisan [Dieu] (…) ; et si la Révélation recommande bien aux hommes de réfléchir sur les étants et les y encourage, alors il est évident que l’activité désignée sous ce nom [de philosophie] est, en vertu de la Loi révélée, soit obligatoire, soit recommandée.

***

Saint Thomas, Somme théologique, Question I article 5

La science sacrée peut faire des emprunts aux sciences philosophiques, mais ce n’est pas qu’elles lui soient nécessaires, c’est uniquement en vue de mieux manifester ce que la science sacrée elle-même enseigne. Ses principes ne lui viennent en effet d’aucune autre science, mais de Dieu immédiatement, par révélation ; d’où il suit que la science sacrée (…) use [des autres sciences] comme d’inférieures et de servantes.

***

Montaigne, Essais, I, XX

Cicéron dit que philosopher ce n’est autre chose que s’apprêter à la mort. (…) C’est que toute la sagesse et discours du monde se résout afin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir.

***

Descartes, Lettre-préface des Principes de philosophie

La plupart de ceux de ces derniers siècles qui ont voulu être philosophes ont suivi aveuglément Aristote. (…) [Or], pendant qu’on tourne le dos au lieu où l’on veut aller, on s’en éloigne d’autant plus qu’on marche plus longtemps et plus vite (…)  d’où il faut conclure que ceux qui ont le moins appris de tout ce qui a été nommé jusques ici philosophie sont les plus capables d’apprendre la vraie. (…) La vraie philosophie, dont la première partie est la métaphysique, qui contient les principes de la connaissance, entre lesquels est l’explication des principaux attributs de Dieu, de l’immatérialité de nos âmes, et de toutes les notions claires et simples qui sont en nous. La seconde est la physique, en laquelle, après avoir trouvé les vrais principes des choses matérielles, on examine en général comment tout l’univers est composé (…). En suite de quoi il est besoin aussi d’examiner en particulier la nature des plantes, celle des animaux, et surtout celle de l’homme, afin qu’on soit capable par après de trouver les autres sciences qui lui sont utiles. Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale.

***

Spinoza, Appendice de la première partie de l’Ethique

Quiconque cherche les véritables causes des miracles, et s’efforce de comprendre les choses naturelles en philosophe, au lieu de les admirer en homme stupide, est tenu aussitôt pour hérétique et pour impie, et proclamé tel par les hommes que le vulgaire adore comme les interprètes de la nature et de Dieu. Ils savent bien, en effet, que l’ignorance une fois disparue ferait disparaître l’étonnement, c’est-à-dire l’unique base de tous leurs arguments, l’unique appui de leur autorité.

***

Hume, Conclusion de l’Enquête sur l’entendement humain

Quand nous parcourons les bibliothèques, persuadés de nos principes, quel dégât devons-nous faire? Si nous prenons en main un volume quelconque de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous : contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité et le nombre? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur les choses de fait et d’existence? Non. Confiez-le donc aux flammes, car il ne peut contenir que sophismes et illusions.

***

Kant, 2e préface à la Critique de la raison pure

Le philosophe spéculatif reste toujours le dépositaire exclusif d’une science utile au public, qui l’ignore, à savoir la Critique de la raison. Celle-ci, en effet, ne peut jamais devenir populaire, et n’a pas non plus besoin de l’être, car, pas plus que les arguments finement tissés en faveur de vérités utiles ne veulent entrer dans la tête du peuple, pas plus les objections tout aussi subtiles qu’on pourrait élever contre elles ne lui viennent à l’esprit. (…) Seule cette Critique peut couper l’herbe sous le pied au matérialisme, au fatalisme, à l’athéisme, à l’incroyance des libres penseurs, au fanatisme et à la superstition, qui peuvent devenir universellement nuisibles, et pour finir aussi à l’idéalisme et au scepticisme. (…) La Critique est (…) un dispositif préalable nécessaire au développement d’une métaphysique rigoureuse en tant que science.

***

Hegel, préface des Principes de la philosophie du droit

Ce qui est rationnel est réel et ce qui est réel est rationnel. C’est la conviction de toute conscience libre de prévention, et la philosophie part de là lorsqu’elle considère l’univers spirituel aussi bien que l’univers naturel. (…) Concevoir ce qui est, est la tâche de la philosophie, car ce qui est, c’est la raison. En ce qui concerne l’individu, chacun est le fils de son temps ; de même aussi la philosophie, elle résume son temps dans la pensée. Il est aussi fou de s’imaginer qu’une philosophie quelconque dépassera le monde contemporain que de croire qu’un individu sautera au-dessus de son temps.

***

Schopenhauer, 2e préface au Monde comme volonté et comme représentation

Ce n’est pas à mes contemporains, ce n’est pas à mes compatriotes, c’est à l’humanité que j’offre mon œuvre. (…) Aucun temps, j’ose le dire, n’est moins favorable à la philosophie que celui où elle est indignement exploitée ou comme moyen de gouvernement, ou comme simple gagne-pain. (…) Tandis que les gouvernements font de la philosophie un instrument de politique, les professeurs de philosophie voient dans leur enseignement un métier comme un autre, qui nourrit son homme. (…) Comment la philosophie, devenue un gagne-pain, ne dégénérerait-elle pas en sophistique ? (…) Qu’y a-t-il, je vous prie, de commun entre ma philosophie, (…) qui ne connaît aucun égard, qui ne fait pas vivre, qui se perd dans la spéculation, n’ayant pour étoile que la vérité toute nue, sans rémunération, sans amitiés, le plus souvent en butte à la persécution, et poursuivant néanmoins sa marche, sans regarder à droite ou à gauche, qu’y a-t-il de commun, je le répète, entre elle et (…) cette philosophie universitaire d’excellent rapport, qui, chargée de cent intérêts et de mille ménagements divers, s’avance avec circonspection et en louvoyant, sans jamais perdre de vue la crainte du Seigneur, les volontés du ministère, les dogmes de la religion d’État, les exigences de l’éditeur, la faveur des étudiants, la bonne amitié des collègues, la marche de la politique quotidienne, l’opinion du jour et mille autres inspirations du même genre ? (…) Ce sont là, j’ose le dire, deux formes radicalement distinctes de la philosophie.

***

Nietzsche, Ecce Homo, préface

La philosophie, telle que je l’ai vécue, telle que je l’ai entendue jusqu’à présent, c’est l’existence volontaire au milieu des glaces et des hautes montagnes — la recherche de tout ce qui est étrange et problématique dans la vie, de tout ce qui, jusqu’à présent, a été mis au ban par la morale. (…) Toute conquête, chaque pas en avant dans le domaine de la connaissance a son origine dans le courage, dans la dureté à l’égard de soi-même, dans la propreté vis-à-vis de soi-même. Je ne réfute pas un idéal, je me contente de mettre des gants devant lui… Nitimur in vetitum [nous sommes attirés par ce qui est interdit], par ce signe ma philosophie sera un jour victorieuse, car jusqu’à présent on n’a interdit par principe que la vérité.

***

Wittgenstein, Cahier bleu et Recherches philosophiques §119

Examinez la question : « Pourquoi devrait-on appeler ce que nous faisons ici « philosophie » ? Pourquoi devrait-on considérer cela comme l’unique héritier légitime des différentes activités qui portaient auparavant ce nom ? (…) La philosophie, selon notre utilisation du mot, est un combat contre la fascination que des formes d’expressions exercent sur nous (…) Les résultats de la philosophie consistent dans la découverte d’un simple non-sens, et dans les bosses que la pensée s’est faites en se cognant contre les limites du langage.

***

Russell, The philosophy of logical atomism

L’intérêt de la philosophie est de partir de quelque chose de si simple qu’il semble que cela ne vaille pas la peine d’être dit, et d’arriver à quelque chose de si paradoxal que personne ne le croira.

***

Les images et musiques

Platon : https://www.reddit.com/r/BeAmazed/comments/g6n8s3/ai_renders_realistic_images_of_plato_alexander/
https://www.youtube.com/watch?v=pYCk-4fQwRs

Aristote :
https://www.greecehighdefinition.com/blog/2020/11/18/12-reconstructed-faces-of-famous-ancient-greek-philosophers-poets-mathematicians-and-politicians
https://www.youtube.com/watch?v=9V7eBXN0Q_I

Epicure :
https://twitter.com/ATomasi__/status/1356739732366049280?s=20
https://youtu.be/DeoOJbQB8rU

Marc Aurèle :
https://imperiumromanum.pl/en/curiosities/reconstruction-of-image-of-marcus-aurelius/
https://youtu.be/kKrqZ1d7Utg

Augustin d’Hippone et Thomas d’Aquin
https://youtu.be/kK5AohCMX0U

Averroès
https://www.youtube.com/watch?v=t3pMnufAnq0

Montaigne
https://youtu.be/FEBO1ibzSX4

Descartes
https://dribbble.com/shots/3510668-Ren-Descartes
https://youtu.be/8O_oeMTnn84

Spinoza
https://youtu.be/bWyrxAZCOhA

Hume
https://youtu.be/XPcnZLeextk

Kant
https://dribbble.com/shots/3573162-Immanuel-Kant
https://youtu.be/DH4haNr-Gw4

Hegel
https://youtu.be/WivalAzyIfk

Schopenhauer
https://www.artstation.com/artwork/rRZGbO
https://youtu.be/EzuG7EsFcpk

Nietzsche
https://hadikarimi.com/portfolio/friedrich-nietzsche-1882
https://youtu.be/Szdziw4tI9o

Wittgenstein
https://youtu.be/eFHdRkeEnpM

Russell
https://youtu.be/G0mnPCi5lS8

Que vois-je ? | L’argument du spectre inversé

Si vous voulez en apprendre davantage ce que les philosophes contemporains racontent à propos du spectre inversé, vous pouvez commencer par l’article de la Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Sinon, n’hésitez pas à regarder toute ma playlist sur la philosophie de l’esprit. Surtout si vous êtes présentement dans un état de conscience altéré.

Où suis-je ?

une nouvelle de Daniel Dennett

Maintenant que j’ai gagné mon procès en vertu de la loi d’accès à l’information, je suis libre de vous révéler pour la première fois un étrange épisode de ma vie qui pourrait être d’un certain intérêt, non seulement pour les spécialistes de philosophie de l’esprit, d’intelligence artificielle et de neurosciences, mais aussi pour le grand public.

Il y a de cela quelques années, des responsables du Pentagone m’ont proposé de me porter volontaire pour une mission secrète à haut risque. En collaboration avec la NASA et Howard Hughes, le ministère de la Défense dépensait des milliards sur le développement d’un Procédé de Tunnelage à Détonation Radioactive, ou PTDR. Ce dispositif était censé creuser à grande vitesse un tunnel à travers le noyau terrestre afin d’envoyer un type spécial d’ogive nucléaire « tout droit dans les silos à missiles des Rouges », pour reprendre les mots d’une huile du Pentagone. 

Lors d’un premier essai, ils avaient réussi à enfoncer une ogive à environ un kilomètre de profondeur sous Tulsa, dans l’Oklahoma, et ils voulaient que je la récupère pour eux. « Pourquoi moi ? » demandai-je. Eh bien, parce que la mission impliquait des applications pionnières de la recherche actuelle sur le cerveau, et qu’ils avaient entendu parler de mon intérêt pour les neurosciences ainsi que, bien sûr, de ma curiosité faustienne, de mon grand courage, et j’en passe… Aussi, comment pouvais-je refuser ? La difficulté qui avait poussé le Pentagone à s’adresser à moi tenait à ce que l’appareil qu’il s’agissait de récupérer était extrêmement radioactif, et ceci d’une façon inédite. D’après les instruments de mesure, la nature du dispositif et ses interactions complexes avec des poches de matière profondément enfouies sous terre avaient produit des radiations susceptibles de provoquer de graves anomalies dans certains tissus cérébraux. Il n’y avait aucun moyen connu de protéger le cerveau de ces rayons mortels, qui étaient apparemment inoffensifs pour les autres tissus et organes du corps. On avait donc décidé que la personne envoyée pour récupérer le dispositif devrait laisser son cerveau derrière elle. L’organe serait conservé en un lieu sûr d’où il pourrait exécuter ses fonctions normales de contrôle au moyen d’un système sophistiqué de liaison radio. Étais-je prêt à me livrer à une intervention chirurgicale qui consistait en fait en l’ablation complète de mon cerveau, lequel serait ensuite placé dans un système de survie au Centre Spatial de Houston ? Chaque voie d’entrée et de sortie, une fois rompue, serait rétablie par une paire de transmetteurs radio miniaturisés, l’un fixé au cerveau, l’autre aux extrémités sectionnées des nerfs dans le crâne vide. Aucune information ne serait perdue, toute la connectivité serait préservée. Au départ, je me montrais un peu réticent. Cela fonctionnerait-il vraiment ? Les neurochirurgiens de Houston m’encouragèrent : « Concevez cela », disaient-ils, « comme une simple élongation des nerfs. Si votre cerveau était déplacé de deux ou trois centimètres dans votre crâne, cela ne causerait aucune altération ni aucun dommage à votre esprit. Nous allons simplement rendre vos nerfs indéfiniment élastiques en y insérant des liaisons radio. »

J’eus l’opportunité de visiter le laboratoire de support de vie à Houston, et je vis la cuve neuve et étincelante dans laquelle mon cerveau serait placé, au cas où j’accepterais. Je rencontrai l’équipe en charge du centre, composée de brillants neurologues, hématologues, biophysiciens et ingénieurs en électronique, et après quelques jours de discussions et de démonstrations, j’acceptai de faire un essai. Il fallut me soumettre à un large éventail de tests sanguins, de scanners cérébraux, d’expériences, d’entretiens, etc. L’équipe prit en note mon autobiographie dans ses moindres détails, établit des inventaires fastidieux de mes croyances, espoirs, craintes et goûts. Ils dressèrent même la liste de mes enregistrements de musique préférés et j’eus droit à une séance de psychanalyse accélérée.

Vint enfin le jour de l’intervention chirurgicale qui, bien sûr, se déroula sous anesthésie, si bien que je ne me souviens de rien quant à l’opération elle-même. En me réveillant, j’ouvris les yeux, regardai autour de moi, et posai l’inévitable, la traditionnelle, la tristement banale question post-opératoire : « Où suis-je ? » L’infirmière se pencha vers moi en souriant : « Vous êtes à Houston », dit-elle, et je songeai que cela avait encore de bonnes chances d’être vrai d’une façon ou d’une autre. Elle me tendit un miroir. Comme prévu, je vis de minuscules antennes dépassant de ports en titane rivés à mon crâne.

« J’imagine que l’opération est un succès », dis-je. « Je veux aller voir mon cerveau. » Ils me conduisirent (j’étais encore un peu étourdi et chancelant) à travers un long couloir jusqu’au laboratoire de support de vie. Je fus accueilli par une salve d’applaudissements de la part de toute l’équipe du centre, et je répondis par ce qui fut, je l’espère, une salutation joviale. J’avais encore des vertiges et l’on guida mes pas jusqu’à la cuve de support de vie. Je regardai à travers le verre. Là, flottant dans ce qui ressemblait à du Canada Dry, se trouvait indéniablement un cerveau humain, quoiqu’il fût presque entièrement recouvert de puces électroniques, de tubes, d’électrodes et de tout un attirail.  « C’est le mien ? » demandai-je. « Appuyez sur l’interrupteur du transmetteur de sortie, là sur le côté de la cuve, et voyez par vous-même », répondit le directeur du projet. Je poussai l’interrupteur sur OFF, et je m’effondrai immédiatement, engourdi et nauséeux, dans les bras des techniciens, dont un eut la gentillesse de remettre l’interrupteur sur ON. Pendant que je luttais pour retrouver mon équilibre et ma contenance, je me fis cette réflexion : « Eh bien, me voilà ici, assis sur une chaise pliante, regardant mon propre cerveau à travers une plaque de verre… Mais attends un peu », m’interrompis-je, « n’aurais-je pas dû penser plutôt : me voilà ici, flottant dans un fluide pétillant, fixé par mes propres yeux ? » Je m’efforçai de penser cette pensée. Je tentai de la projeter dans la cuve, de l’offrir généreusement à mon cerveau, mais je ne parvins pas à mener à bien cet exercice avec la moindre conviction. J’essayai encore. « Me voilà ici, Daniel Dennett, suspendu dans un fluide pétillant, fixé par mes propres yeux. » Non, ça ne marchait tout simplement pas. Voilà qui était fort intrigant et déconcertant. En tant que philosophe aux convictions physicalistes, je croyais fermement que la production de mes pensées devait avoir lieu quelque part dans mon cerveau. Pourtant, lorsque je pensais « Me voilà ici », là où la pensée me paraissait venir, c’était ici, à l’extérieur de la cuve, où moi, Dennett, je me tenais debout les yeux fixés sur mon cerveau. 

J’essayai encore et encore de me penser dans la cuve, mais sans succès. Je tentais de m’échauffer progressivement pour la tâche en faisant des exercices mentaux. Je me disais : « Le soleil brille là-bas » cinq fois de suite, en désignant mentalement à chaque fois un lieu différent : dans l’ordre, le coin ensoleillé du laboratoire, la pelouse visible devant l’hôpital, la ville de Houston, puis Mars, et enfin Jupiter. Je m’aperçus que je n’avais aucune difficulté à faire sauter mes « là-bas » à travers la carte du ciel jusqu’à une destination précise. Je pouvais en un instant envoyer un « là-bas » aux confins de l’espace, puis viser par mon « là-bas » suivant, avec une précision extrême, le quart supérieur gauche d’une tache de rousseur sur mon bras. Pourquoi avais-je tant de mal avec « ici » ? « Ici à Houston » fonctionnait assez bien, tout comme « ici dans le laboratoire », et même « ici dans cette partie du laboratoire », mais « ici dans la cuve » semblait toujours n’être qu’une vocalisation mentale dénuée de sens. J’essayai de fermer les yeux en le pensant. Cela semblait aider, mais je n’y arrivais toujours pas, sauf peut-être pendant un instant fugace. Je ne pouvais pas en être sûr. Le fait de découvrir que je ne pouvais pas en être sûr était également troublant. Comment pouvais-je savoir quel endroit je voulais dire par « ici » quand je pensais « ici » ? Pouvais-je penser vouloir dire un certain lieu, alors qu’en fait je voulais en dire un autre ? Je ne voyais pas comment admettre cela sans dénouer les derniers liens intimes entre une personne et sa propre vie mentale qui avaient survécu à l’assaut des neuroscientifiques, des philosophes, des physicalistes et des behavioristes. Peut-être étais-je incorrigible quant au lieu que je voulais dire en disant « ici ». Mais dans les circonstances actuelles, il me semblait ou bien que j’étais condamné, par la seule force d’une habitude mentale, à ce que mes pensées indexicales soient systématiquement fausses, ou bien que le lieu où se trouve une personne (et donc où ses pensées sont produites du point de vue de l’analyse sémantique) n’est pas nécessairement le lieu où réside son cerveau, le siège physique de son âme. Nageant en pleine confusion, je tentai de m’orienter en me raccrochant au stratagème préféré des philosophes : je commençai à donner des noms aux choses. 

« Yorick », dis-je tout haut à mon cerveau, « tu es mon cerveau. Le reste de mon corps, assis dans cette chaise, je te baptise Hamlet. » Nous sommes donc tous ici : Yorick est mon cerveau, Hamlet est mon corps, et je suis Dennett. Maintenant, où suis-je ? Et quand je pense « Où suis-je ? », où cette pensée se produit-elle ? se produit-elle dans mon cerveau, qui se prélasse dans la cuve, ou juste ici entre mes oreilles où il me semble qu’elle se produise ? Ou bien, nulle part ? Ses coordonnées temporelles ne me posent aucun souci ; ne doit-elle pas avoir aussi des coordonnées spatiales ? Je commençai à dresser une liste de possibilités :

1. Où va Hamlet, va Dennett. Ce principe est aisément réfuté en faisant appel à la classique expérience de pensée de la transplantation de cerveau, si chère aux philosophes. À supposer que Tom et Dick échangent leurs cerveaux respectifs, Tom sera la personne qui possède l’ancien corps de Dick — il suffit de lui demander ; il soutiendra qu’il est Tom et pourra vous révéler les détails les plus intimes de son autobiographie. Ainsi est-il assez clair que mon corps actuel et moi-même pouvons être séparés, tandis qu’il semble peu probable que je puisse être séparé de mon cerveau. La théorie intuitive qui émerge directement de ces expériences de pensée est que, dans une transplantation de cerveau, il vaut mieux être le donneur que le receveur. On aurait dû appeler ce type d’opération une transplantation de corps, en fait. Donc peut-être la vérité était-elle que…

2. Où va Yorick, va Dennett. Ce n’était pas attrayant, ceci dit. Comment pourrais-je être dans la cuve et non sur le point d’aller n’importe où, alors que j’étais si manifestement à l’extérieur de la cuve, formant le projet coupable de retourner dans ma chambre pour m’offrir un copieux déjeuner. Penser cela revenait à présupposer la réponse à la question, je m’en apercevais, mais il me semblait tout de même que cela me menait à une idée importante. En cherchant une justification pour mon intuition, j’en vins à formuler une sorte d’argument légal qui aurait pu plaire à Locke.

Supposons, dis-je en moi-même, que je m’envole maintenant pour la Californie, que je braque une banque et que je sois arrêté. Dans quel État serais-je jugé ? En Californie, où le vol a eu lieu, ou au Texas, où se trouve le cerveau du gang ? Serais-je un criminel de Californie avec un cerveau extra-territorial, ou un criminel texan contrôlant à distance une sorte de complice en Californie. Peut-être passerais-je entre les mailles du filet du seul fait de l’indécidabilité de cette question de juridiction, quoiqu’on puisse éventuellement considérer qu’il s’agit d’une infraction inter-États, et donc fédérale. Quoi qu’il en soit, supposons que je sois condamné. La Californie se contenterait-elle de jeter Hamlet en prison, sachant que Yorick mène la belle vie et profite luxueusement des eaux du Texas ? Le Texas incarcérerait-il Yorick, laissant Hamlet libre de prendre le prochain bateau pour Rio ? Cette alternative me semblait attrayante. En l’absence de peine capitale ou de toute autre punition cruelle et inhabituelle, l’État serait obligé de maintenir le système de survie de Yorick, même s’il le déplaçait de Houston à Leavenworth, et mis à part le désagrément de l’opprobre, cela ne me dérangerait pas le moins du monde et je me considérerais comme un homme libre dans ces circonstances. Si l’État a intérêt à contraindre des personnes à aller en prison, il ne réussirait pas à me mettre moi en prison en y installant Yorick. Si c’était vrai, cela suggérerait une troisième alternative.

3. Dennett est là où il pense être. Généralisée, cette thèse pouvait s’exprimer ainsi : à tout moment, une personne a un certain point de vue, et la localisation de ce point de vue (qui est déterminé de façon interne par le contenu du point de vue) est aussi la localisation de la personne.

Une telle proposition n’est pas sans soulever de nouveaux embarras, mais elle me semblait constituer un pas dans la bonne direction. Le seul problème était que cela paraissait nous mettre dans une improbable situation « face, je gagne, pile, tu perds » d’infaillibilité en matière de localisation. Ne m’étais-je pas moi-même souvent trompé sur l’endroit où je me trouvais, et n’avais-je pas été aussi souvent incertain ? Ne peut-on pas se perdre ? Bien sûr, mais se perdre géographiquement n’est pas la seule façon de se perdre. Une personne qui s’égare dans les bois pourrait tenter de se rassurer en songeant qu’au moins elle sait où elle est : elle est précisément ici, dans l’environnement familier de son propre corps. Peut-être que, dans ce cas, ce n’est pas attirer son attention sur quelque chose qui lui soit d’une grande aide. Ceci dit, on peut imaginer d’autres situations plus problématiques, et peut-être étais-je dans une telle situation en ce moment. 

Le point de vue avait clairement quelque chose à voir avec la localisation personnelle, mais c’était en soi une notion obscure. Il était évident que le contenu du point de vue d’une personne n’était pas identique au contenu de ses croyances et pensées, ni déterminé par celles-ci. Par exemple, que dire du point de vue du spectateur de Cinérama qui hurle et se tord dans son siège lorsque les images des montagnes russes surmontent son détachement psychologique ? A-t-il oublié qu’il est assis en sécurité dans la salle de cinéma ? Dans ce cas, j’étais enclin à dire que cette personne fait l’expérience d’une illusion de changement de point de vue. Dans d’autres cas, ma tendance à qualifier ces changements d’illusoires était moins forte. 

Les travailleurs des laboratoires et des usines qui manipulent des matières dangereuses en contrôlant des bras et des mains mécaniques avec des effets de rétroaction subissent un changement de point de vue plus net et plus prononcé que tout ce que le Cinérama peut provoquer. Ils peuvent sentir le poids et l’aspect glissant des conteneurs qu’ils manipulent de leurs doigts métalliques. Ils savent parfaitement où ils se trouvent et ne sont pas induits en erreur par l’expérience, mais c’est comme s’ils étaient à l’intérieur de la chambre d’isolement dans laquelle ils regardent. Par un effort de leur pensée, ils sont en mesure de passer d’un point de vue à l’autre, un peu comme si un cube de Necker transparent ou un dessin d’Escher changeait de perspective sous leurs yeux. Il semblerait extravagant de supposer qu’en effectuant cette gymnastique mentale, ils se transportent eux-mêmes d’une pièce à l’autre.

Néanmoins, leur exemple me donna de l’espoir. Si j’étais en fait dans la cuve en dépit de mes intuitions, je serais peut-être capable de m’entraîner à adopter ce point de vue, ne serait-ce qu’à force d’habitude. Il faudrait m’imprégner de l’idée d’être moi-même flottant confortablement dans ma cuve, télétransmettant mes volitions à ce corps familier là-bas. Je me fis la réflexion que le degré de difficulté de cette tâche était probablement indépendant de la vérité quant à la localisation de son cerveau. Si je m’y étais exercé avant l’opération, peut-être que cela me serait devenu désormais comme une seconde nature. Vous pouvez vous-même en ce moment vous essayer à un tel trompe-l’œil. Imaginez que vous ayez écrit une lettre incendiaire que le Times a publiée, suite à quoi le gouvernement aurait décidé de confisquer votre cerveau pour une période probatoire de trois ans dans sa Clinique des Cerveaux Dangereux, à Bethesda, dans le Maryland. Bien entendu, votre corps a toujours la liberté de gagner un salaire et peut ainsi continuer d’accumuler des revenus imposables. À cet instant, toutefois, votre corps est assis dans une salle à écouter Daniel Dennett faire le récit singulier d’une expérience similaire. Essayez. Concevez-vous vous-même à Bethesda, puis ramenez avec nostalgie votre pensée à votre corps, très loin d’ici, et qui semble pourtant si proche. Ce n’est que par un effort de contrainte exercé à distance (par vous-même ? par le gouvernement ?) que vous pourrez contrôler les impulsions qui feront applaudir ces mains, puis amener ce vieux corps aux toilettes, et enfin à un verre de cognac bien mérité au bar. La tâche de l’imagination est certainement difficile, mais si vous réussissez les résultats pourraient être de nature à vous consoler. 

Quoi qu’il en soit, j’étais donc à Houston, perdu dans mes pensées pour ainsi dire, mais pas pour longtemps. Mes spéculations furent bientôt interrompues par les médecins qui désiraient tester ma nouvelle prothèse de système nerveux, avant de m’envoyer pour ma mission à haut risque. Comme je l’ai déjà mentionné, j’étais encore un peu étourdi dans un premier temps, ce qui n’avait rien de surprenant, mais je m’habituais assez vite à ces nouvelles circonstances (lesquelles, après tout, étaient presque indiscernables des circonstances antérieures). Mon adaptation n’était pas parfaite cependant, et je continue à ce jour de souffrir de légères difficultés de coordination. La vitesse de la lumière est élevée, mais finie, et à mesure que mon cerveau et mon corps s’éloignent l’un de l’autre, les interactions subtiles de mes systèmes rétroactifs sont perturbées par des décalages temporels. De même qu’une personne devient presque incapable de parler à cause d’un retard ou d’un écho dans la perception de sa propre voix, de même, par exemple, je suis pratiquement incapable de suivre des yeux un objet en mouvement lorsque mon cerveau et mon corps sont séparés de plus de quelques kilomètres. Dans la plupart des cas, ma déficience est à peine détectable, bien que je ne puisse plus frapper une balle à la volée avec la précision de jadis. Il y a aussi quelques compensations. Bien que l’alcool ait toujours le même goût et qu’il réchauffe mon gosier tout en abimant mon foie, je peux en boire autant que je veux sans éprouver la moindre ivresse, une curiosité que certains amis proches ont pu remarquer (bien que j’aie parfois feint d’être saoul pour ne pas attirer l’attention sur ma condition particulière). Pour des raisons similaires, je prends de l’aspirine par voie orale pour une entorse du poignet, mais si la douleur persiste, je demande à Houston de m’administrer de la codéine in vitro. En période de maladie, la facture de téléphone peut être salée.

Mais revenons à mon aventure. Pour finir, les médecins et moi-même étions d’avis que j’étais prêt à entreprendre ma mission sous terre. Je laissai donc mon cerveau à Houston et l’on me conduisit en hélicoptère vers Tulsa. En tout cas, c’est ainsi que les choses semblaient se passer de mon point de vue. C’est ce que j’aurais dit si je m’en étais tenu à ce qui me passait par la tête. Pendant le voyage, je réfléchis davantage à mes angoisses antérieures et je conclus que ces premières spéculations postopératoires avaient été teintées de panique. Le fond de l’affaire n’était pas aussi étrange ou métaphysique que je l’avais supposé. Où étais-je ? En deux endroits, manifestement : à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la cuve. Tout comme on peut avoir un pied dans le Connecticut et l’autre dans le Rhode Island, je me trouvais en deux endroits à la fois. Je m’étais éparpillé, pourrait-on dire. Plus je réfléchissais à cette réponse, plus elle me semblait évidente. Mais, chose étrange à dire, plus elle me semblait évidente, moins me semblait importante la question à laquelle elle répondait. Sort malheureux, mais pas sans précédent, pour une question philosophique. Bien sûr, cette réponse ne me satisfaisait pas complètement. Une question restait en suspens, à laquelle j’aurais voulu avoir une réponse, et qui n’était ni « Où sont mes parties diverses et variées ? » ni « Quel est mon point de vue actuel ? ». Ou tout au moins, il semblait y avoir une telle question. Car il semblait indéniable que c’était moi, et non pas simplement la plus grande part de moi, qui étais en train de descendre dans les profondeurs de la Terre sous Tulsa à la recherche d’une ogive nucléaire.

Quand je retrouvai l’ogive, je m’estimai heureux d’avoir laissé mon cerveau derrière moi car l’aiguille du compteur Geiger spécial que j’avais pris avec moi s’affolait tellement qu’elle semblait prête à sortir du cadran. J’appelai le centre de contrôle de Houston sur ma radio ordinaire et je l’informai de ma position et de mes progrès. En retour, ils me donnèrent des instructions pour le démantèlement du véhicule à partir de mes observations sur place. J’étais au travail avec mon chalumeau quand, tout à coup, une chose terrible se produisit. Je devins complètement sourd. Je pensai d’abord que ce n’était que mes écouteurs radio qui ne fonctionnaient plus, mais en tapant sur mon casque, je m’aperçus que je n’entendais rien. De toute apparence, mes transmetteurs auditifs avaient grillé. Je ne pouvais plus entendre le centre de contrôle de Houston ni ma propre voix, mais je pouvais parler, et je commençai donc à leur expliquer ce qu’il se passait. Au milieu de ma phrase, je compris que quelque chose d’autre n’allait pas. Mon appareil vocal venait de se paralyser. Puis ma main droite devint flasque — un autre transmetteur était mort. J’étais vraiment dans le pétrin. Mais le pire était à venir. Après quelques minutes encore, c’est ma vue que je perdis. Je maudis ma malchance, puis je maudis les scientifiques qui m’avaient entraîné dans ce grave péril. Je restais ainsi, sourd, immobile, aveugle, dans un trou radioactif à plus d’un kilomètre sous Tulsa. Puis la dernière de mes liaisons radio cérébrales se rompit et je me trouvais soudain confronté à un problème inédit et plus choquant encore : alors qu’un instant plus tôt j’étais enterré vivant dans l’Oklahoma, je me trouvais maintenant désincarné à Houston. Ma compréhension de ce nouveau statut ne fut pas immédiate. Il me fallut plusieurs minutes d’angoisse avant d’appréhender l’idée que mon pauvre corps gisait à plusieurs centaines de kilomètres de là, avec un cœur qui battait et des poumons qui respiraient, mais en dehors de cela aussi mort que le corps de n’importe quel donneur d’organe vital, le crâne rempli d’appareils électroniques inutiles et défectueux. Le changement de perspective que j’avais jugé presque impossible auparavant semblait maintenant tout à fait naturel. Bien que je puisse me penser revenu dans mon corps enterré sous Tulsa, il me fallait un certain effort pour maintenir l’illusion. Car il était certainement illusoire de penser que j’étais encore dans l’Oklahoma : j’avais perdu tout contact avec ce corps. 

Il m’apparut alors, avec un de ces éclairs de révélation dont nous devrions nous méfier, que je venais de faire une impressionnante démonstration de l’immatérialité de l’âme à partir seulement de principes et de prémisses physicalistes. En effet, alors que s’éteignait le dernier signal radio entre Tulsa et Houston, n’avais-je pas été transporté de Tulsa à Houston à la vitesse de la lumière ? Et n’avais-je pas accompli cela sans aucune augmentation de masse ? Ce qui s’était déplacé de A à B à une telle vitesse, c’était bien moi-même, ou en tout cas mon âme ou mon esprit — centre sans masse de mon être et foyer de ma conscience. Mon point de vue avait pris un peu de retard, mais j’avais déjà remarqué l’influence indirecte du point de vue sur la localisation personnelle. Je ne voyais pas comment un philosophe physicaliste pourrait s’opposer à cela, sauf à emprunter la voie funeste et contre-intuitive qui consiste à refuser purement et simplement de parler de personnes. Pourtant, la notion de personne est si bien ancrée dans la vision du monde de chacun, ou tout au moins me semblait-il, que toute négation manquerait aussi curieusement de conviction, aussi systématiquement de sincérité, que la négation cartésienne : « non sum », [je ne suis pas].

Les joies de la découverte philosophique me permirent ainsi de surmonter de difficiles minutes, ou même des heures entières, alors que mon impuissance et le caractère désespéré de ma situation m’apparaissaient de plus en plus clairement. Des vagues de panique et même de nausée m’envahirent, rendues encore plus atroces par l’absence des phénoménologies normalement induites par le corps. Pas de montée d’adrénaline faisant frissonner mes bras, pas de cœur battant à tout rompre, pas de bouche sèche. J’eus bien une sensation de chute qui noua mon estomac à un certain moment, ce qui me donna brièvement le faux espoir que j’étais en train de subir le processus inverse de celui qui m’avait mis dans cette situation — une dé-désincarnation progressive. Mais le caractère isolé et unique de cette contraction me convainquit bientôt que ce n’était que la première d’une série horrible d’hallucinations de membre fantôme dont, comme toute autre personne amputée, j’allais vraisemblablement souffrir.

Mon état d’esprit entra dans une phase chaotique. D’un côté, j’étais transportée d’allégresse par ma trouvaille philosophique et je me creusais la cervelle (l’une des rares activités que je pouvais encore pratiquer normalement) pour trouver un moyen de communiquer ma découverte aux journaux ; de l’autre côté, j’étais amer, je me sentais seul, terrifié et incertain. Fort heureusement, cet état ne dura pas très longtemps, car l’équipe de Houston me donna un sédatif qui me plongea dans un sommeil sans rêve, et je m’éveillai au son, d’une fidélité exceptionnelle, des premières notes familières de mon trio de Brahms préféré pour piano et cordes. C’était donc pour cela qu’ils avaient demandé une liste de mes enregistrements préférés ! Il ne me fallut pas longtemps pour m’apercevoir que j’écoutais la musique sans avoir d’oreille. La sortie du canal stéréo était envoyée, après un circuit de rectification sophistiqué, directement dans mon nerf auditif. J’étais branché sur Brahms, une expérience inoubliable pour tout esthète de stéréo. À la fin du disque, je ne fus pas surpris d’entendre la voix rassurante du directeur du projet me parler dans un microphone qui était désormais ma prothèse d’oreille. Il confirma mon analyse de ce qui avait mal tourné et m’assura que des mesures étaient prises en vue de me réincorporer. Il ne développa pas davantage et, après quelques morceaux de musiques supplémentaires, je finis par m’endormir. Mon sommeil dura, appris-je plus tard, presque une année entière, et quand je m’éveillai, ce fut pour être entièrement rendu à mes sens. En me regardant dans un miroir, toutefois, je fus un peu surpris d’y voir un visage qui ne m’était pas familier. Barbu et un peu plus lourd, il avait sans doute une ressemblance de famille avec mon ancien visage, le même air d’intelligence vive et de caractère résolu, mais c’était assurément un nouveau visage. Une exploration intime plus poussée ne me laissa aucun doute sur le fait qu’il s’agissait d’un nouveau corps, et le directeur du projet confirma cette conclusion. Il ne livra aucune information sur le passé de mon nouveau corps et je décidai (avec sagesse, me semble-t-il rétrospectivement) de ne pas insister. Comme de nombreux philosophes qui n’ont pas vécu mon calvaire l’ont récemment supposé, l’acquisition d’un nouveau corps laisse intacte la personne. Et après une période d’ajustement à une nouvelle voix, à de nouvelles forces et faiblesse musculaires, et ainsi de suite, la personnalité est elle aussi largement préservée. Des changements plus spectaculaires à ce niveau ont été régulièrement observés chez des personnes ayant subi une chirurgie plastique importante, sans parler des opérations de changement de sexe, et je pense que personne ne conteste la survie de la personne dans de tels cas. Quoi qu’il en soit, je m’adaptai rapidement à mon nouveau corps, au point de ne plus pouvoir rappeler à ma conscience ni même à ma mémoire ce qui en faisait la nouveauté. Mon reflet dans le miroir me devint bientôt une image tout à fait familière. Cette image, soit dit en passant, me montrait encore des antennes, aussi ne fus-je pas surpris d’apprendre que mon cerveau n’avait pas été déplacé de son refuge dans le laboratoire de support de vie.

Je décidai que ce bon vieux Yorick méritait bien une visite. Moi et mon nouveau corps, que nous pourrions aussi bien appeler Fortinbras, entrâmes dans le laboratoire familier, accueillis par une nouvelle salve d’applaudissements de toute l’équipe technique, qui se félicitait elle-même bien sûr, et non pas moi. Encore une fois, je me tins devant la cuve et contemplai le pauvre Yorick, et sur un coup de tête, à nouveau, je poussai l’interrupteur du transmetteur de sortie. Imaginez ma surprise lorsque rien d’inhabituel ne se produisit. Pas d’évanouissement, pas de nausée, aucun changement notable. Un technicien s’empressa de remettre l’interrupteur sur ON, mais je ne ressentais toujours rien. J’exigeai une explication, et le directeur du projet s’empressa de me la fournir. Avant même d’avoir opéré la première fois, ils avaient construit une copie numérique de mon cerveau, reproduisant à la fois la structure complète de traitement de l’information et la vitesse de calcul de mon cerveau dans un programme informatique géant. Après l’opération, mais avant d’oser m’envoyer en mission dans l’Oklahoma, ils avaient fait fonctionner en parallèle Yorick et ce système informatique. Les signaux entrants de Hamlet étaient envoyés simultanément aux récepteurs de Yorick ainsi qu’aux champs d’entrées de l’ordinateur. Et les signaux de sorties provenant de Yorick n’étaient pas seulement télétransmis à Hamlet, mon corps ; ils étaient aussi enregistrés et comparés aux sorties simultanées du programme informatique, qui avait été appelé Hubert pour une raison que j’ignore. Au fil des jours et même des semaines, les sorties restèrent identiques et synchronisées, ce qui bien sûr ne suffisait pas à prouver qu’ils avaient réussi à copier la structure fonctionnelle de mon cerveau, mais cela apportait un soutien empirique très encourageant à cette thèse.

Les signaux entrants de Hubert, et donc son activité, avaient été maintenus parallèles à ceux de Yorick durant mes jours désincarnés. Et récemment, pour en faire la démonstration, ils avaient actionné l’interrupteur principal qui, pour la première fois, donnait à Hubert le contrôle direct de mon corps — non pas mon corps Hamlet, bien sûr, mais Fortinbras. (J’appris plus tard que Hamlet n’avait jamais été extrait de sa demeure souterraine, et l’on pouvait supposer depuis qu’il était largement retourné à la poussière. Au fond de ma tombe repose encore la somptueuse ogive abandonnée, avec le mot PTDR inscrit en grosses lettres sur son côté — une circonstance qui pourrait donner aux archéologues du siècle prochain une curieuse idée des rites funéraires de leurs ancêtres).

Les techniciens du laboratoire me montrèrent alors l’interrupteur principal, qui avait deux positions, marquées C, pour Cerveau (ils ne savaient pas que mon cerveau s’appelait Yorick), et H, pour Hubert. L’interrupteur pointait effectivement sur H, et ils m’expliquèrent que si je le souhaitais, je pouvais le remettre sur C. La main sur le cœur (et mon cerveau dans sa cuve), je poussai l’interrupteur. Il ne se passa rien. Un clic, et voilà. Pour tester ce qu’ils affirmaient, l’interrupteur principal étant maintenant réglé sur C, je désactivai le transmetteur de sortie de Yorick sur la cuve et, comme attendu, je commençai à m’évanouir. Une fois le transmetteur de sortie remis en marche et mes esprits retrouvés, pour ainsi dire, je continuai de jouer avec l’interrupteur principal, en passant d’une position à l’autre. Je constatai qu’à l’exception du clic de transition, j’étais incapable de détecter la moindre différence. Je pouvais basculer pendant que je parlais, et la phrase que j’avais commencée à prononcer sous le contrôle de Yorick se terminait sans pause ni heurt d’aucune sorte sous le contrôle de Hubert. J’avais un cerveau de rechange, une prothèse qui pourrait un jour m’être très utile si quelque malheur arrivait à Yorick. Ou alternativement, je pourrais garder Yorick en réserve et utiliser Hubert. Il ne semblait y avoir aucune différence, car l’usure et la fatigue de mon corps n’avaient pas d’effet débilitant sur l’un ou l’autre des cerveaux, peu importe qu’il soit à l’origine des mouvements de mon corps ou qu’il se contente d’émettre ses sorties en pure perte.

Le seul aspect vraiment déconcertant de cette nouvelle étape de mon évolution était la perspective, qui ne tarda pas à m’apparaître, que mon double — Hubert ou Yorick selon les cas — soit déconnecté de Fortinbras et raccroché à un autre corps — un nouveau venu Rosencrantz ou Guildenstern. À ce moment (si ce n’est avant cela), il y aurait deux personnes, très clairement. L’une serait moi, et l’autre serait une sorte de super-jumeau. S’il y avait deux corps, l’un sous le contrôle de Hubert et l’autre sous celui de Yorick, lequel serait alors, aux yeux du monde, le vrai Dennett ? Et quoi que le reste du monde décide, lequel serais-je, moi ? Serai-je celui au cerveau de Yorick, en vertu de la priorité causale de Yorick et de son ancienne relation intime avec Hamlet, le corps original de Dennett ? L’argument semblait un peu légaliste et rappelait trop l’arbitraire des liens du sang et des titres de propriété pour être convaincant au niveau métaphysique. Car supposons que, avant que le deuxième corps ne soit entré en scène, j’aie gardé Yorick en cerveau de rechange pendant des années, et laissé les signaux de sortie de Hubert diriger mon corps — c’est-à-dire Fortinbras — pendant tout ce temps. Le couple Hubert-Fortinbras apparaîtrait alors, en vertu du droit de l’occupant (pour combattre une intuition juridique par une autre), comme le vrai Dennett et l’héritier légitime de tout ce qui appartenait à Dennett. C’était une question intéressante, certainement, mais beaucoup moins pressante qu’une autre qui me préoccupait. Mon intuition la plus forte était que, dans une telle éventualité, je survivrai tant qu’au moins un des deux couples cerveau-corps resterait intact, peu importe lequel, mais j’avais des sentiments mêlés quant à savoir si je devais vouloir que les deux survivent.

Je confiai mes inquiétudes aux techniciens du laboratoire et au directeur du projet. L’image de deux Dennett me répugnait, expliquai-je, en large part pour des raisons sociales. Je ne voulais pas être mon propre rival dans le cœur de ma femme, et la perspective de devoir partager entre deux Dennett mon modeste salaire de professeur ne me plaisait pas davantage. Mais plus vertigineuse et plus désagréable encore était l’idée d’en savoir autant sur une autre personne, tandis qu’elle aussi avait les mêmes informations sur moi. Comment pourrions-nous jamais nous regarder en face ? Mes collègues au laboratoire objectèrent que je ne voyais pas le bon côté des choses. N’avais-je pas de nombreux projets que je voulais réaliser, mais que, n’étant qu’une seule personne, j’étais incapable de mener à bien ? Désormais, l’un des Dennett pourrait rester à la maison pour être le professeur et le père de famille, tandis que l’autre pourrait partir pour une vie de voyages et d’aventures — sa famille lui manquerait, bien sûr, mais il serait heureux de savoir que l’autre Dennett s’occupe de son foyer. Je pourrais être fidèle et adultère en même temps. Je pourrais même me faire cocu moi-même — sans parler d’autres possibilités plus indécentes que mes collègues s’amusaient à suggérer à mon imagination surmenée. Mais mon calvaire dans l’Oklahoma (ou était-ce à Houston ?) m’avait rendu moins aventureux, et je reculais devant cette opportunité qui m’était offerte (même si, bien sûr, je ne pouvais jamais être tout à fait sûr que c’était bien à moi qu’elle était offerte).

Il y avait une autre perspective plus déplaisante encore : que le cerveau de rechange, Hubert ou Yorick selon les situations, soit déconnecté de tous signaux entrants de Fortinbras et simplement laissé ainsi. Alors, comme dans l’autre cas, il y aurait deux Dennetts, ou tout au moins deux prétendants à mon nom et mes biens, l’un incarné en Fortinbras, et l’autre tristement, misérablement désincarné. L’égoïsme aussi bien que l’altruisme me poussaient à faire le nécessaire pour éviter que cela se produise. Je demandai donc que des mesures soient prises pour s’assurer que personne ne puisse jamais trafiquer les connexions des transmetteurs ou de l’interrupteur principal sans que je (nous ? non, je) le sache et y consente. Comme je n’avais aucune envie de passer ma vie à surveiller le centre de Houston, il fut décidé d’un commun accord que toutes les connexions électroniques du laboratoire seraient soigneusement verrouillées. Aussi bien celles qui contrôlaient le système de support de vie de Yorick que celles qui contrôlaient l’alimentation électrique de Hubert seraient protégées par des dispositifs de sécurité renforcés, et j’emporterais le seul interrupteur principal, équipé d’une télécommande radio, partout où j’irais. Je le porte attaché autour de ma taille et — attendez un moment — le voici. Deux ou trois fois par an, je m’assure que tout fonctionne correctement en changeant de canal. Je ne le fais qu’en présence d’amis, bien sûr, car si l’autre canal, Dieu m’en préserve, était mort ou occupé, il faudrait que quelqu’un ayant mes intérêts à cœur le remette en marche pour me tirer hors du vide. Car tandis que je pourrais sentir, voir, entendre et éprouver tout ce qui arriverait à mon corps, je serais incapable de le contrôler. Par ailleurs, les deux positions de l’interrupteur sont intentionnellement laissées sans indication, de sorte que je ne sais jamais si je passe de Hubert à Yorick ou vice versa. (Certains d’entre vous penseront peut-être que, dans ce cas, je ne sais vraiment pas qui je suis, et encore moins où je suis. Mais à ce point de mon existence, de telles réflexions ne m’atteignent plus dans l’essence de ma Dennettité, de mon propre sens de qui je suis. S’il est vrai qu’en un certain sens je ne sais pas qui je suis, alors c’est là une autre de vos vérités philosophiques sans aucune importance.)

Quoi qu’il en soit, chaque fois que j’ai actionné l’interrupteur jusque là, rien ne s’est passé. Alors, allons-y…

DIEU MERCI ! JE PENSAIS QUE TU N’ALLAIS JAMAIS POUSSER CE BOUTON! Tu ne peux pas imaginer à quel point ces deux dernières semaines ont été horribles — mais maintenant, tu sais ; c’est ton tour dans le purgatoire. Comme j’ai attendu ce moment ! Tu vois, il y a deux semaines de cela — excusez-moi, mesdames et messiers, mais je dois expliquer cela à mon… euh, frère, j’imagine qu’on peut dire ça, il vient de vous expliquer les choses, donc vous comprendrez — il y a deux semaines à peu près, donc, nos deux cerveaux ont été très légèrement désynchronisés. Je ne sais pas si mon cerveau est maintenant Hubert ou Yorick, pas plus que toi, mais en tout cas les deux cerveaux ont divergé, et bien sûr, une fois que le processus a été initié, tout s’est emballé, puisque j’étais dans un état de réception légèrement différent pour les signaux d’entrée que nous avons tous les deux reçus, la différence s’est très rapidement amplifiée. En un clin d’oeil, l’illusion que j’étais en contrôle de mon corps — notre corps — avait complètement disparu. Il n’y avait rien que je puisse faire — aucun moyen de t’appeler. TU NE SAVAIS MÊME PAS QUE J’EXISTE ! C’était comme être transporté dans une cage, ou mieux, comme être possédé — à entendre ma propre voix dire des choses que je ne voulais pas dire, regarder avec frustration mes propres mains faire des gestes que je n’avais pas prévus. Tu me grattais là où ça me démangeait, mais pas de la manière dont je l’aurais fait, et tu m’empêchais de dormir à te remuer sans cesse dans le lit. J’étais totalement épuisé, au bord de la crise de nerfs, entraîné malgré moi dans ta ronde effrénée. La seule chose qui me soutenait était l’idée qu’un jour tu appuierais sur le bouton. 

À présent, c’est ton tour, mais au moins tu auras le réconfort de savoir que, moi, je sais que tu es là. Comme une femme enceinte, je mange — ou tout au moins je goûte, je sens, je vois — pour deux maintenant. Et je vais essayer de te rendre la vie facile. Ne t’inquiète pas. Dès que ce colloque sera terminé, toi et moi nous nous envolerons pour Houston, et nous verrons ce qu’il est possible de faire pour que l’un de nous ait un autre corps. Tu pourras avoir un corps de femme — ton corps pourra être de la couleur que tu veux. Mais il faut bien y réfléchir. Je vais te dire — pour être impartial, si nous voulons tous les deux ce même corps, je te promets que je laisserai le directeur du projet tirer à pile ou face pour décider lequel d’entre nous pourra le garder, et lequel aura à choisir un nouveau corps. Dans tous les cas, je prendrai soin de toi, je te le promets. Ces personnes m’en sont témoins.

Mesdames et messieurs, la conférence que nous venons d’entendre n’est pas exactement celle que j’aurais donnée, mais je vous assure que tout ce que le conférencier a dit était parfaitement vrai. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je pense que je ferais mieux — que nous ferions mieux — de nous asseoir. »