Peut-on penser intelligemment une super-intelligence | Conférence

 

 

Merci encore à Lê et à l’EPFL !

Pour vous y retrouver, j’ai ajouté ce plan (et les passages ajoutés inédits sont notés [AJOUT])

 

Début de conférence, présentation générale : 2:08

Petit détour du côté de la fiction : 3:24

Qu’est-ce que l’intelligence : 8:19

[AJOUT] Expertise et intelligence : 11:51

Représentations visuelles de l’intelligence : 14:17

(Super-)intelligence sociale : 23:43

La société est-elle un agent ? : 32:58

Parlons d’IA et de proba : 35:34

Objectifs finaux et instrumentaux : 44:18

[AJOUT] L’arbitraire des objectifs finaux dans les fictions de Greg Egan : 50:27

Apocalypse par défaut : 51:28

[AJOUT] Quelques exemples réels d’objectifs instrumentaux inattendus : 55:04

Jules Verne et Yudkowsky : 55:28

Brouillard épistémique et principe de déférence épistémique : 57:25

 

Questions :

Précautions et lois de la robotique d’Asimov [le son de cette question n’est pas très audible mais ce ne sera pas le cas des autres] : 1:02:09

Intelligence artificielle collective (réponse de Lê) : 1:04:31

Consensus et agentivité de la société : 1:06:51

Observabilité d’une super-intelligence : 1:08:09

Faut-il souhaiter une super-intelligence ? (Quel intérêt de jouer aux échecs ou d’écrire un roman si des super-intelligence peuvent faire ça mieux que nous ?) : 1:09:57

Remarques sur l’utilitarisme : 1:13:22

[AJOUT] Une IA serait-elle la continuation de l’espèce humaine ? [Je n’ai pas vraiment répondu à cette question sur le coup et je m’en explique] : 1:14:43

Fusion IA-humain : 1:15:47

La super-intelligence comme outil : 1:16:31

Annihilation spirituelle de l’humain par l’IA : 1:18:05

Les objectifs instrumentaux de notre super-intelligence sociale peuvent-ils être dangereux eux aussi ? 1:21:26

Le choix de poursuivre la recherche en IA : 1:23:35

 

La nouvelle de Greg Egan « Des raisons d’être heureux » dont je parle à 50:27

Le replay original sur la chaîne Science4All.

Stephen Hawking : « La philosophie est morte »

Selon Hawking, la philosophie est morte. Je me permets d’exprimer mon désaccord et j’en profite pour parler plus généralement du rapport des sciences à la philosophie.

Le livre de Stephen Hawking : The Grand Design

Une critique intelligente du « Philosophy is dead » par le philosophe Christopher Norris.

Une interview particulièrement intéressante du physicien Carlo Rovelli (qui est aussi versé dans l’histoire et la philosophie des sciences), où celui-ci revient sur les propos de son collègue.

Un très bon article sur les propos de Neil deGrasse Tyson (et accessoirement aussi sur ceux de Hawking) par le biologiste et philosophe Massimo Pigliucci.

Je disais dans la vidéo que, malheureusement, bien des philosophes justifient la caricature que les scientifiques s’en font en tenant un discours ignorant et méprisant à l’égard des sciences ; l’un des plus beaux exemples récents de cela est sans doute Markus Gabriel, ici interviewé sur France Inter à propos de son livre « Pourquoi je ne suis pas mon cerveau » (qui défend la liberté contre les méchantes neurosciences).

Si la philosophie ne consistait qu’en ce genre d’exercice rhétorique, je serais fier de ne pas pratiquer cette discipline ; mais ce n’est qu’un cas marginal (auquel malheureusement les médias donnent beaucoup d’exposition). La plupart des philosophes (surtout du côté de la philosophie analytique) ont une tout autre attitude vis-à-vis des sciences.

Sur la philosophie des sciences justement, je vous conseille le livre de Chalmers Qu’est-ce que la science et le livre de Michael Esfeld Philosophie des sciences, une introduction. Il existe aussi de nombreux articles de bonnes qualité sur la philosophie des sciences sur la Stanford Encyclopedia of Philosophy (en anglais), mais ils sont si nombreux que je ne peux que vous conseiller de fouiller selon ce qui vous intéresse. En français, l’Encyclopédie philosophique contient aussi quelques articles, par exemple ceux-ci sur le réalisme scientifique et le réalisme structural.

Voilà !

 

La place de la philosophie dans le futur lycée

[EDIT 16 février – Pas le temps de faire un nouvel article et tout n’est pas encore précis, mais en tout cas on peut dire que j’avais vu juste : ce sera 4h de tronc commun pour la série générale (ancienne S, ES et L), autant que d’heures de français en 1ere, ce qui semble logique ; et au moins 2h de philo pour les techno (même si rien n’est précisé de ce côté). Et on aura bien de la philosophie parmi les parcours de spécialités, peut-être même un peu en 1ere. Globalement, la philosophie voit sa place au lycée consolidée plus que jamais et les profs de philo ont de quoi se réjouir. Pour autant est-ce une bonne nouvelle pour les élèves ? Si ça ne s’accompagne pas d’un sérieux changement dans les programmes et les modalités d’évaluation, je n’en suis pas si sûr. Mais ce sera l’objet d’un autre billet peut-être un jour…]

 

Le rapport Mathiot présentant la future réforme du lycée vient de paraître et il se trouve qu’on m’a interpellé à plusieurs reprises au sujet de la place de la philosophie dans le futur lycée, notamment dans le fil de ce tweet abondamment partagé.

mathiot.PNG

Principaux sujets d’indignation, donc : la philosophie aurait disparu des Majeures (parcours de spécialisation) ; et pire encore, il n’y aurait plus que 2h de philosophie en tronc commun pour la seule année de Terminale.

Mais à y regarder de plus près, le rapport ne dit, ni ne suggère, rien de tel ; c’est même plutôt le contraire : si ce qu’il préconise est appliqué, le poids de la philosophie, aussi bien symbolique que réel, sera plutôt renforcé dans le futur lycée par rapport à la situation actuelle.

(Pour ma part, je ne suis pas convaincu que ce soit forcément une si bonne chose, c’est même plutôt quelque chose qui me semble un peu effrayant ; mais comme beaucoup s’indignent exactement du contraire, je trouvais intéressant d’essayer de voir ce qu’il en est. Ne me jetez pas des tomates tout de suite, s’il vous plaît.)

Très peu d’épreuves resteront au contrôle terminal, mais il y a un point sur lequel le rapport est clair : l’épreuve écrite de philosophie en fera partie. C’est même la seule discipline que les lycéens devront tous passer au contrôle terminal : « épreuve universelle », selon les mots du rapport (formule d’une emphase cocasse et peut-être involontaire, mais en tout cas cela met, au moins symboliquement, la philosophie dans une position importante) ; la seule autre épreuve universelle étant un « Grand oral » qui ne relève pas d’une discipline particulière et sera, par définition, différent pour chacun. Bref, l’écrit de philosophie est assuré d’être plus que jamais LE symbole du baccalauréat, la seule vraie épreuve universelle, et l’on aura encore droit à cette folle matinée de juin où tous les JT citent et commentent plus ou moins ironiquement les sujets de philo… « Vous avez 4 heures. » Youpi.

Symboliquement, donc, on laisse la philosophie sur son piédestal (et, croyez-moi, ce n’est pas un truc qui m’enchante particulièrement – mais ce n’est pas l’objet de ce post). Ok pour le symbole, me direz-vous, mais ça n’empêche pas forcément qu’on réduise le poids réel de la philosophie dans l’enseignement. Eh bien, l’autre point sur lequel le rapport est explicite concernant la philosophie permet d’attendre tout à fait le contraire. Concernant cette épreuve écrite de philosophie, les auteurs du rapport préconisent en effet ceci (et ce n’est pas au détour d’une phrase, c’est dans un paragraphe à part, en gras) :

Nous proposons que le poids de la philosophie dans le total du baccalauréat soit de 10 % pour tous les candidats.

Euh… sérieusement ? 10% ?? J’ai l’impression que cette info est un peu passée inaperçue mais elle est particulièrement surprenante !

Concrètement, ça veut dire qu’un 15 à l’écrit de philosophie pèserait 1,5 point dans la note finale du bac, ceci quel que soit le parcours de l’élève ; et je rappelle que parmi les élèves concernés par la réforme, plus du quart sont actuellement dans des séries technologique où le poids de la philo est très faible (autour de 3%).

10%, cela correspond à peu près au poids qu’a aujourd’hui la philosophie en série ES : la philosophie y a un coefficient 4 et est enseignée 4h par semaine, et tous les professeurs de philosophie vous diront qu’il n’en faut pas moins. (Je pense que cette comparaison avec les ES leur parlera particulièrement : quand on a une ES, on considère qu’on fait partie des matières plutôt importante pour le résultat au bac des élèves ; eh bien, imaginez qu’il en sera de même pour tous vos élèves, même vos élèves de série technologique.)

En somme par rapport à la situation actuelle, le poids qu’on donnera à la philosophie sera beaucoup plus important pour les élèves de série technologique (multiplié par 3 environ !), et un peu plus important aussi pour les élèves de série S. C’est seulement pour les parcours littéraires que le poids de la philosophie pourrait être moindre, sauf pour les élèves qui choisiront une Majeure avec de la philosophie (car, oui, il y en aura, on y vient !)

On peut noter aussi que ce poids de 10% est le même qui est proposée pour les épreuves anticipées de français (oral + écrit) : on donne carrément à la philosophie la même importance que le français, et ceci pour tous les élèves ! Mais là où les élèves ont toute une scolarité pour se familiariser avec le français comme matière, et beaucoup d’heures en 1e pour se préparer à ces épreuves particulières, les élèves ne découvriront la philosophie qu’en Terminale et devront se préparer en une seule année à cette épreuve universelle. Combien d’heures faut-il pour cela ? – Voilà ce que le rapport ne précise pas…

Venons-en donc à ces douloureuses questions de volume horaire. Notons tout d’abord que le rapport ne précise pour aucune discipline un volume horaire exact. Par contre, il est précisé qu’il y aura en Terminale un tronc commun de 6 disciplines, dont la philosophie, pour un volume horaire total de 12h.  De là, certains semblent avoir inféré : ce sera 2h par discipline ! – Sauf que rien, à ma connaissance, ne l’indique. Par contre, il est précisé dans le paragraphe qui suit immédiatement cette mention des 12h :

« La  place de la philosophie est particulière au vu de son double statut de discipline élémentaire – au sens d’une discipline dont le premier niveau d’enseignement est proposé en terminale – en terminale et de son statut d’épreuve universelle parmi les épreuves terminales du baccalauréat. »

Cela me paraît indiquer de façon assez claire que la philosophie devrait recevoir un volume horaire plus important que les autres matières. (Je note d’ailleurs que le rapport fait, deux paragraphes plus haut, une observation similaire concernant le français en 1e dont on peut croire, en effet, qu’il aura un volume horaire conséquent en vue de préparer les élèves aux épreuves anticipées, comme c’est déjà le cas aujourd’hui.)

Si vous vous demandez quelles disciplines du tronc commun pourraient être enseignées moins que 2h, on peut noter qu’une de ces disciplines est une nouveauté : « Culture et démarche scientifique ». J’ai du mal à croire que cela représentera plus d’une heure par semaine (Je parierais plutôt sur une heure toutes les deux semaines, comme l’EMC actuellement.)

Soit dit en passant, je trouve plutôt alléchante la description de cette nouvelle « chose ». (Je n’ai jamais cessé de répéter à mes élèves de série littéraire, qui se désintéressent de la science sous prétexte qu’ils suivent un parcours littéraire, que la culture scientifique pour un non-scientifique reste, aujourd’hui plus que jamais, importante !) J’imagine que l’enseignement pourrait en revenir, en partie, aux professeurs de philosophie : cela serait dans la continuité de beaucoup de choses que nous abordons en cours.

Bref, le raisonnement « 12h pour 6 disciplines, donc la philosophie n’aura que 2h » paraît tout à fait douteux. En outre, comment imaginer qu’une discipline dont on augmente le poids dans le bac au point qu’elle comptera pour 10% de la note finale, et qui n’est découverte et enseignée qu’en un an, pourrait n’être dotée que de 2h par semaine ? Comme mentionné plus haut, le poids des épreuves anticipées de français en 1e est le même que celui de l’épreuve de philosophie en Terminales ; pourquoi les professeurs de philosophie ne pourraient-ils pas légitimement demander que le nombre d’heures consacrées à la philosophie soit comparable au nombre d’heures consacrées au français en 1e ?

En somme, je ne vois pas comment ces deux propositions (10% du poids pour le bac / 2h par semaine) pourraient être tenues en même temps ; et puisque la première est explicitement formulée et mise en avant, tandis que la seconde n’est pas du tout exprimée, il me semble bizarre de donner davantage de crédit à cette dernière !

Mais combien d’heure alors ? Au moins 3h, ça me paraît difficile d’en douter. Et en vérité, même 4h ne me surprendrait pas tant que ça ; ce serait cohérent avec le coefficient promis à la philosophie. Plus vraisemblablement, j’imagine quelque chose entre 3 et 4h avec des arrangements intermédiaires, par exemple grâce aux heures de « Démarche et culture scientifique » en complément… Globalement, si l’on compte l’augmentation que ça représente pour les élèves des actuelles séries technologiques qui passeront de 2h hebdomadaires à un peu plus de 3h, le nombre d’heures obligatoires pour la philosophie ne devrait pas tant diminuer ; elles seront seulement mieux réparties entre tous les élèves : les séries techno en auront nettement plus, les S autant ou un peu plus, les ES moins, et les L (qui ne représentent aujourd’hui qu’une petite minorité) en auraient beaucoup moins (sauf ceux qui choisiront une Majeure contenant de la philo, bien sûr).

Et si le volume horaire de la philosophie de tronc commun était bien 4h, le nombre total d’heures obligatoires de philosophie augmenterait considérablement par rapport au nombre actuel total d’heures enseignées ! Et je ne parle que des heures obligatoires auxquelles devraient s’ajouter les heures enseignées en Majeure et Mineure.

Passons donc au deuxième sujet d’indignation : les élèves pourront choisir des Majeures constituées de plusieurs disciplines, et (ô Dieu tout-puissant !) la philosophie ne ferait partie d’aucune !  – Ok, c’est juste faux. Elle en fera bien partie. Mais effectivement le texte du rapport est un peu confus à ce sujet. En gros, le texte présente la liste des Majeures avec les matières de 1e, dont la philosophie ne fait pas partie ; mais il est bien précisé plus loin :

« Le statut particulier (…) de la philosophie (qui est proposée comme discipline élémentaire à partir de la terminale) doit conduire à envisager une évolution de ces Majeures entre la première et la terminale, notamment pour intégrer la philosophie à au moins deux Majeures. »

Donc, oui, il y aurait bien au moins deux Majeures incluant la philosophie en Terminales.

Il semble raisonnable de croire que l’une de ces deux Majeures incluant la philosophie sera « littérature / langues et civilisation de l’Antiquité », où la philosophie remplacera la littérature en Terminale (et ce sera la voie royale pour les prépas littéraires les plus distinguées…). Quant à l’autre Majeure, le rapport esquisse « une sixième Majeure qui associerait les SES ou l’histoire-géographie avec une discipline littéraire » ; cette matière littéraire pourrait-elle être la philosophie dans l’année de Terminale ? (Cela me semble préférable à l’inclusion de la philosophie dans la Majeure « littérature / enseignements artistiques et culturels »…)

Je déplore que la philosophie soit, pour l’instant, réduite aux parcours littéraires. Je suis le premier à défendre une conception non-littéraire de la philosophie, davantage scientifique. Quitte à avoir une approche modulaire, pourquoi ne pas oser aller jusque là ? D’ailleurs, le rapport préconise lui-même des Majeures plus « disruptives ». (Sans rire, ils l’ont écrit.) Eh bien, une Majeure qui associerait philosophie et sciences serait disruptive à souhait, n’est-ce pas ? Et pourquoi pas inclure la philo dans cette Majeure dès la 1?… Mais je rêve… (Malheureusement, il semble absolument exclu de commencer la philo avant la Terminale. C’est une chose bizarre et regrettable.)

Pour résumer, la place de la philosophie au lycée ne semble pas spécialement menacée par ce que préconise ce rapport ; en fait, si le but est d’obtenir un maximum d’heures obligatoires de philosophie en Terminales, ce rapport fournit plutôt lui-même un excellent argument à faire valoir : le poids de 10% de la philosophie sur la note finale du bac pour tous les élèves, c’est un poids sans précédent ! Et cela appelle un volume horaire sans précédent ! Si l’on veut que tous les élèves soient sérieusement préparés à une épreuve universelle ayant un tel poids, et symboliquement si importante, un nombre d’heures d’enseignement à la hauteur paraît indispensable, aussi indispensable que les heures de français en 1e !

Une dernière chose : si l’on donne un tel poids à la philosophie, il me paraît tout aussi indispensable de mettre de l’ordre dans les modalités d’évaluation et dans les contenus enseignés. On a beau s’en défendre parce que cela ne fait pas honneur à notre belle discipline, je crois qu’à peu près tous les enseignants de philosophie seront d’accord pour dire que… hum… c’est le bordel ! Je pense particulièrement à la notation des élèves de série technologique. On s’accommode plus ou moins de la situation aujourd’hui parce que le poids de notre coefficient dans ces séries est faible, mais songez que ce ne sera plus le cas. Imaginez corriger votre paquet de 120 copies de bac de séries technologique en sachant que chaque point que vous mettez ou refusez représente un dixième de point de la note finale de l’élève au bac. Personnellement, je ne me sentirais pas à l’aise. Nos attentes sont extrêmement vagues et indéterminées, nos critères de notation très, très flous pour ces séries… même si une très bonne copie sortira toujours du lot, bien sûr.

Bon, voilà ! Si j’ai dit des bêtises, corrigez-moi. Vous pouvez me jeter des tomates maintenant, ou les manger. C’est à voir.

(J’ajoute que je n’ai voulu parler que de la place de la philosophie qui ressort de ce rapport, et rectifier les informations étranges que je voyais abondamment partagées ; il reste plein de raisons de détester ou non cette réforme, bien sûr ; il n’est pas nécessaire d’en inventer de fausses !)

Tout ce qui n’est pas prose, est vers…

… et tout ce qui n’est pas vers, est prose.

 

 

 

Aujourd’hui, donc, j’écris. Pourquoi prendre la plume,

me direz-vous ? Notez que, contre la coutume,

c’est un bic que j’ai pris. Autre époque. Bien loin

le temps où les galants ciselaient avec soin

des vers à déposer au pied de leur maîtresse.

Cela ne se fait plus. Et tant mieux : ma paresse

Répugne à cette escrime… Aussi j’écris au bic

noir, en prose, efficace à défaut d’être chic.

C’est très bien comme ça. Pas de rime exigeante,

pas de mètre. Je cours comme cela me chante

sur le papier, d’un bord à l’autre, d’un seul jet.

– Mais au fait, où voulais-je en venir ?

 

                                                          Le sujet

de cet impromptu tient en un seul mot que j’ose

à peine écrire. Un seul. Poésie. Est-il chose

plus indéfinissable ? Eh bien, donc, parlons-en.

Expliquons ce que c’est.

 

                                   J’entends dès à présent

mon lecteur s’écrier : « Ah non ! La poésie

ça ne s’explique pas, et c’est une hérésie

que d’expliquer ce qui ne saurait l’être. Non,

ce n’est pas seulement affaire de canon,

versification, règles d’académie.

Le secret du poète est dans cette alchimie

des mots qu’aucun calcul ne saurait répliquer.

Qu’importe le principe auquel il peut manquer,

si le poème est beau cela ne saurait faire

une ride à sa grâce. Est-ce que l’on préfère

un sonnet impeccable et sans âme ? Non pas !

Apprend-on à construire une strophe au compas,

un quatrain à l’équerre ? Horloge monotone,

suffit-il de frapper douze coups pour que sonne

l’alexandrin ? Non, non ! Quand le poète fait

l’ourlet au vers trop long, sera-t-on satisfait

qu’il ne trébuche pas ? Trois fois non ! Un poème,

c’est bien plus que des mots en règle ! »

 

                                                      Le problème

reste entier. Mais tâchons de le prendre à revers.

Examinons d’abord ceci : qu’est-ce qu’un vers ?

Réponse œcuménique : un vers, c’est une ligne

de poète. Ainsi, quand de sa plume de cygne

le poète revient à la marge, eh bien c’est…

un vers.

 

          Jadis, d’affreux tyrans cadenassaient

cette ligne. On louait la strophe monocorde

dont jamais un seul mot, un seul son, ne déborde ;

car le parfait joyau naît du parfait écrin ;

le poète marchait au pas alexandrin,

faisait toute allégeance à la reine métrique,

et ne se lamentait jamais sans rhétorique.

Le vers était dressé, sage et bien élevé.

 

C’est plus tard que le vers s’est beaucoup dépravé.

Il gueule à pleine voix, jure, fume, boit, triche,

se déguise, détrousse et fuit la rime riche,

refuse de danser en rythme le cancan

prosodique, exagère, arrache son carcan

de vertu, se met nu, s’enivre, vagabonde,

brame et beugle ! En un mot : le vers se dévergonde.

 

Il a fallu du temps pour que pareils exploits

soient accomplis. Il a fallu braver les lois

du roide classicisme, et ce n’était encore

qu’un début, une ébauche, une timide aurore

peinant à faire naître un jour plus radieux.

Le poème restait soumis à d’odieux

attelages de règle ; après le romantisme,

venant le symbolisme, et le surréalisme,

d’isme en isme, le vers nouveau devenait vers

ancien, toujours pressé de sortir de ses fers.

Après le bonnet rouge au vieux dictionnaire,

rien n’était jamais trop révolutionnaire !

De l’audace, toujours de l’audace ! – Hiatus

opprimés, E caducs, prenez les armes ! Sus

à vos mètres tyrans !

 

                                 La césure abolie,

l’hémistiche boiteux se traîne dans la lie.

Plus de rimes et plus de privilèges ! Rien

ne distingue le vers noble et le vers vaurien.

Tous égaux, sans devoirs, sans contrainte et sans forme,

tous les vers triomphant enfin de toute norme ;

ils peuvent dire tout, de toutes les façons,

avec tous les mots, sur tous les tons. Tous les sons,

tous les cris, tous les bruits jusqu’au moins esthétique,

tous les bredouillis, tout est enfin poétique !

– La poésie étant ce je ne sais trop quoi

mystérieux, devant lequel on reste coi…

 

Et nous en sommes là, donc. Qu’est-ce qu’un poème

après tout ? Je crois bien que sur un pareil thème

on ne peut que broder sans jamais trancher net.

Cessons la broderie et taisons-nous.

 

                                                            Au fait,

certains peut-être auront levé l’oreille : il semble

que bien des mots se font un peu rimer ensemble.

Sous la couture en prose, on discerne un accroc.

Qu’est-ce donc que cela veut dire ?

 

                                                « Avoue, escroc !

Faux-monnayeur de strophe ! »

 

                                 Ah ça mais ! on m’accuse ?

C’est une erreur affreuse ! Ô lecteur, je m’excuse

si quelques mots, jetés sur le papier sans art,

forment parfois un vers… Ce n’est qu’un pur hasard !

Eh comment, un poème ? Oh non… Qu’on me pardonne

cette tentation.

 

                      Mais le procureur tonne

de sa terrible voix : « Versification !

De plus commise avec préméditation.

Ah ! il les cacha bien, ses brouillons, ses ratures,

et feignant la candeur des libres écritures,

ce petit rimailleur sans scrupule aura fait

de son discours un flot d’alexandrins parfait ! »

 

Soit. Je le reconnais. Je confesse mes crimes.

J’écris en vers, je suis contrebandier de rimes.

Pour me complaire aux lois strictes du vers français,

par grands enjambements et rejets, je passais

en fraude l’hémistiche. Et, faussaire fidèle

à sa règle, aucun mot ne s’est écarté d’elle.

 

Mais allons ! C’est assez de mes contrefaçons

de prose. Concluons !

 

                                   Tirez-en les leçons

qu’il vous plaît. Qu’est-ce donc qu’un poème ? Qu’importe ?

J’aime tout simplement écrire de la sorte

et voudrais voir mon siècle un peu moins oublieux

de cet art de parler dans la langue des dieux.

 

__________________________________________

J’ajoute, en bas de page et petit caractère :

s’il est quelque lecteur sceptique ou réfractaire,

qui n’eût cru (tel Monsieur Jourdain, mais à l’envers)

qu’en lisant de la prose on pût lire des vers ;

s’il est quelque lecteur, dis-je, qui s’émerveille

que les alexandrins lui passaient sous l’oreille

sans qu’il n’entendît rien ; je l’invite instamment

à reprendre mon texte à son commencement,

à marquer chaque vers avec chaque césure,

pour constater qu’aucun ne manque à la mesure.

 

 

 

FAQ – juillet 2017

Index de la FAQ
0:03 : perles du bac
0:27 : études + enseignements
2:12 : avenir de la chaîne
3:24 : projets de collaboration avec d’autres YouTubers
4:06 : mon théorème préféré
5:02 : comment je suis devenu logicien
6:12 : ma thèse (attention tunnel)
7:31 : vocation pour la philosophie (ou pas)
8:56 : les philosophes qui m’ont marqué
9:40 : pourquoi Kandinsky ?
9:56 : conseils bibliographiques – que lire quand on s’intéresse à la philosophie ?
11:26 : le monstre vert
11:51 : d’où m’est venue l’idée de faire des vidéos ?
12:32 : une anecdote (peut-on connaître la truie ?)
13:22 : les profs de philo sont-ils des dieux ou des superhéros ?
14:40 : vie de prof et vie de YouTuber
15:56 : à propos de ma fille
16:31 : séquence de fin

D’autres conseils de lectures de philosophie post-bac (par un collègue).

L’article de David Louapre sur le financement du YouTube culturel :

Quelques questions supplémentaires

Pour que la vidéo ne soit pas trop longue j’ai dû écarter beaucoup de questions et pour ne pas avoir trop de regret je vais répondre à quelques unes d’entre elles ici.

newcomb.png

C’est mon paradoxe préféré ! J’ai un milliard de choses à dire dessus (je suis un one-boxer convaincu…) et j’en ferai une ou deux vidéos tôt ou tard, c’est certain, donc un peu de patience et tu sauras tout ce que j’en pense !

1.png

Question abyssale qui renvoie à celle de la réalité des objets mathématiques. Il y a des arguments fameux pour et contre notamment l’argument d’indispensabilité (sans doute le plus fort argument en faveur du réalisme mathématique). On pourrait se dire que ça n’a pas grande importance pour la pratique des mathématiques, mais ce serait une erreur : Lê de Science4All a fait justement une très bonne vidéo sur le débat entre intuitionniste et realiste.

(Pour ma part, je n’ai aucun avis tranché, n’ayant pas assez étudié le débat.)

5.png

Je ne pense pas que sa réponse résolve quoi que ce soit ; mais il pose le problème et sa solution d’une façon trop vague pour que l’on puisse facilement s’en rendre compte. Le paradoxe du condamné à mort peut donner l’impression d’une petite énigme de logique pour laquelle il y aurait une solution, un « truc », mais il suffit de faire un tour sur la page Wikipedia du paradoxe pour se rendre compte que le problème est bien plus complexe qu’il n’y paraît et qu’il n’y a justement pas de solution consensuelle. Ainsi, ne serait-ce que pour cette raison, il serait bien surprenant que Bruce Benamran ait résolu en 10 secondes (car c’est à peine le temps qu’il y consacre dans sa vidéo) un problème sur lequel logiciens et mathématiciens peinent à s’entendre depuis des décennies, sinon sur le fait que c’est un problème qu’il n’est pas simple d’analyser et de résoudre ! De ce point de vue, dans ces vidéos sur le paradoxe du condamné à mort, Bruce fait preuve d’une légèreté qui m’étonne : sa première vidéo de la série « Logique et raisonnement » est bien plus sérieuse et travaillée !

Cyrus Norht.png

Il fait des trucs que j’aime beaucoup (par exemple ça) ; mais pour être honnête, il peut aussi faire des trucs que j’aime moins (comme son rap philo censé « aider les élèves à réviser le bac philo » était bourré de citations fausses et de propos erronés ou super confus que n’excusait pas la forme rap). Mais ses vidéos sont bourrées de trucs qui me font rire et il donne le goût de la philo à un public qui ne l’aurait pas spontanément, donc rien que pour ça c’est super !

Et si vous voulez du bon rap philo allez voir ça !

3.png

Plusieurs me demandaient mon avis sur l’enseignement de la philosophie au lycée et je n’en ai parlé que très peu dans la vidéo. Pour le dire en deux mots : les programmes sont beaucoup trop ambitieux (28 notions en L, et 20 en S pour 3h de cours hebdomadaire) et la façon dont chaque enseignant s’en empare est extrêmement libre et variable. Les exercices du bac (dissertation et explications de texte) sont assez inadaptés et la notation, du coup, difficile voire impossible à harmoniser. La place de l’histoire de la philosophie dans l’enseignement et dans l’évaluation gagnerait aussi à être clarifiée. Bref : un programme plus restreint, mieux défini, et des épreuves mieux adaptées seraient bien préférables, mais je crains que les profs de philo ne soient capables de s’entendre sur rien, malheureusement…

(Il y a chez les profs de philo une tendance à penser que leur enseignement est absolument crucial, car c’est là seulement que l’élève apprend à penser, se libère de ses préjugés, devient majeur au sens propre du terme ! Le cours de philosophie ferait descendre l’esprit critique sur les lycéens comme l’esprit saint sur les apôtres. Et du coup toute tentative de changer quelque chose au rituel tend à heurter ces zélés pentecôtistes. – Bon… je suis un peu méchant. Mais vous voyez l’idée.)

Concernant Freud, en effet, il est malheureux de le trouver encore dans le programme. Je me sens obligé d’en parler, mais c’est plutôt pour mettre en garde ; et mon cours sur la conscience et l’inconscient s’appuie plutôt sur des travaux de psychologie. (Ce cas illustre bien le problème que pose le manque de définition des programmes en philosophie puisque d’un professeur à l’autre l’élève n’entendra pas du tout le même son de cloche concernant Freud !)

 

4h.png

Excellente question.

 

Voilà ! C’est tout pour aujourd’hui !