Prosopagnosie et délire des sosies | Grain de philo #15 | Cerveau, conscience et inconscient – Ep.2

 

 

Aujourd’hui, on plonge dans les mystères de la reconnaissance des visages…

 

Face Memory Test, pour évaluer votre capacité à vous souvenir et reconnaître un visage :

 

Un bel article pour en apprendre davantage sur le fameux cas de Monsieur Tan-Tan.

 

Sur les neurones obsédés par Jennifer Aniston, la vidéo d’Homo Fabulus.

 

La chaîne Dans Ton Corps a consacré une vidéo à la prosopagnosie, avec Aude GG.

 

Le phénomène de reconnaissance inconsciente chez les prosopagnosiques est généralement désigné dans la recherche par l’expression « Covert facial recognition » et vous pouvez en apprendre davantage par exemple en lisant l’article Wikipédia consacré à ce phénomène.

 

Si vous êtes curieux de lire l’article original de Joseph Capgras dont je montre des extraits (c’est très facile à lire), il est disponible ici.

 

L’article d’Ellis et Young est disponible ici.

 

Ce sympathique Ted Talk par le neurologue Vilayanur Ramachadran parle, entre autre chose, du syndrome de Capgras.

 

Voilà !

Stephen Hawking : « La philosophie est morte »

Selon Hawking, la philosophie est morte. Je me permets d’exprimer mon désaccord et j’en profite pour parler plus généralement du rapport des sciences à la philosophie.

Le livre de Stephen Hawking : The Grand Design

Une critique intelligente du « Philosophy is dead » par le philosophe Christopher Norris.

Une interview particulièrement intéressante du physicien Carlo Rovelli (qui est aussi versé dans l’histoire et la philosophie des sciences), où celui-ci revient sur les propos de son collègue.

Un très bon article sur les propos de Neil deGrasse Tyson (et accessoirement aussi sur ceux de Hawking) par le biologiste et philosophe Massimo Pigliucci.

Je disais dans la vidéo que, malheureusement, bien des philosophes justifient la caricature que les scientifiques s’en font en tenant un discours ignorant et méprisant à l’égard des sciences ; l’un des plus beaux exemples récents de cela est sans doute Markus Gabriel, ici interviewé sur France Inter à propos de son livre « Pourquoi je ne suis pas mon cerveau » (qui défend la liberté contre les méchantes neurosciences).

Si la philosophie ne consistait qu’en ce genre d’exercice rhétorique, je serais fier de ne pas pratiquer cette discipline ; mais ce n’est qu’un cas marginal (auquel malheureusement les médias donnent beaucoup d’exposition). La plupart des philosophes (surtout du côté de la philosophie analytique) ont une tout autre attitude vis-à-vis des sciences.

Sur la philosophie des sciences justement, je vous conseille le livre de Chalmers Qu’est-ce que la science et le livre de Michael Esfeld Philosophie des sciences, une introduction. Il existe aussi de nombreux articles de bonnes qualité sur la philosophie des sciences sur la Stanford Encyclopedia of Philosophy (en anglais), mais ils sont si nombreux que je ne peux que vous conseiller de fouiller selon ce qui vous intéresse. En français, l’Encyclopédie philosophique contient aussi quelques articles, par exemple ceux-ci sur le réalisme scientifique et le réalisme structural.

Voilà !

 

La place de la philosophie dans le futur lycée

[EDIT 16 février – Pas le temps de faire un nouvel article et tout n’est pas encore précis, mais en tout cas on peut dire que j’avais vu juste : ce sera 4h de tronc commun pour la série générale (ancienne S, ES et L), autant que d’heures de français en 1ere, ce qui semble logique ; et au moins 2h de philo pour les techno (même si rien n’est précisé de ce côté). Et on aura bien de la philosophie parmi les parcours de spécialités, peut-être même un peu en 1ere. Globalement, la philosophie voit sa place au lycée consolidée plus que jamais et les profs de philo ont de quoi se réjouir. Pour autant est-ce une bonne nouvelle pour les élèves ? Si ça ne s’accompagne pas d’un sérieux changement dans les programmes et les modalités d’évaluation, je n’en suis pas si sûr. Mais ce sera l’objet d’un autre billet peut-être un jour…]

 

Le rapport Mathiot présentant la future réforme du lycée vient de paraître et il se trouve qu’on m’a interpellé à plusieurs reprises au sujet de la place de la philosophie dans le futur lycée, notamment dans le fil de ce tweet abondamment partagé.

mathiot.PNG

Principaux sujets d’indignation, donc : la philosophie aurait disparu des Majeures (parcours de spécialisation) ; et pire encore, il n’y aurait plus que 2h de philosophie en tronc commun pour la seule année de Terminale.

Mais à y regarder de plus près, le rapport ne dit, ni ne suggère, rien de tel ; c’est même plutôt le contraire : si ce qu’il préconise est appliqué, le poids de la philosophie, aussi bien symbolique que réel, sera plutôt renforcé dans le futur lycée par rapport à la situation actuelle.

(Pour ma part, je ne suis pas convaincu que ce soit forcément une si bonne chose, c’est même plutôt quelque chose qui me semble un peu effrayant ; mais comme beaucoup s’indignent exactement du contraire, je trouvais intéressant d’essayer de voir ce qu’il en est. Ne me jetez pas des tomates tout de suite, s’il vous plaît.)

Très peu d’épreuves resteront au contrôle terminal, mais il y a un point sur lequel le rapport est clair : l’épreuve écrite de philosophie en fera partie. C’est même la seule discipline que les lycéens devront tous passer au contrôle terminal : « épreuve universelle », selon les mots du rapport (formule d’une emphase cocasse et peut-être involontaire, mais en tout cas cela met, au moins symboliquement, la philosophie dans une position importante) ; la seule autre épreuve universelle étant un « Grand oral » qui ne relève pas d’une discipline particulière et sera, par définition, différent pour chacun. Bref, l’écrit de philosophie est assuré d’être plus que jamais LE symbole du baccalauréat, la seule vraie épreuve universelle, et l’on aura encore droit à cette folle matinée de juin où tous les JT citent et commentent plus ou moins ironiquement les sujets de philo… « Vous avez 4 heures. » Youpi.

Symboliquement, donc, on laisse la philosophie sur son piédestal (et, croyez-moi, ce n’est pas un truc qui m’enchante particulièrement – mais ce n’est pas l’objet de ce post). Ok pour le symbole, me direz-vous, mais ça n’empêche pas forcément qu’on réduise le poids réel de la philosophie dans l’enseignement. Eh bien, l’autre point sur lequel le rapport est explicite concernant la philosophie permet d’attendre tout à fait le contraire. Concernant cette épreuve écrite de philosophie, les auteurs du rapport préconisent en effet ceci (et ce n’est pas au détour d’une phrase, c’est dans un paragraphe à part, en gras) :

Nous proposons que le poids de la philosophie dans le total du baccalauréat soit de 10 % pour tous les candidats.

Euh… sérieusement ? 10% ?? J’ai l’impression que cette info est un peu passée inaperçue mais elle est particulièrement surprenante !

Concrètement, ça veut dire qu’un 15 à l’écrit de philosophie pèserait 1,5 point dans la note finale du bac, ceci quel que soit le parcours de l’élève ; et je rappelle que parmi les élèves concernés par la réforme, plus du quart sont actuellement dans des séries technologique où le poids de la philo est très faible (autour de 3%).

10%, cela correspond à peu près au poids qu’a aujourd’hui la philosophie en série ES : la philosophie y a un coefficient 4 et est enseignée 4h par semaine, et tous les professeurs de philosophie vous diront qu’il n’en faut pas moins. (Je pense que cette comparaison avec les ES leur parlera particulièrement : quand on a une ES, on considère qu’on fait partie des matières plutôt importante pour le résultat au bac des élèves ; eh bien, imaginez qu’il en sera de même pour tous vos élèves, même vos élèves de série technologique.)

En somme par rapport à la situation actuelle, le poids qu’on donnera à la philosophie sera beaucoup plus important pour les élèves de série technologique (multiplié par 3 environ !), et un peu plus important aussi pour les élèves de série S. C’est seulement pour les parcours littéraires que le poids de la philosophie pourrait être moindre, sauf pour les élèves qui choisiront une Majeure avec de la philosophie (car, oui, il y en aura, on y vient !)

On peut noter aussi que ce poids de 10% est le même qui est proposée pour les épreuves anticipées de français (oral + écrit) : on donne carrément à la philosophie la même importance que le français, et ceci pour tous les élèves ! Mais là où les élèves ont toute une scolarité pour se familiariser avec le français comme matière, et beaucoup d’heures en 1e pour se préparer à ces épreuves particulières, les élèves ne découvriront la philosophie qu’en Terminale et devront se préparer en une seule année à cette épreuve universelle. Combien d’heures faut-il pour cela ? – Voilà ce que le rapport ne précise pas…

Venons-en donc à ces douloureuses questions de volume horaire. Notons tout d’abord que le rapport ne précise pour aucune discipline un volume horaire exact. Par contre, il est précisé qu’il y aura en Terminale un tronc commun de 6 disciplines, dont la philosophie, pour un volume horaire total de 12h.  De là, certains semblent avoir inféré : ce sera 2h par discipline ! – Sauf que rien, à ma connaissance, ne l’indique. Par contre, il est précisé dans le paragraphe qui suit immédiatement cette mention des 12h :

« La  place de la philosophie est particulière au vu de son double statut de discipline élémentaire – au sens d’une discipline dont le premier niveau d’enseignement est proposé en terminale – en terminale et de son statut d’épreuve universelle parmi les épreuves terminales du baccalauréat. »

Cela me paraît indiquer de façon assez claire que la philosophie devrait recevoir un volume horaire plus important que les autres matières. (Je note d’ailleurs que le rapport fait, deux paragraphes plus haut, une observation similaire concernant le français en 1e dont on peut croire, en effet, qu’il aura un volume horaire conséquent en vue de préparer les élèves aux épreuves anticipées, comme c’est déjà le cas aujourd’hui.)

Si vous vous demandez quelles disciplines du tronc commun pourraient être enseignées moins que 2h, on peut noter qu’une de ces disciplines est une nouveauté : « Culture et démarche scientifique ». J’ai du mal à croire que cela représentera plus d’une heure par semaine (Je parierais plutôt sur une heure toutes les deux semaines, comme l’EMC actuellement.)

Soit dit en passant, je trouve plutôt alléchante la description de cette nouvelle « chose ». (Je n’ai jamais cessé de répéter à mes élèves de série littéraire, qui se désintéressent de la science sous prétexte qu’ils suivent un parcours littéraire, que la culture scientifique pour un non-scientifique reste, aujourd’hui plus que jamais, importante !) J’imagine que l’enseignement pourrait en revenir, en partie, aux professeurs de philosophie : cela serait dans la continuité de beaucoup de choses que nous abordons en cours.

Bref, le raisonnement « 12h pour 6 disciplines, donc la philosophie n’aura que 2h » paraît tout à fait douteux. En outre, comment imaginer qu’une discipline dont on augmente le poids dans le bac au point qu’elle comptera pour 10% de la note finale, et qui n’est découverte et enseignée qu’en un an, pourrait n’être dotée que de 2h par semaine ? Comme mentionné plus haut, le poids des épreuves anticipées de français en 1e est le même que celui de l’épreuve de philosophie en Terminales ; pourquoi les professeurs de philosophie ne pourraient-ils pas légitimement demander que le nombre d’heures consacrées à la philosophie soit comparable au nombre d’heures consacrées au français en 1e ?

En somme, je ne vois pas comment ces deux propositions (10% du poids pour le bac / 2h par semaine) pourraient être tenues en même temps ; et puisque la première est explicitement formulée et mise en avant, tandis que la seconde n’est pas du tout exprimée, il me semble bizarre de donner davantage de crédit à cette dernière !

Mais combien d’heure alors ? Au moins 3h, ça me paraît difficile d’en douter. Et en vérité, même 4h ne me surprendrait pas tant que ça ; ce serait cohérent avec le coefficient promis à la philosophie. Plus vraisemblablement, j’imagine quelque chose entre 3 et 4h avec des arrangements intermédiaires, par exemple grâce aux heures de « Démarche et culture scientifique » en complément… Globalement, si l’on compte l’augmentation que ça représente pour les élèves des actuelles séries technologiques qui passeront de 2h hebdomadaires à un peu plus de 3h, le nombre d’heures obligatoires pour la philosophie ne devrait pas tant diminuer ; elles seront seulement mieux réparties entre tous les élèves : les séries techno en auront nettement plus, les S autant ou un peu plus, les ES moins, et les L (qui ne représentent aujourd’hui qu’une petite minorité) en auraient beaucoup moins (sauf ceux qui choisiront une Majeure contenant de la philo, bien sûr).

Et si le volume horaire de la philosophie de tronc commun était bien 4h, le nombre total d’heures obligatoires de philosophie augmenterait considérablement par rapport au nombre actuel total d’heures enseignées ! Et je ne parle que des heures obligatoires auxquelles devraient s’ajouter les heures enseignées en Majeure et Mineure.

Passons donc au deuxième sujet d’indignation : les élèves pourront choisir des Majeures constituées de plusieurs disciplines, et (ô Dieu tout-puissant !) la philosophie ne ferait partie d’aucune !  – Ok, c’est juste faux. Elle en fera bien partie. Mais effectivement le texte du rapport est un peu confus à ce sujet. En gros, le texte présente la liste des Majeures avec les matières de 1e, dont la philosophie ne fait pas partie ; mais il est bien précisé plus loin :

« Le statut particulier (…) de la philosophie (qui est proposée comme discipline élémentaire à partir de la terminale) doit conduire à envisager une évolution de ces Majeures entre la première et la terminale, notamment pour intégrer la philosophie à au moins deux Majeures. »

Donc, oui, il y aurait bien au moins deux Majeures incluant la philosophie en Terminales.

Il semble raisonnable de croire que l’une de ces deux Majeures incluant la philosophie sera « littérature / langues et civilisation de l’Antiquité », où la philosophie remplacera la littérature en Terminale (et ce sera la voie royale pour les prépas littéraires les plus distinguées…). Quant à l’autre Majeure, le rapport esquisse « une sixième Majeure qui associerait les SES ou l’histoire-géographie avec une discipline littéraire » ; cette matière littéraire pourrait-elle être la philosophie dans l’année de Terminale ? (Cela me semble préférable à l’inclusion de la philosophie dans la Majeure « littérature / enseignements artistiques et culturels »…)

Je déplore que la philosophie soit, pour l’instant, réduite aux parcours littéraires. Je suis le premier à défendre une conception non-littéraire de la philosophie, davantage scientifique. Quitte à avoir une approche modulaire, pourquoi ne pas oser aller jusque là ? D’ailleurs, le rapport préconise lui-même des Majeures plus « disruptives ». (Sans rire, ils l’ont écrit.) Eh bien, une Majeure qui associerait philosophie et sciences serait disruptive à souhait, n’est-ce pas ? Et pourquoi pas inclure la philo dans cette Majeure dès la 1?… Mais je rêve… (Malheureusement, il semble absolument exclu de commencer la philo avant la Terminale. C’est une chose bizarre et regrettable.)

Pour résumer, la place de la philosophie au lycée ne semble pas spécialement menacée par ce que préconise ce rapport ; en fait, si le but est d’obtenir un maximum d’heures obligatoires de philosophie en Terminales, ce rapport fournit plutôt lui-même un excellent argument à faire valoir : le poids de 10% de la philosophie sur la note finale du bac pour tous les élèves, c’est un poids sans précédent ! Et cela appelle un volume horaire sans précédent ! Si l’on veut que tous les élèves soient sérieusement préparés à une épreuve universelle ayant un tel poids, et symboliquement si importante, un nombre d’heures d’enseignement à la hauteur paraît indispensable, aussi indispensable que les heures de français en 1e !

Une dernière chose : si l’on donne un tel poids à la philosophie, il me paraît tout aussi indispensable de mettre de l’ordre dans les modalités d’évaluation et dans les contenus enseignés. On a beau s’en défendre parce que cela ne fait pas honneur à notre belle discipline, je crois qu’à peu près tous les enseignants de philosophie seront d’accord pour dire que… hum… c’est le bordel ! Je pense particulièrement à la notation des élèves de série technologique. On s’accommode plus ou moins de la situation aujourd’hui parce que le poids de notre coefficient dans ces séries est faible, mais songez que ce ne sera plus le cas. Imaginez corriger votre paquet de 120 copies de bac de séries technologique en sachant que chaque point que vous mettez ou refusez représente un dixième de point de la note finale de l’élève au bac. Personnellement, je ne me sentirais pas à l’aise. Nos attentes sont extrêmement vagues et indéterminées, nos critères de notation très, très flous pour ces séries… même si une très bonne copie sortira toujours du lot, bien sûr.

Bon, voilà ! Si j’ai dit des bêtises, corrigez-moi. Vous pouvez me jeter des tomates maintenant, ou les manger. C’est à voir.

(J’ajoute que je n’ai voulu parler que de la place de la philosophie qui ressort de ce rapport, et rectifier les informations étranges que je voyais abondamment partagées ; il reste plein de raisons de détester ou non cette réforme, bien sûr ; il n’est pas nécessaire d’en inventer de fausses !)

Tout ce qui n’est pas prose, est vers…

… et tout ce qui n’est pas vers, est prose.

 

 

 

Aujourd’hui, donc, j’écris. Pourquoi prendre la plume,

me direz-vous ? Notez que, contre la coutume,

c’est un bic que j’ai pris. Autre époque. Bien loin

le temps où les galants ciselaient avec soin

des vers à déposer au pied de leur maîtresse.

Cela ne se fait plus. Et tant mieux : ma paresse

Répugne à cette escrime… Aussi j’écris au bic

noir, en prose, efficace à défaut d’être chic.

C’est très bien comme ça. Pas de rime exigeante,

pas de mètre. Je cours comme cela me chante

sur le papier, d’un bord à l’autre, d’un seul jet.

– Mais au fait, où voulais-je en venir ?

 

                                                          Le sujet

de cet impromptu tient en un seul mot que j’ose

à peine écrire. Un seul. Poésie. Est-il chose

plus indéfinissable ? Eh bien, donc, parlons-en.

Expliquons ce que c’est.

 

                                   J’entends dès à présent

mon lecteur s’écrier : « Ah non ! La poésie

ça ne s’explique pas, et c’est une hérésie

que d’expliquer ce qui ne saurait l’être. Non,

ce n’est pas seulement affaire de canon,

versification, règles d’académie.

Le secret du poète est dans cette alchimie

des mots qu’aucun calcul ne saurait répliquer.

Qu’importe le principe auquel il peut manquer,

si le poème est beau cela ne saurait faire

une ride à sa grâce. Est-ce que l’on préfère

un sonnet impeccable et sans âme ? Non pas !

Apprend-on à construire une strophe au compas,

un quatrain à l’équerre ? Horloge monotone,

suffit-il de frapper douze coups pour que sonne

l’alexandrin ? Non, non ! Quand le poète fait

l’ourlet au vers trop long, sera-t-on satisfait

qu’il ne trébuche pas ? Trois fois non ! Un poème,

c’est bien plus que des mots en règle ! »

 

                                                      Le problème

reste entier. Mais tâchons de le prendre à revers.

Examinons d’abord ceci : qu’est-ce qu’un vers ?

Réponse œcuménique : un vers, c’est une ligne

de poète. Ainsi, quand de sa plume de cygne

le poète revient à la marge, eh bien c’est…

un vers.

 

          Jadis, d’affreux tyrans cadenassaient

cette ligne. On louait la strophe monocorde

dont jamais un seul mot, un seul son, ne déborde ;

car le parfait joyau naît du parfait écrin ;

le poète marchait au pas alexandrin,

faisait toute allégeance à la reine métrique,

et ne se lamentait jamais sans rhétorique.

Le vers était dressé, sage et bien élevé.

 

C’est plus tard que le vers s’est beaucoup dépravé.

Il gueule à pleine voix, jure, fume, boit, triche,

se déguise, détrousse et fuit la rime riche,

refuse de danser en rythme le cancan

prosodique, exagère, arrache son carcan

de vertu, se met nu, s’enivre, vagabonde,

brame et beugle ! En un mot : le vers se dévergonde.

 

Il a fallu du temps pour que pareils exploits

soient accomplis. Il a fallu braver les lois

du roide classicisme, et ce n’était encore

qu’un début, une ébauche, une timide aurore

peinant à faire naître un jour plus radieux.

Le poème restait soumis à d’odieux

attelages de règle ; après le romantisme,

venant le symbolisme, et le surréalisme,

d’isme en isme, le vers nouveau devenait vers

ancien, toujours pressé de sortir de ses fers.

Après le bonnet rouge au vieux dictionnaire,

rien n’était jamais trop révolutionnaire !

De l’audace, toujours de l’audace ! – Hiatus

opprimés, E caducs, prenez les armes ! Sus

à vos mètres tyrans !

 

                                 La césure abolie,

l’hémistiche boiteux se traîne dans la lie.

Plus de rimes et plus de privilèges ! Rien

ne distingue le vers noble et le vers vaurien.

Tous égaux, sans devoirs, sans contrainte et sans forme,

tous les vers triomphant enfin de toute norme ;

ils peuvent dire tout, de toutes les façons,

avec tous les mots, sur tous les tons. Tous les sons,

tous les cris, tous les bruits jusqu’au moins esthétique,

tous les bredouillis, tout est enfin poétique !

– La poésie étant ce je ne sais trop quoi

mystérieux, devant lequel on reste coi…

 

Et nous en sommes là, donc. Qu’est-ce qu’un poème

après tout ? Je crois bien que sur un pareil thème

on ne peut que broder sans jamais trancher net.

Cessons la broderie et taisons-nous.

 

                                                            Au fait,

certains peut-être auront levé l’oreille : il semble

que bien des mots se font un peu rimer ensemble.

Sous la couture en prose, on discerne un accroc.

Qu’est-ce donc que cela veut dire ?

 

                                                « Avoue, escroc !

Faux-monnayeur de strophe ! »

 

                                 Ah ça mais ! on m’accuse ?

C’est une erreur affreuse ! Ô lecteur, je m’excuse

si quelques mots, jetés sur le papier sans art,

forment parfois un vers… Ce n’est qu’un pur hasard !

Eh comment, un poème ? Oh non… Qu’on me pardonne

cette tentation.

 

                      Mais le procureur tonne

de sa terrible voix : « Versification !

De plus commise avec préméditation.

Ah ! il les cacha bien, ses brouillons, ses ratures,

et feignant la candeur des libres écritures,

ce petit rimailleur sans scrupule aura fait

de son discours un flot d’alexandrins parfait ! »

 

Soit. Je le reconnais. Je confesse mes crimes.

J’écris en vers, je suis contrebandier de rimes.

Pour me complaire aux lois strictes du vers français,

par grands enjambements et rejets, je passais

en fraude l’hémistiche. Et, faussaire fidèle

à sa règle, aucun mot ne s’est écarté d’elle.

 

Mais allons ! C’est assez de mes contrefaçons

de prose. Concluons !

 

                                   Tirez-en les leçons

qu’il vous plaît. Qu’est-ce donc qu’un poème ? Qu’importe ?

J’aime tout simplement écrire de la sorte

et voudrais voir mon siècle un peu moins oublieux

de cet art de parler dans la langue des dieux.

 

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J’ajoute, en bas de page et petit caractère :

s’il est quelque lecteur sceptique ou réfractaire,

qui n’eût cru (tel Monsieur Jourdain, mais à l’envers)

qu’en lisant de la prose on pût lire des vers ;

s’il est quelque lecteur, dis-je, qui s’émerveille

que les alexandrins lui passaient sous l’oreille

sans qu’il n’entendît rien ; je l’invite instamment

à reprendre mon texte à son commencement,

à marquer chaque vers avec chaque césure,

pour constater qu’aucun ne manque à la mesure.

 

 

 

Le paradoxe de Lewis Carroll : « Ce que la Tortue dit à Achille » | Grain de philo #14 (Ep.5)

[Edit 27 décembre] Voici enfin mon épisode consacré au paradoxe de Lewis Carroll ! (Pour éviter les doublons, je l’ajoute en modifiant ce billet qui présentait la traduction du texte.)

 

 

 

En 1895, dans la revue Mind, paraissait un bref dialogue de Lewis Carroll intitulé « What The Tortoise Said to Achilles » ; sous ses airs fantaisistes, il contient une réflexion très profonde sur les fondements de la logique, et je compte bien en parler dans le dernier épisode de ma série sur la démonstration et la connaissance.

Or il se trouve qu’il n’existe pas beaucoup de traductions de ce dialogue en français ; comme c’est très court et que traduire Lewis Carroll est forcément amusant, je me suis livré à l’exercice. Cela vous donne un avant goût du prochain épisode !

(La situation de départ du dialogue fait référence à l’un des paradoxes de Zénon ; mais le paradoxe qu’esquisse Lewis Carroll dans ce dialogue n’est pas du tout de même ordre. Le dialogue fait aussi fait allusion à la première proposition démontrée dans les Eléments d’Euclide : il s’agit de la construction d’un triangle équilatéral ABC à partir d’un segment AB. Mais peu importe : Lewis prend cet exemple avant tout en tant que démonstration la plus simple et élémentaire possible.)

          Charles-Dodgson-014.jpg

 

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Ce que la Tortue dit à Achille

 

Achille avait rattrapé la Tortue et s’était assis bien à son aise sur son dos.

« Tu es donc arrivé au bout de notre course-poursuite », dit la Tortue. « Alors même qu’elle consiste bien en une série infinie de distances. Je pensais qu’un certain grand sage avait prouvé qu’une telle chose ne pouvait pas se faire. »

« Elle peut se faire », dit Achille. « Elle vient de se faire ! Solvitur ambulando*. Vois-tu, les distances diminuaient constamment, et donc… »

« Mais si elles avaient constamment augmenté ? » coupa la Tortue. « Qu’en serait-il ? »

« Alors je ne devrais pas être ici », répliqua modestement Achille. « Et toi, à cette heure, tu aurais fait plusieurs fois le tour du monde. »

« Flatteur, tu t’aplatis – ou plutôt m’aplatis », dit la Tortue, « car tu es un poids lourd, sans l’ombre d’un doute ! Bien, maintenant, te plairait-il que je te raconte une autre course-poursuite, dont la plupart des gens s’imaginent pouvoir arriver au bout en deux ou trois étapes, alors qu’elle consiste réellement en un nombre infini de distances, chacune plus longue que la précédente ? »

paradosso di zenone.jpg« Voilà qui me plairait beaucoup ! » dit le guerrier Grec en tirant de son casque (rares étaient les guerriers Grecs à disposer de poches à cette époque) un énorme cahier et un crayon. « Allons-y ! Et parle lentement, s’il te plaît ! La sténographie n’est pas encore inventée ! »

« Cette belle Première Proposition d’Euclide ! » murmura la Tortue avec un air rêveur. « Admires-tu Euclide ? »

« Passionnément ! Pour autant, tout au moins, que l’on puisse admirer un traité qui ne sera pas publié avant quelques centaines d’années. »

geomet16.gif« Bien, maintenant, considérons un petit bout de l’argument dans cette Première Proposition – juste deux étapes, et la conclusion qui en est tirée. Aurais-tu l’amabilité de les inscrire dans ton cahier ? Et afin de s’y référer plus aisément, appelons-les A, B, et Z :

  • (A) Des choses égales à une même chose sont égales entre elles.
  • (B) Les deux côtés de ce triangle sont des choses égales à une même chose.
  • (Z) Les deux côtés de ce triangle sont égaux entre eux.

Les lecteurs d’Euclide admettront, je suppose, que Z est une conséquence logique de A et B, de sorte que quiconque accepte A et B comme vrais doit accepter Z comme vrai. »

« Sans aucun doute ! Le plus jeune collégien – dès que les collèges auront été inventés, ce qui n’arrivera pas avant quelques millénaires – admettra cela. »

« Et si quelque lecteur n’avait pas encore accepté A et B comme vrais, il pourrait cependant accepter l’enchaînement comme valide, je suppose. »

« Sans doute un tel lecteur pourrait exister. Il pourrait dire : « J’accepte comme vrai la proposition hypothétique suivante : si A et B sont vrais, Z doit être vrai ; mais je n’accepte pas A et B comme vrais. » Pour un tel lecteur, il serait sage de renoncer à Euclide et de se mettre au football. »

« Ne se pourrait-il pas aussi qu’un certain lecteur dise : « J’accepte A et B comme vrais, mais je n’accepte pas la formule hypothétique » ? »

« Certainement, cela se pourrait. Et un tel lecteur, aussi, ferait mieux de se mettre au football. »

« Et ni l’un ni l’autre de ces lecteurs », poursuivit la Tortue, « n’est jusqu’ici contraint, par quelque nécessité logique que ce soit, à accepter Z comme vrai ? »

« En effet, admit Achille.

« Bien, maintenant, je veux que tu me considères moi comme un lecteur de ce second genre, et que tu me forces, logiquement, à accepter Z comme vrai. »

« Une tortue qui jouerait au football, ce serait… » commença Achille

« … Une hérésie, à n’en pas douter ! » interrompit vivement la Tortue. « Ne détourne pas la conversation. Occupons-nous de Z d’abord, de football ensuite. »

« Je dois te forcer à accepter Z, c’est cela ? » dit Achille, songeur. « Et ta position actuelle est que tu acceptes A et B, mais que tu n’acceptes pas la formule hypothétique… »

« Appelons-la C », dit la Tortue.

« Mais tu n’acceptes pas :

  • (C) Si A et B sont vrais, Z doit être vrai. »

« C’est ma position actuelle », dit la Tortue.

« Dans ce cas, je dois te demander d’accepter C. »

« Je l’accepterai », dit la Tortue, « dès que tu l’auras inscrit dans ton cahier. D’ailleurs, que contient-il d’autre ? »

« Juste quelques compte-rendus », dit Achille, compulsant nerveusement les pages : « quelques compte-rendus de… des batailles dans lesquelles je me suis distingué ! »

« Beaucoup de pages blanches, je vois ! » fit remarquer la Tortue avec entrain. « Nous aurons besoin de toutes ! » (Achille frissonna.) « Maintenant, écris ce que je te dicte :

  • (A) Des choses égales à une même chose sont égales entre elles.
  • (B) Les deux côtés de ce triangle sont des choses égales à une même chose.
  • (C) Si A et B sont vrais, Z doit être vrai.
  • (Z) Les deux côtés de ce triangle sont égaux entre eux. »

« Tu devrais l’appeler D, pas Z », dit Achille. « Cela vient juste après les trois autres. Si tu acceptes A et B et C, tu dois accepter Z. »

« Et pourquoi le dois-je ? »

« Parce que c’en est une conséquence logique. Si A et B et C sont vrais, Z doit être vrai. Tu ne contestes quand même pas cela, j’imagine ? »

« Si A et B et C sont vrais, Z doit être vrai », répéta pensivement la Tortue. « N’est-ce pas là une autre formule hypothétique ? Et, si j’échouais à reconnaître sa vérité, je pourrais bien accepter A et B et C, sans pour autant accepter Z, n’est-ce pas ? »

« Cela se pourrait », reconnut le franc héros. Mais un esprit obtus à ce point serait vraiment phénoménal. Pour autant, un tel cas est possible. Je dois donc te demander d’admettre encore une formule hypothétique de plus. »

« Très bien. Je suis tout à fait prêt à l’accepter, dès lors que tu l’auras couchée sur le papier. Nous l’appellerons :

  • (D) Si A et B et C sont vrais, Z doit être vrai.

As-tu bien inscrit cela dans ton cahier ? »

« C’est fait ! » s’exclama joyeusement Achille tout en rangeant son crayon dans sa trousse. « Et enfin nous sommes arrivés au bout de cette course-poursuite théorique. Maintenant que tu acceptes A et B et C et D, il va de soi que tu acceptes Z. »

« L’accepté-je ? » dit la Tortue avec innocence. « Rendons cela tout à fait clair. J’accepte A et B et C et D. Suppose que, pour autant, je refuse d’accepter Z. »

« Alors la Logique te sauterait à la gorge et te forcerait à le faire ! » répliqua triomphalement Achille. « La Logique te dirait « Tu ne peux plus y échapper. Maintenant que tu as accepté A et B et C et D, tu dois accepter Z » Donc tu n’as plus le choix, vois-tu. »

« Si la Logique est assez bonne pour me dire quelque chose, cela mérite d’être couché sur le papier », dit la Tortue. « Donc inscris-le dans ton carnet, s’il te plaît. Nous l’appellerons :

  • (E) Si A et B et C et D sont vrais, Z doit être vrai.

Tant que je n’ai pas admis cela, il va de soi que je n’ai pas besoin d’admettre Z. C’est donc une étape tout à fait nécessaire, vois-tu ? »

« Je vois », dit Achille ; et il y avait une note de tristesse dans sa voix.

Ici le narrateur, ayant une affaire urgente à régler à la banque, fut forcé de quitter ces deux joyeux drilles, et n’eut l’occasion de repasser par ce lieu que quelques mois plus tard. Achille était toujours assis sur le dos de l’infatigable Tortue, et écrivait dans son cahier, qui semblait presque rempli. La Tortue disait : « As-tu bien inscrit cette dernière étape ? Si je n’ai pas perdu le compte, ce sera la mille et unième. Il y en a des millions encore à venir. Et voudrais-tu bien, à titre de faveur personnelle, eu égard aux nombreux enseignements que les logiciens du dix-neuvième siècle tireront de notre entretien – voudrais-tu bien adopter un bon mot que pourrait faire un jour ma cousine la Fausse-Tortue, et te laisser appeler (toi qui raisonnes de travers) : Achille le tortu ? »

« Comme il te plaira » répliqua le guerrier sans force, dont la voix creuse trahissait le désespoir, ensevelissant son visage dans ses mains. « Pourvu que toi, en retour, tu adoptes un bon mot que la Fausse-Tortue n’a jamais fait, et te laisses appeler (toi qui raisonnes si bien) : Agile, la Tortue !** »

 

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Traduction : Thibaut Giraud

* : Solvitur ambulando = résolu en marchant, en latin. On rapporte que c’est ce que Diogène de Sinope aurait répondu (en Grec, du coup) à Zénon présentant ses paradoxes sur l’impossibilité du mouvement, se levant et sortant pour prouver le contraire. La locution latine est utilisée en référence à cela pour évoquer un problème théorique résolu par une expérience pratique.

** : Toute cette fin du dialogue est très librement traduite dans la mesure où le texte anglais repose sur deux jeux de mot intraduisibles : d’abord ‘Tortoise’ et ‘Taught us’ – en référence à un passage d’Alice au pays des merveilles, mettant en scène le personnage de la Fausse-Tortue (Mock-Turtle) qui utilise ce même jeu de mot ; et ensuite ‘Achilles’ et ‘A Kill-Ease’.

 

Le fondationnalisme : quelle est la base de l’édifice des connaissances ? | Grain de philo #14 (Ep. 3)

Cet épisode fait suite à ceux publiés sur le thème « Démontrer, argumenter, connaître »

Pour ceux qui veulent aller plus loin, voici quelques extraits d’un chapitre des Problèmes de philosophie de Russell (1912) qui développent son fondationnalisme et sa justification de l’existence d’un monde extérieur.

 

Sur Descartes et la recherche des connaissances fondamentales

« Descartes, le fondateur de la philosophie moderne, a inventé une méthode qu’on peut encore utiliser avec profit – celle du doute méthodique. Il décida qu’il ne croirait rien qui ne se présente si clairement et si distinctement à son esprit qu’il n’ait aucune raison de le mettre en doute. Tout  ce qu’il pourrait mettre en doute, il le rejetterait jusqu’au moment où il trouverait une raison valable de cesser de douter. En appliquant cette méthode de raisonnement, il fut peu à peu convaincu que la seule existence dont il pouvait être absolument certain, c’était la sienne. Il imagina alors un malin génie qui, comme dans une perpétuelle fantasmagorie, présentait à ses sens des choses sans réalité ; l’existence de ce malin génie pouvait être improbable mais elle était tout de même possible ; en conséquence, il était permis d’entretenir un doute au sujet des choses que les sens perçoivent.

  91ELv8VmrkL.jpgEn revanche, il n’était pas possible de douter de sa propre existence, car s’il n’existait pas, aucun malin génie ne pouvait le leurrer. Pour douter, il est nécessaire qu’il existe ; s’il pouvait faire l’expérience de quoi que ce soit, c’est bien qu’il existait. Son expérience personnelle était donc pour lui une certitude absolue. « Je pense donc je suis », affirma Descartes (cogito, ergo sum), et sur la base de cette certitude, il se mit à l’œuvre pour reconstruire l’univers de la connaissance que son doute méthodique avait détruit. En inventant cette méthode du doute raisonné, et en déterminant que les choses les plus certaines sont d’ordre subjective, Descartes a rendu un grand service à la philosophie, à tel point que ses enseignements peuvent encore aujourd’hui guider les philosophes contemporains.

  Cependant, il faut être circonspect en utilisant la méthode cartésienne: « Je pense, donc je suis » ne se limite pas à affirmer ce qui est certain au sens strict, mais affirme davantage. Il peut nous paraître absolument certain que nous sommes aujourd’hui la même personne qu’hier, ce qui est vrai en un sens. Mais le Moi réel est aussi difficile d’accès que la table réelle, et ne paraît pas posséder ce degré absolu de certitude qui est le propre des expériences particulières. Lorsque je regarde ma table et que je la vois d’une couleur brune, ce qui est immédiatement certain, ce n’est pas: « Je vois une couleur brune », mais: « une couleur brune est vue ». Bien entendu, cette assertion suppose qu’il y a bien quelqu’un ou quelque chose qui voit la couleur brune, mais cela, à soi seul, n’implique pas l’existence plus ou moins permanente de l’être que nous désignons par « Je » . Du point de vue de la certitude immédiate, il se pourrait que l’être qui voit la couleur brune de la table fût tout à fait momentané et qu’il fût différent de celui qui, au moment d’après, éprouve une expérience différente.

   Bertrand_Russell_photo.jpg

Ainsi, ce sont nos pensées et nos sensations particulières qui possèdent cette certitude primitive. Et il en est des rêves et des hallucinations comme des perceptions normales ; lorsque nous rêvons ou que nous voyons un fantôme, nous éprouvons véritablement ce que nous croyons éprouver, mais, pour diverses raisons, il est admis que dans ce cas aucun objet physique ne correspond à ces sensations. Ainsi nous n’avons pas à limiter le caractère de certitude attaché à la connaissance de nos propres expériences pour tenir compte de cas exceptionnels. Et donc nous tenons là, au bout du compte, un point de départ solide dans notre recherche de la connaissance.

Le problème est le suivant : une fois admis que nous sommes certains de nos propres sense-data, avons-nous une raison de les considérer comme des signes de l’existence de quelque chose d’autre, qui serait l’objet physique ? »

Sur la connaissance du monde extérieur

« Une raison importante qui nous pousse à exiger un objet physique en plus des sense-data est que nous voulons quelque chose comme le même objet pour différents individus. (…) J’ai acheté ma table au précédent locataire de la pièce que j’occupe ; je n’ai pu acheter ses sense-data, qui ont disparu avec son départ, mais je pouvais acheter, comme je l’ai fait en toute tranquillité, l’attente de sense-data plus ou moins semblables. C’est bien le fait que différents individus ont des sense-data semblables, de même qu’un individu à un endroit donné et à des moments différents, c’est bien ce fait qui nous fait supposer qu’en plus des sense-data, il y a un objet public et permanent qui est le fondement ou la cause des sense-data qui affectent divers individus à différents moments. »

 

« C’est donc uniquement dans nos expériences privées qu’il nous faut trouver, si c’est possible, des traits qui montrent ou tendent à montrer qu’il y a dans le monde autre chose que nous-mêmes et nos expériences privées.

   En un sens, il faut admettre que nous ne pouvons démontrer l’existence d’une telle chose. Aucune absurdité logique ne résulte de l’hypothèse que le monde se résume à moi-même, mes pensées, sentiments et sensations, et que le reste n’est qu’illusion. (…) Il n’y a pas d’impossibilité logique dans l’hypothèse que la vie tout entière n’est qu’un rêve dont nous créons nous-mêmes les objets et les évènements. Pourtant, bien qu’il n’y ait pas là d’impossibilité logique, nous n’avons pas la moindre raison de penser que cette hypothèse est vraie ; de plus, en tant qu’instrument destiné à rendre compte des faits de notre vie, elle est moins simple que l’hypothèse du sens commun selon laquelle il y a des objets réels, distincts de nous et dont l’action qu’ils ont sur nous est la cause de nos sensations.

   Il est aisé de voir le gain en simplicité de l’hypothèse des objets physiques. Si un chat est aperçu à un moment donné, en un endroit donné, puis à un autre moment en un autre endroit, nous en concluons naturellement que ce chat s’est transporté du premier endroit à l’autre en occupant une série de positions intermédiaires. Mais si le chat n’est qu’un ensemble de sense-data, il ne peut avoir occupé aucun des endroits où je ne l’ai pas vu ; ainsi, nous devons supposer qu’il n’existait pas au moment où nous ne le voyions pas, et qu’il a subitement pris corps à chaque endroit où nous l’avons vu. (…)

   Ainsi, un principe général de simplicité nous conduit à adopter la solution naturelle d’objets réels, distincts de nous et de nos sense-data, et dont l’existence ne dépend pas du fait que nous les percevions. »

« Sans doute l’argument en faveur de cette conclusion est moins contraignant que nous pourrions le désirer (…). Il est bien sûr possible que toutes nos croyances, ou certaines d’entre elles, soient erronées, et donc on ne doit les accepter qu’avec un léger élément d’incertitude. Mais nous ne pouvons avoir d’autre raison de rejeter une croyance que sous la considération d’une autre. (…)

[Ainsi], bien que la possibilité de l’erreur subsiste, sa probabilité est diminuée tant par la connexion des parties que par l’examen critique qui a précédé notre acquiescement. »

Voilà !

 

À chacun sa morale ? | Relativisme vs. réalisme | Grain de philo #12

 

Je fais remarquer dans la vidéo que les déontologistes s’accordent sur la forme absolue et universelle du devoir moral, mais non sur son contenu. Or, un kantien rigoureux me ferait remarquer que, justement, cette forme absolue et universelle de l’impératif catégorique détermine son contenu. Cette forme est telle qu’il y aurait en fait un seul impératif catégorique exigeant d’agir de telle sorte que l’on puisse toujours aussi vouloir que la maxime de notre action devienne une loi universelle, et tous les autres impératifs moraux seraient dérivés de cet unique principe. J’aimerais vraiment développer tout cela dans une vidéo, car c’est intéressant, subtil, profond, mais aussi… peu convaincant, je trouve, pour beaucoup de raisons.

kant.jpgDe fait, les déontologistes ne s’accordent guère sur le contenu du devoir ; l’exemple le plus fameux est sans doute celui du mensonge. Pour Kant, nous avons toujours le devoir de dire la vérité, en particulier même si ceux qui nous la demandent ont l’intention de s’en servir pour nuire à autrui, comme par exemple des assassins qui demanderaient où se trouve l’ami que vous savez caché chez vous (c’est l’exemple que Kant donne lui-même) ; évidemment, à peu près personne après Kant ne soutiendra une telle chose. Un déontologiste peut faire valoir par exemple que nous n’avons le devoir de dire la vérité qu’à ceux qui y ont droit, et qu’assurément celui qui demande la vérité pour nuire à autrui n’y a pas droit. (C’était la solution que proposait Benjamin Constant ; Kant, visiblement agacé du reproche qu’on faisait à sa théorie, y a répondu dans un opuscule acrimonieux intitulé D’un prétendu droit de mentir par humanité, où il persiste et signe : « La véracité dans les déclarations que l’on ne peut éviter est le devoir formel de l’homme envers chacun, quelque grave inconvénient qu’il en puisse résulter pour lui ou pour un autre ».)

Qu’il y ait des désaccords entre déontologistes n’est pas en soi une objection : le problème c’est surtout qu’on ne voit absolument pas ce qui pourrait les arbitrer, on voit même mal sur quoi porte les désaccords, puisque les impératifs moraux n’expriment rien de factuel. Un conséquentialiste pourrait au moins réfléchir en fonction des conséquences, bonnes ou mauvaises, de l’application de ces règle, ce qui déplace le débat sur la question de savoir ce que sont ces conséquences (questions factuelles) et ce qui compte pour une conséquence bonne ou mauvaise (question plus délicates, mais que je tiens pour moins absurde que les questions purement déontologiques) ; or pour un pur déontologiste comme Kant, réfléchir aux conséquences des actions n’a strictement rien d’un raisonnement moral, donc le débat ne peut pas se situer là non plus…

 

La guillotine de Hume

On attribue à Hume l’idée qu’on ne peut pas passer d’un is à un ought, c’est-à-dire d’un être à un devoir être. Mais à vrai dire, il n’a jamais rien écrit de tel ; cette fameuse « loi » ou « guillotine de Hume », comme elle est souvent appelée, tire son origine du passage suivant du Traité de la nature humaine, où le philosophe écossais s’exprime de façon bien plus prudente :

Painting_of_David_Hume.jpg« Je ne puis m’empêcher d’ajouter à ces raisonnements une observation qu’on trouvera peut-être de quelque importance. Dans tous les systèmes de moralité que j’ai rencontrés jusqu’ici, j’ai toujours remarqué que l’auteur procède quelque temps de la manière ordinaire de raisonner, et établit l’existence d’un Dieu, ou fait des observations, concernant les affaires humaines ; quand soudain je suis étonné de
trouver qu’au lieu de rencontrer les copules habituelles est et n’est pas, je ne trouve aucune proposition qui ne soit connectée avec des doit ou ne doit pas. Ce changement est imperceptible, mais a néanmoins de grandes conséquences. Car comme ce doit ou ne doit pas exprime quelque nouvelle relation ou affirmation, il est nécessaire que celle-ci soit observée et expliquée, et qu’en même temps une raison soit donnée pour ce qui semble tout à fait inconcevable, que cette relation puisse être une déduction d’autres qui en sont entièrement différentes. Mais comme les auteurs n’utilisent pas fréquemment cette précaution, je me permets de la recommander au lecteur, et je suis persuadé que cette petite attention fera succomber tous les systèmes vulgaires de moralité et nous fera voir que la distinction entre le vice et la vertu n’est pas fondée simplement sur la relation entre objets ni n’est perçue par la raison. »

 

Wittgenstein, Conférence sur l’éthique

Plusieurs passages de la vidéo m’ont été suggéré par la Conférence sur l’éthique de Wittgenstein (mais sa position dans ce texte n’est pas celle que je défends). En voici quelques extraits sympathiques :

« Je traite, comme vous le savez, de l’éthique et j’adopterai l’explication que le professeur Moore a donnée de ce terme dans ses Principia Ethica. Il dit : « L’éthique est l’investigation générale de ce qui est bien. » Je vais maintenant utiliser ce terme dans un sens un peu plus large, en fait dans un sens qui inclut ce qui est, je crois, la partie essentielle de ce qu’on appelle communément l’esthétique. Et, pour vous faire voir aussi clairement que possible ce que je pense être le sujet propre de l’éthique, je vous soumettrai un certain nombre d’expressions plus ou moins synonymes, telles que l’on puisse toutes les substituer à la définition ci-dessus. (…)

Or la première chose qui nous frappe dans toutes ces expressions, c’est que chacune d’elles est en fait employée dans deux sens très différents. Je les appellerai d’une part le sens trivial ou relatif, et d’autre part le sens éthique ou absolu.

product_9782070355181_195x320.jpgPar exemple, si je dis : voilà une bonne chaise, cela signifie que cette chaise sert à certaine fin prédéterminée, et le mot « bon » que nous employons ici n’a de signification que dans la mesure où cette fin est déjà préétablie. En fait, le mot « bon » dans le sens relatif signifie tout simplement : qui satisfait à un certain modèle prédéterminé. Ainsi quand nous disons de quelqu’un qu’il est un bon pianiste, nous entendons par là qu’il peut jouer de la musique d’un certain degré de difficulté avec un certain degré de dextérité. Et, similairement, si je dis qu’il est important pour moi de ne pas m’enrhumer, j’entend par là que le rhume produit dans ma vie certain dérangements qu’il est possible de décrire ; et si je dis que c’est là la bonne route, j’entends par là que c’est la bonne route pour atteindre un certain but. Employées de cette façon, ces expressions ne suscitent pas de difficultés ni de problèmes graves.

Mais ce n’est pas là la façon dont l’éthique les emploie. Supposons que, si je savais jouer au tennis l’un d’entre vous, me voyant jouer, me dise : « Vous jouez bien mal » et que je lui réponde : « Je sais que je joue mal, mais je ne veux pas jouer mieux », tout ce que mon interlocuteur pourrait dire serait : « Ah bon, dans ce cas, tout va bien. » Mais supposez que j’aie raconté à l’un d’entre vous un mensonge extravagant, qu’il vienne me dire : « Vous vous conduisez en goujat » et que je réponde : « Je sais que je me conduis mal, mais de toute façon, je ne veux aucunement mieux me conduire », pourrait-il dire alors : « Ah bon, dans ce cas tout va bien »? Certainement pas ; il dirait : « Eh bien, vous devez vouloir mieux vous conduire. » Là, vous avez un jugement de valeur absolu, alors que celui de l’exemple antérieur était un jugement relatif.

Dans son essence, la différence entre ces deux types de jugement semble manifestement consister en ceci : tout jugement de valeur relative est un simple énoncé de faits et peut par conséquent être formulé de telle façon qu’il perde toute apparence de jugement de valeur. Au lieu de dire : « C’est là la bonne route pour Granchester », j’aurais pu dire tout aussi bien : « C’est là la route que vous avez à prendre si vous voulez arriver à Granchester dans les délais les plus courts »; « Cet homme est un bon coureur » signifie tout simplement qu’il parcourt un certain nombre de kilomètres en un certain nombre de minutes, etc.

Ce que je veux soutenir maintenant, bien que l’on puisse montrer que tout jugement de valeur relative se ramène à un simple énoncé de faits, c’est qu’aucun énoncé de faits ne peut être ou ne peut impliquer un jugement de valeur absolue.

Permettez-moi de l’expliquer ainsi : supposez que l’un d’entre vous soit omniscient, et que par conséquent il ait connaissance de tous les mouvements de tous les corps, morts ou vivants, de ce monde, qu’il connaisse également toutes les dispositions d’esprit de tous les êtres humains à quelque époque qu’ils aient vécu, et qu’il ait écrit tout ce qu’il connaît dans un gros livre ; ce livre contiendrait la description complète du monde. Et le point où je veux en venir, c’est que ce livre ne contiendrait rien que nous appellerions un jugement éthique ni quoi que ce soit qui impliquerait logiquement un tel jugement. Naturellement, il contiendrait tous les jugements de valeur relatifs, toutes les propositions scientifiques vraies, et en fait toutes les propositions vraies qui peuvent être formulées. Mais tous les faits décrits seraient en quelque sorte au même niveau, et de même toutes les propositions seraient au même niveau.

Il n’y a pas de proposition qui, en quelque sens absolu, soit sublime, importante ou triviale. Sans doute quelques-uns parmi vous en conviendront, se souvenant de ce que dit Hamlet : « Rien n’est bon, rien n’est mauvais, c’est la pensée qui crée le bon ou le mauvais. » Mais ceci à nouveau pourrait donner naissance à un malentendu. Les paroles d’Hamlet semblent impliquer que le bon et le mauvais, bien que n’étant pas des qualités du monde extérieur, sont des attributs de nos états d’esprit. Au contraire, ce que je veux, dire, c’est qu’un état d’esprit (dans la mesure ou nous entendons par cette expression un fait que nous pouvons décrire) n’est ni bon ni mauvais dans un sens éthique. Par exemple, si nous lisons dans notre livre du monde la description d’un meurtre, avec tous ses détails physiques et psychologiques, la pure description de ces faits ne contiendra rien que nous puissions appeler une proposition éthique. Le meurtre sera exactement au même niveau que n’importe quel autre événement, par exemple la chute d’une pierre. Assurément, la lecture de cette description pourrait provoquer en nous la douleur, la colère ou toute autre émotion, ou nous pourrions lire quelle a été la douleur ou colère que ce meurtre a suscité chez les gens qui en ont eu connaissance, mais il y aura là seulement des faits, des faits — des faits mais non de l’éthique.

35._Portrait_of_Wittgenstein.jpgAussi me faut-il dire que si je m’arrête à considérer ce que l’éthique devrait être réellement, à supposer qu’une telle science existe, le résultat me semble tout à fait évident. Il me semble évident que rien de ce que nous pourrions jamais penser ou dire ne pourrait être cette chose, l’éthique ; que nous ne pouvons pas écrire un livre scientifique qui traiterait d’un sujet intrinsèquement sublime et d’un niveau supérieur à tous autres sujets. Je ne puis décrire mon sentiment à ce propos que par cette métaphore : si un homme pouvait écrire un livre sur l’éthique qui fût réellement un livre sur l’éthique, ce livre, comme une explosion, anéantirait tous les autres livres de ce monde. Nos mots, tels que nous les employons en science, sont des vaisseaux qui ne sont capables que de contenir et de transmettre signification et sens — signification et sens naturels. L’éthique, si elle existe, est surnaturelle, alors que nos mots ne veulent exprimer que des faits ; comme une tasse à thé qui ne contiendra jamais d’eau que la valeur d’une tasse, quand bien même j’y verserais un litre d’eau.

(…)

Tout ce à quoi je tendais — et, je crois, ce à quoi tendent tous les hommes qui ont une fois essayé d’écrire ou de parler sur l’éthique ou la religion — c’était d’affronter les bornes du langage. C’est parfaitement, absolument, sans espoir de donner ainsi du front contre les murs de notre cage.

Dans la mesure où l’éthique naît du désir de dire quelque chose de la signification ultime de la vie, du bien absolu, de ce qui a une valeur absolue, l’éthique ne peut pas être science. Ce qu’elle dit n’ajoute rien à notre savoir, en aucun sens. Mais elle nous documente sur une tendance qui existe dans l’esprit de l’homme, tendance que je ne puis que respecter profondément quant à moi, et que je ne saurais sur ma vie tourner en dérision. »

L’expérience de pensée du gros livre est restée assez célèbre ; on la met souvent en rapport avec la loi de Hume précédemment citée.

Les deux derniers paragraphes cités sont les deux derniers de la conférence, et ils font clairement écho à l’appel au silence qui conclut son Tractatus Logico-philosophicus, écrit une décennie plus tôt : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut se taire. » Le travail de philosophe consiste à tracer les limites du langage, de ce qui est exprimable, de ce qui peut être dit ; les propositions éthiques n’en font pas partie, donc il faut se taire à ce sujet. Mais cet appel au silence se double ici d’un appel au respect : certes, nous ne pouvons rien dire d’éthique, mais nous ne pouvons nous empêcher d’essayer, et cette tendance à « donner ainsi du front contre les murs de notre cage » montre quelque chose en l’homme pour quoi Wittgenstein confesse avoir le plus profond respect. Bon… Je ne sais pas trop quoi en dire, donc en fait je crois que je vais me taire.

Voilà !