Philosophie au lycée : réforme et nouveau programme | Café Phi #2 avec Frédéric Le Plaine

 

Suite et fin de l’interview avec Frédéric Le Plaine, président de l’ACIREPh. À quoi la philosophie au lycée va-t-elle ressembler demain ? Discussion autour du nouveau programme de philosophie et de tout ce qui pourrait être changé pour améliorer les choses.

Le fameux rapport Derrida-Bouveresse.

L’actuel programme de philosophie.

Le futur programme de philosophie réécrit par le CSP.

La contre-proposition de programme de l’ACIREPH.

Le récit épique de plus de quarante ans de guerre des programmes.

Sommaire de la vidéo :

00:30 – Qu’est-ce que la réforme du lycée ? Quelle y est la place de la philosophie ?

2:24 – Nouveau programme de philosophie : coup de force de la présidente du Conseil Supérieur des Programmes

4:30 – En quoi le nouveau programme de philosophie sera encore plus indéterminé que l’actuel

8:05 – Le rapport Derrida-Bouveresse : où l’on voit que ces problèmes sont dénoncés depuis plus de trente ans…

11:31 – La contre-proposition de programme par l’ACIREPh

14:02 – D’où vient la résistance au changement ?

15:04 – En quoi des programmes mieux délimités accroîtraient la liberté pédagogique ?

17:39 – Faut-il renoncer à la dissertation ? Préciser ses exigences ?

20:25 – Le cas de l’explication de texte : des attendus méthodologiques officiels souvent ignorés par les professeurs

21:29 – Résistance au changement (encore) et guerre des programmes

22:54 – Quelle est la formation pédagogique des professeurs de philosophie ?

27:00 – Préciser des compétences d’argumentation dans le programme de philosophie

28:17 – Étendre l’enseignement de philosophie avant la Terminale ? En lien avec d’autres disciplines ?

30:35 – Étendre l’enseignement de la philosophie en lycée professionnel ?

32:23 – Contre l’idée qu’il suffit d’être bon philosophe pour être bon pédagogue

33:14 – La philosophie (en l’état actuel des choses) doit-elle être obligatoire ?

34:09 – Propositions de nouveaux types d’épreuves pour l’évaluation au bac

38:58 – Importance des compétences en rédaction

40:55 – « Que l’esprit de Derrida et Bouveresse souffle sur la profession ! »

41:39 – Outro

Bac philo : est-ce une loterie ? | Café Phi #2 avec Frédéric Le Plaine

 

Discussion avec Frédéric Le Plaine, professeur de philosophie et président de l’ACIREPH, autour de l’état actuel de l’enseignement de la philosophie au lycée et des problèmes que pose l’épreuve actuelle du bac.

1:56 – La philo au bac, est-ce une loterie ?

2:50 – L’indétermination d’un programme réduit à une liste de notions

4:44 – Conséquence : l’épreuve de philosophie est la plus discriminante socialement

5:52 – Que veut dire « Apprendre aux élèves à penser par soi-même » ?

7:29 – Peut-on imaginer un programme de notions pour d’autres matières ?

8:26 – Les profs de philo ont-ils des approches de la philosophie irréconciliables ?

10:44 – Correction du bac, Acte I : les copies-test

13:15 – Fausse liberté pédagogique : pourquoi l’ampleur et l’indétermination des programmes incite chaque prof (pourvu qu’il soit soucieux de préparer ses élèves au bac) à enseigner exactement les mêmes contenus « classiques » et « attendus »

16:28 – Conséquences sur la perception de la philosophie par les élèves

18:05 – Comment évalue-t-on une copie ?

20:04 – Correction du bac, Acte II : la réunion d’harmonisation

25:00 – Que signifie la note d’une copie de philo ?

26:21 – Correction du bac, Acte III : le jury

29:27 – La portée symbolique de la note de philo

20:31 – Outro

L’article de Frédéric Le Plaine : « Bac : en finir avec la loterie philosophique »

Le site de son association l’ACIREPH.

Le programme actuel de philosophie.

Le projet de programme qui vient avec la réforme et dont on parlera dans le prochain épisode.

Voilà !

La suite arrivera sur cette même page dans une semaine environ 🙂

Bac philo 2019 – « La pluralité des cultures fait-elle obstacle à l’unité du genre humain ? »

 

 

Le fameux texte de Lévi-Strauss :

« L’attitude la plus ancienne,et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n’est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc.., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l’Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or, derrière ces épithètes se dissimule un même jugement: il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain; et sauvage, qui veut dire «de la forêt », évoque aussi un genre de vie animal par opposition à la culture humaine. […]

fqsdfqds.jpgCette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les «sauvages» (ou tous ceux qu’on choisit de considérer comme tels) hors de l’humanité, est justement l’attitude la plus marquante et la plus instinctive de ces sauvages mêmes. […]
L’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village; à tel point qu’un grand nombre de populations dites primitives se désignent elles-mêmes d’un nom qui signifie les «hommes » (ou parfois – dirons-nous avec plus de discrétion? – les « bons », les « excellents » , les « complets »), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus ou même de la nature humaine, mais qu’ils sont tout au plus composés de «mauvais», de « méchants », de « singes de terre » ou « d’oeufs de pou ». On va souvent jusqu’à priver l’étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un « fantôme » ou une « apparition». Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes avaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des Blancs prisonniers, afin de vérifier, par une surveillance prolongée, si leur cadavre était ou non sujet à la putréfaction. […]

En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie ».

Claude Lévi-Strauss,  Race et histoire, Éd. Denoël-Gonthier, coll. Médiations, 1968, pp. 19-22.

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[Bac Philo] Réviser sur YouTube

Voici tous les liens des chaînes et des vidéos évoquées. Si vous voulez ajoutez des suggestions, n’hésitez pas !

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– Méthodologie

Ma série de vidéos sur la méthode de la dissertation (sans doute le truc le plus utile que vous puissiez regarder pour vous préparer à l’épreuve du bac).

Sur l’explication de texte, il n’y a rien d’aussi complet, mais j’ai fait cette vidéo et c’est mieux que rien ; dans le même genre il y a aussi cette vidéo de l’Antisèche ; et dans un genre beaucoup moins fun et youtubesque, il y a encore cette vidéo des Bons Profs.

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– Philosophie morale

(Notions : la morale, le devoir)

L’idéal pour commencer se trouve dans ma playlist sur la philosophie morale ; les sept premières vidéos vous donneront largement de quoi faire ! Au programme : une réflexion sur le relativisme ; pas mal d’utilitarisme et de conséquentialisme ; puis une bonne dose de Nietzsche et Wittgenstein enfin pour nous rappeler que rien de tout ça n’a de sens.

Pour aller plus loin, deux vidéos de Science4All : « Le paradoxe de la morale (ft. Homo fabulus) » et « La morale des hooligans »

Et d’autres excellentes vidéos d’Homo Fabulus sur la morale : « Votre chien est-il un animal moral ? » ; « La morale, ce truc bizarre » ; « Sommes-nous pré-câblés pour être moraux ? »

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– Philosophie de l’esprit

(Notions : le sujet, la conscience, l’inconscient, la perception, autrui, l’esprit et la matière)

Ma playlist sur la philosophie de l’esprit rassemble pas mal de vidéos utiles ; notamment une série sur Descartes dont les deux premiers épisodes exposent l’essentiel de ce qu’il faut connaître sur lui : sur le doute méthodique “Où Descartes te met un gros doute” et sur le Cogito “La chose qui pense”

Pour un aperçu plus complet et actuel sur le problème de la conscience, cette vidéo de Science étonnante à laquelle j’ai participé est super bien faite.

Sur l’inconscient cognitif et les tours que nous jouent le cerveau (et c’est intéressant aussi pour la notion de perception), vous pouvez voir ma vidéo sur les images subliminales et celle-ci sur la prosopagnosie et le délire des sosies.

Toujours sur l’inconscient et parce qu’Homo Fabulus est décidément fabuleux, cette vidéo “Choisir son président en 100 millisecondes” est très frappante.

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– Vertiges métaphysiques…

(Notions : le sujet, l’existence et le temps)

Vous pouvez regarder mes vidéos sur les problèmes que posent l’identité personnelle à travers le temps ou encore celle sur l’inexistence du moi ; et pourquoi pas pousser jusqu’à celle sur la mort.

Pour une bonne dose de vertige métaphysiques face à l’immensité temporelle de l’univers et notre insignifiance humaine, rien ne vaut cette magnifique vidéo de Balade mentale qui résume 13,8 milliards d’année dans le calendrier d’une seule.

Ou méditez sur l’inéluctable “Cela aussi passera” avec cette contemplative vidéo de DirtyBiology.

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– Le désir, le bonheur

La vidéo de l’Antisèche pour voir ou revoir les références les plus classiques.

Ma vidéo sur la machine à expérience de Nozick ; ou celle sur John Stuart Mill et la distinction entre bonheur et satisfaction “Il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait”.

Pour aller plus loin, un peu d’économie du bonheur avec Stupid Economics “L’argent fait-il le bonheur ?” ou encore cette vidéo sur l’économie du luxe.

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– La liberté et le déterminisme

Ma vidéo “La liberté est-elle un superpouvoir” développe les arguments et les références les plus classiques.

Pour une réflexion plus originale sur la notion de liberté et son rapport à celle de règles, vous pouvez regarder cette vidéo “La liberté en jeu”.

La vidéo de Science étonnante sur les expériences de Libet.

Sur la liberté au sens politique, cf. ci-dessous

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– Philosophie politique

(Notions : la politique, la société, l’État, la liberté, la justice et le droit)

La playlist “Utile pour le bac” de la chaîne Politikon contient des tas de trucs très bien : dedans, je recommande particulièrement sa vidéo sur De la liberté de Mill ; ou des textes classiques comme le Léviathan de Hobbes ou le Contrat social de Rousseau ; ou encore certaines de ses capsules sur des distinctions utiles (par exemple trois sens du mot politique ;  démocratie vs. république ; et État vs. nation).

Du côté de Maxime Lambrecht, les quatre premières vidéos de sa chaîne valent le détour ! Sur l’utilitarisme ; sur le libertarisme (Nozick) ; sur le marxisme ; et sur John Rawls.

Du côté du Stagirite, vous pouvez allez voir ses deux vidéos récentes “Élections, piège à cons (Sartre) » et “La démocratie ne convient-elle qu’à un peuple de dieux ? (Rousseau)”.

Enfin, bien sûr, toute la série de Science4All sur la démocratie est intéressante, mais comme c’est un peu long je recommanderais tout particulièrement les épisodes 21 à 24 qui tournent autour de la notion de justice.

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– La culture, la société, les échanges, le travail et la technique

L’indispensable veste de laine d’Adam Smith ; le deuxième épisode est utile aussi pour discuter de la division du travail.

Sur le mythe de Prométhée d’après Protagoras d’après Platon qui semble un passage obligé de toutes les putains de copies qui parlent de près ou de loin de la culture (et je ne jette pas la pierre aux profs, j’en faisais autant, c’est juste qu’en fin de compte ça ne peut presque jamais être utilisé de façon pertinente du point de vue argumentatif, et ça sert surtout à donner l’impression au correcteur que l’élève a assisté un cours de philo dans sa vie…) cette vidéo de Cyrus North est très sympathique ; mais souvenez-vous que c’est un mythe, pas un argument.

Pour aller plus loin sur la notion des échanges, ces deux vidéos d’Heu?reka sur l’argent sont fort intéressantes : “Qui crée l’argent ? et comment ?” et “Le double visage de l’argent”

Pour tout ce qui tourne autour de la culture (la société, le travail, la technique, tout ça tout ça), vous pourrez diversifier vos sources d’inspiration en allant regarder ces excellentes vidéos du Vortex avec la chaîne Passé Sauvage (et quelques autres) : “La pire erreur de l’humanité” ; “L’addiction à l’agriculture” ; “La forge des inégalités” ; “Quand la culture a doublé l’ADN” ; “Ce symbole a 18 000 ans”

Toujours sur le même genre de thème, je recommande chaudement ce superbe documentaire de DirtyBiology “Les origines de la richesse”.

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– Épistémologie et philosophie des sciences

(Notions : la raison et le réel, la théorie et l’expérience, la démonstration, la vérité)

Ma playlist d’épistémologie et philosophie des sciences développe longuement tout ça, mais comme c’est un peu long, voici quelques conseils plus détaillés.

Sur la notion de démonstration et la rationalité en général, les vidéos de cette série vous donneront matière à réfléchir : “Comment démontrer n’importe quoi” ; “Le scepticisme (le trilemme d’Agrippa)” ; “L’axiomatique (Euclide)” ; “Le paradoxe de Lewis Carroll” et “La règle des règles”.

Sur la vérité, la vidéo du même nom “La vérité” en présente les aspects essentiels.

Pour des considérations plus générales sur la philosophie des sciences, ces trois vidéos présentent quelques idées essentielles sur le rapport des sciences et de l’expérience à la réalité : “La théorie peut-elle réfuter l’expérience” ; “Merci Captain Ad Hoc” ; “La montre d’Einstein (réalisme scientifique)”.

Pour une référence plus “classique” et pas moins intéressante, cet épisode sur la philosophie de Hume.

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– Le vivant

DirtyBiology est tout indiqué, tout particulièrement cette vidéo sur la difficile définition du vivant “Êtes-vous sûr d’être vivant ?” ou “5 choses qui font de vous une chimère” (et il y en aurait encore beaucoup d’autres si vous fouillez un peu sa chaîne…)

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– Le langage

Sur le langage, c’est bien sûr la chaîne Linguisticae qui est tout indiquée. Par exemple cette vidéo sur les distinctions classiques “Langage, langue, parole (Saussure)” ou, pour quelque chose de plus original, celle-ci sur “Les langues comme arme de guerre (Code-talker & Schibboleth)” ; et il y en aurait, là encore, bien d’autre sur sa chaîne.

Sur le langage toujours, il y a aussi ma vidéo sur la Novlangue dans 1984 d’Orwell ; et mes deux vidéos récentes sur le langage, l’une sur les disputes verbales (ou débat sémantique)  et l’autre sur la notion de définition.

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– L’histoire

Il y a pas mal de chaîne qui parlent d’histoire bien sûr (Nota Bene, C’est une autre histoire, Confession d’histoire, Dave Sheik, Histony, Parlons Y-stoire…) mais pour un sujet de philo c’est davantage la réflexion sur l’histoire qui nous intéresse. Pour ça, vous pouvez regarder par exemple cette collab Nota Bene + C’est une autre histoire “Est-ce que tout le monde peut faire de l’histoire ?” ou cette réflexion d’Histony sur la classique question de la neutralité de l’historien.

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– L’interprétation

L’interprétation est une notion à la con dont la plupart des profs ne savent pas vraiment quoi faire tant il est sujet à des interprétations diverses (tellement méta) ; mais parce que Le Mock c’est une chaîne magnifique j’ai envie d’en profiter pour vous conseiller leur débat sur Lucchini et l’interprétation des classiques (et les deux autres débats de leur chaîne tournent souvent aussi sur cette question de l’interprétation d’une oeuvre, donc si le premier vous a plu, n’hésitez pas à regarder les autres).

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– L’art

L’art est une notion qui ne m’inspire guère en tant que prof (je n’ai rien contre l’art en lui-même, mais la philosophie de l’art est probablement le champ dans lequel la quantité de bullshit est la plus élevée…), et c’est une notion sur laquelle il est difficile de préparer les élèves tant il y a de perspectives différentes pour les sujets qui tombent… (C’est vrai de beaucoup de notions, mais particulièrement de celle-ci.) L’un des axes classiques est celui du jugement de goût, et ce petit épisode du “36 15 Usul” développe sans en avoir l’air quelques idées bourdieusiennes sur la distinction (mais mieux vaut citer Bourdieu qu’Usul dans votre copie…) Sinon, si le sujet de dissertation vous invite plutôt à vous prendre la tête sur l’Artiste avec un grand A, cette vidéo de Balade mentale sur les réalisations artistiques des IA vous donnera quelques idées de références marrantes : et dans le même genre, pour une référence encore plus contemporaine et intéressante, vous pouvez regarder aussi celle-ci de la chaîne NART – l’art en 3 coups de pinceaux “ART ET IA : l’art est-il le propre de l’Homme ?”.

Vous pouvez aussi vous pencher sur les vidéos « L’art en question » qui étudient des oeuvres en faisant souvent des liens avec la philosophie.

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– La religion

Là, je manque franchement d’inspiration… Cette vidéo de Linguisticae sur la langue de Dieu est chouette. Et ça sert pour le langage aussi comme ça. Et puis sinon… pas trop d’idée. (Mais bon il me semble très rare qu’un sujet sur la religion tombe.)

Voilà !

Définir « définir » | Grain de philo #26

Il faut définir les termes du débats si l’on veut s’entendre, mais s’entendra-t-on sur la définition de « définition » ? Comment savez-vous ce qu’est le « seum » si personne ne vous l’a jamais défini ? Et l’homme tourne-t-il autour de l’écureuil, oui ou merde ?

Cette planche d’Existential Comics résume à merveille la façon dont Socrate emberlificote ses interlocuteurs en leur demandant de définir les termes.

Quelques passages du Cahier Bleu de Wittgenstein m’ont fortement inspiré pour la dernière partie.

À la question : « Comment savez-vous que ceci ou cela est le cas ? », nous répondons parfois par des « critères » et parfois par des « symptômes ». Si la médecine appelle angine une inflammation dont la cause est un bacille particulier, (…) alors [la présence de ce bacille] nous donne le critère, ou ce que nous pourrons appeler le critère de définition de l’angine. J’appelle « symptôme » un phénomène dont l’expérience nous a appris qu’il coïncide, d’une manière ou d’une autre, avec le phénomène qui est notre critère de définition. Dire alors « Quelqu’un a une angine si on trouve qu’il est porteur du bacille » est une tautologie, ou une manière vague d’énoncer la définition de « angine ». Mais dire « Un homme a une angine à chaque fois qu’il a la gorge enflammée », c’est faire une hypothèse.

  Witt.jpgEn pratique, si on vous demandait quel phénomène est un critère de définition et quel phénomène est un symptôme, vous seriez dans la plupart des cas incapables de répondre à cette question, à moins de prendre arbitrairement une décision ad hoc. Peut-être est-il pratique de définir un mot en prenant un phénomène donné comme critère de définition, mais on pourra facilement nous convaincre de définir ce mot au moyen de ce que nous utilisions auparavant comme symptôme ; (…) et ce n’est pas forcément un manque de clarté déplorable. Car rappelez-vous qu’en général nous n’utilisons pas le langage en suivant des règles strictes – il ne nous a pas été enseigné au moyen de règles strictes. Nous, pourtant, dans nos discussions, comparons constamment le langage avec un calcul qui procède selon des règles exactes.


Il s’agit d’une manière très unilatérale de considérer le langage. En pratique nous utilisons très rarement le langage comme un calcul de ce genre. En effet, non seulement nous ne pensons pas aux règles d’usage – aux définitions, etc. – lorsque nous utilisons le langage, mais lorsqu’on nous demande d’exposer de telles règles, dans la plupart des cas nous sommes incapables de le faire. Nous sommes incapables de circonscrire clairement les concepts que nous utilisons ; non parce que nous ne connaissons pas leur vraie définition, mais parce qu’ils n’ont pas de vraie « définition ». Supposer qu’il y en a
nécessairement serait comme supposer que, à chaque fois que des enfants jouent avec un ballon, ils jouent en respectant des règles strictes.

On trouve dans les sciences et en mathématiques ce que nous avons à l’esprit quand nous parlons du langage comme d’un symbolisme utilisé dans un calcul exact. Notre utilisation ordinaire du langage ne respecte cette norme d’exactitude que dans de rares cas. »

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« Si par exemple nous étudions l’usage des mots ‘souhaiter’, ‘penser’, ‘comprendre’, ‘vouloir dire’, nous ne serons pas insatisfaits lorsque nous aurons décrit plusieurs cas de souhait, de pensée, etc. Si quelqu’un disait, “Ce n’est certainement pas là tout ce qu’on appelle ‘souhaiter’”, nous lui répondrions “C’est certain, mais tu peux construire des cas plus compliqués si tu en as envie”. Et après tout, il n’y a pas une seule classe définie de traits qui caractérisent tous les cas de souhait (du moins pas si l’on respecte l’utilisation commune du mot). D’un autre côté, si vous souhaitez par exemple, donner une définition du souhait, c’est-à-dire tracer une frontière nette, vous êtes alors libres de la tracer comme vous vous voulez, mais cette frontière ne coïncidera jamais entièrement avec l’usage effectif, puisque cet usage n’a pas de frontière nette. »

Bref. Lisez le Cahier Bleu, c’est bourré de trucs bien et c’est accessible !

Pourquoi se disputer sur le sens des mots ? | Grain de philo #25

Aujourd’hui, on se dispute sur les disputes verbales.

Pour ceux que ça intéresse, je me suis en partie inspiré d’une partie de l’article de David Chalmers « Verbal Dispute ».

Et voici le passage entier sur l’histoire de l’écureuil de William James :

« Il y a quelques années, j’étais allé avec plusieurs personnes camper dans les montagnes. De retour d’une excursion que j’avais faite seul, un jour, je tombai au milieu d’une discussion métaphysique. Il s’agissait d’un écureuil, d’un agile écureuil que l’on supposait cramponné, d’un côté, au tronc d’un arbre, tandis qu’un homme se tenait de l’autre côté, en face, et cherchait à l’apercevoir. Pour y arriver, notre spectateur humain se déplace rapidement autour de l’arbre ; mais, quelle que soit sa vitesse, l’écureuil se déplace encore plus vite dans la direction opposée : toujours il maintient l’arbre entre l’homme et lui, si bien que l’homme ne réussit pas une seule fois à l’entrevoir.

William_James_b1842c.jpgDe là ce problème métaphysique : L’homme tourne-t-il autour de l’écureuil, oui ou non ? Il tourne autour de l’arbre, bien entendu, et l’écureuil est sur l’arbre; mais tourne-t-il autour de l’écureuil lui-même ? Dans les interminables loisirs de la solitude, la discussion avait fini par s’épuiser; toutes les sources en étaient taries. Chacun avait pris parti et s’entêtait dans son opinion. Les forces se balançaient; et les deux camps firent appel à mon intervention pour les départager.

Moi, je me souvins de l’adage scolastique qui veut qu’en présence d’une contradiction on fasse une distinction. “Qui de vous a raison ? leur dis-je. Cela ne dépend que de ce que vous entendez pratiquement par tourner autour de l’écureuil. S’il s’agit de passer, par rapport à lui, du Nord à l’Est, puis de l’Est au Sud, puis à l’Ouest, pour vous diriger de nouveau vers le Nord, toujours par rapport à lui, il est bien évident que votre homme tourne réellement autour de l’animal, car il occupe tour à tour ces quatre positions. “Voulez-vous dire, au contraire, que l’homme se trouve d’abord en face de lui, puis à sa droite, puis derrière, puis à sa gauche, pour finir par se retrouver en face ? Il est tout aussi évident que votre homme ne parvient pas du tout à tourner autour de l’écureuil. En effet, les mouvements du second de vos personnages compensent les mouvements du premier, de sorte que l’animal ne cesse à aucun moment d’avoir le ventre tourné vers l’homme et le dos tourné au sens contraire. Aussitôt faite, cette distinction met fin au débat. De part et d’autre vous avez tort et vous avez raison, suivant que vous adoptez l’un ou l’autre de ces deux points de vue pratiques.”

Parmi les antagonistes les plus échauffés, il y en eut un ou deux qui traitèrent ma réponse de pure équivoque, de simple échappatoire (…). Mais la majorité sembla bien admettre que ma distinction avait aplani le terrain de la discussion. »

William James, Pragmatisme, 1907

 

Cette fois-ci, je n’aurais pas attendu le cinquième épisode de ma série pour vous régaler d’un morceau de Lewis Carroll. Voici donc le passage de De l’autre côté du miroir dépeignant le personnage Humpty Dumpty pour qui les mots ont exactement le sens qu’il veut qu’ils aient :

« – Ça, c’est de la gloire pour toi !

– Je ne sais pas ce que vous voulez dire par « gloire », dit Alice.

Humpty Dumpty eut un petit sourire méprisant.

– Bien sûr, tu ne sais pas… Tant que je ne t’ai pas expliqué. J’ai voulu dire par là : « Voilà un bel argument pour te clouer le bec ».

– Mais « gloire » ne signifie pas « un bel argument pour te clouer le bec », objecta Alice.

aliceandhumpty_kirk.jpg– Moi, quand j’emploie un mot, dit Humpty-Dumpty avec dédain, il signifie ce que je veux qu’il signifie, ni plus, ni moins.

– La question est de savoir si on peut faire que les mots signifient autant de choses différentes, dit Alice.

– La question est « qui est le maître ? » répondit Humpty Dumpty, un point c’est tout.

Alice était bien trop étonnée pour pouvoir répliquer. Au bout d’un moment, Humpty Dumpty reprit la parole.

– Certains d’entre eux ont mauvais caractère. En particulier les verbes, ce sont les
plus fiers. Les adjectifs, vous pouvez en faire tout ce qu’il vous plaît, mais pas les
verbes ! Néanmoins je suis en mesure de les mettre au pas, tous autant qu’ils sont !
Impénétrabilité ! C’est ce que je dis ! »

– Voudriez-vous me dire, s’il vous plaît, ce que cela signifie, demanda Alice.

– Voilà que tu parles comme une enfant raisonnable, constata Humpty Dumpty qui semblait ravi. Par « impénétrabilité », je voulais dire que nous avons assez parlé de ce sujet que mieux vaudrait que tu annonces ce que tu comptes faire ensuite vu que, j’imagine, tu n’envisages pas de rester plantée ici ta vie entière.

– C’est faire signifier beaucoup de choses à un seul mot, remarqua Alice d’un ton pensif. »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871

 

Voilà !

David Hume | Une affirmation extraordinaire requiert PLUS que des preuves extraordinaires – Dixit #3

 

 

Sur l’induction qui n’est qu’une affaire d’accoutumance (d’habitude) et non de rationalité, voici quelques pages de l’Enquête sur l’entendement humain :

« Supposez que quelqu’un, fut-il doué de facultés de raison et de réflexion les plus fortes, soit soudain amené dans ce monde ; il observerait certainement immédiatement une succession continuelle d’objets, un événement suivant un autre événement ; mais il ne serait pas capable d’aller plus loin et de découvrir autre chose. D’abord, il ne serait pas capable, par un raisonnement, de parvenir à l’idée de cause et d’effet, car les pouvoirs particuliers, par lesquels toutes les opérations naturelles sont accomplies, n’apparaissent jamais aux sens. Il n’est pas raisonnable de conclure, simplement parce qu’un événement, dans un cas, en a précédé un autre, que, par conséquent, l’un est la cause, l’autre l’effet. Leur conjonction peut être arbitraire et accidentelle. Il peut ne pas y avoir de raison d’inférer l’existence de l’un de l’apparition de l’autre. En un mot, une telle personne, sans plus d’expérience, ne pourra jamais faire de conjectures ou de raisonnement concernant une chose de fait, ou être assurée de quelque chose au-delà ce de ce qui est immédiatement présent à sa mémoire ou à ses sens.

800px-Painting_of_David_Hume.jpgSupposez encore que cet homme ait acquis plus d’expérience et qu’il ait vécu assez longtemps dans le monde pour avoir observé que des objets familiers ou des événements sont constamment joints ensemble. Quelle est la conséquence de cette expérience ? Il infère immédiatement l’existence de l’un des objets de l’apparition de l’autre. Pourtant, par toute son expérience, il n’a acquis aucune idée ou connaissance du pouvoir secret par lequel l’un des objets est produit par l’autre ; et ce n’est par aucun processus de raisonnement qu’il est engagé à tirer cette inférence. Mais pourtant il se trouve déterminé à la tirer ; et, serait-il convaincu que son entendement n’a pas de part dans cette opération, il continuerait pourtant le même cours de pensée. Il y a un autre principe qui le détermine à former une telle conclusion.

Ce principe est l’accoutumance, l’habitude. Car chaque fois que la répétition d’un acte particulier ou d’une opération particulière produit un penchant à renouveler le même acte ou la même opération, sans que l’on soit mu par aucun raisonnement ou opération de l’entendement, nous disons toujours que ce penchant est l’effet de l’accoutumance. En employant ce mot, nous ne prétendons pas avoir donné la raison ultime d’un tel penchant. Nous indiquons seulement un principe de la nature humaine qui est universellement reconnu et qui est bien connu par ses effets. Nous ne pouvons peut-être pas pousser nos recherches plus loin et prétendre donner la cause de cette cause, mais nous devons nous en contenter comme de l’ultime principe que nous puissions assigner à toutes nos conclusions venant de l’expérience. […]

L’accoutumance est donc le grand guide de la vie humaine. C’est ce principe seul qui nous rend l’expérience utile, et nous fait attendre, dans le futur, une suite d’événements semblables à ceux qui ont paru dans le passé. Sans l’influence de l’accoutumance, nous serions totalement ignorants de toute chose de fait au-delà de ce qui est immédiatement présent à la mémoire et aux sens. […]

Il y a donc ici une sorte d’harmonie préétablie entre le cours de la nature et la succession de nos idées ; et bien que les pouvoirs et les forces par lesquels ce cours est gouverné nous soient totalement inconnus, pourtant nos pensées et nos conceptions ont toujours marché, trouvons-nous, au même train que les autres ouvrages de la nature. L’accoutumance est le principe par lequel cette correspondance a été effectuée […]

[…] Comme la nature nous a appris l’usage de nos membres sans nous donner la connaissance des muscles et des nerfs par lesquels ils sont mus, de même elle a implanté en nous un instinct qui porte la pensée en avant, dans un cours qui correspond à celui qu’elle a établi entre les objets extérieurs, bien que nous soyons ignorants de ces pouvoirs et de ces forces dont dépendent totalement ce cours régulier et cette succession des objets. »

Hume, Enquête sur l’entendement humain, Section 5, Traduction Philippe Folliot, UQAC © 2002, p. 40-41, 43-44, 49-50.

 

Ma référence à Hume préférant jouer au tric-trac que se complaire dans le doute sceptique est liée à ce fameux passage du Traité de la nature humaine, qui est pour beaucoup dans la sympathie que m’inspire ce philosophe…

« Où suis-je ? et que suis-je ? De quelles causes tiré-je mon existence et à quelles conditions retournerai-je ? Quel est l’être dont je dois briguer la faveur, et celui dont je dois craindre la colère ? Quels êtres m’entourent ? Sur qui ai-je une influence, et qui en exerce une sur moi ? Toutes ces questions me confondent et je commence à me trouver dans la condition la plus déplorable qu’on puisse imaginer, enveloppé de l’obscurité la plus profonde et absolument privé de l’usage de tout membre et de toute faculté. Très heureusement il se produit que, puisque la raison est incapable de chasser ces nuages, la Nature elle-même suffit à y parvenir ; elle me guérit de cette mélancolie philosophique et de ce délire soit par relâchement de la tendance de l’esprit, soit par quelque divertissement et par une vive impression sensible qui effacent toutes ces chimères. Je dîne, je joue au tric-trac, je parle et je me réjouis avec mes amis ; et si, après trois ou quatre heures d’amusement, je voulais revenir à mes spéculations, celles-ci me paraîtraient si froides, si forcées et si ridicules que je ne pourrais trouver le cœur d’y pénétrer tant soit peu. Alors donc je me trouve absolument et nécessairement déterminé à vivre, à parler et à agir comme les autres hommes dans les affaires courantes de la vie…

facsi3.jpgSi je lutte contre mon inclination, j’aurai une bonne raison pour lui résister : et je ne serai plus entraîné à errer à travers des solitudes désolées et de rudes passages, comme j’en ai rencontré jusqu’ici. Tels sont mes sentiments de mélancolie et d’indolence : et certes je dois avouer que la philosophie n’a rien à lui opposer : elle attend la victoire plus du retour d’une disposition sérieuse et bien inspirée que de la force de la raison et de la conviction. Au moment donc où je suis las du divertissement et de la compagnie et que je me laisse aller à rêver dans ma chambre ou au cours d’une promenade solitaire au bord de l’eau, je sens mon esprit tout ramassé sur lui-même et je suis naturellement incliné à porter mes vues sur tous ces sujets sur lesquels j’ai rencontré tant de discussions au cours de mes lectures et de mes conversations. (…) Je sens naître en moi l’ambition de contribuer à l’instruction de l’humanité et d’acquérir un nom par mes inventions et découvertes. Ces sentiments surgissent naturellement dans ma disposition présente ; et, si je tentais de les bannir en m’attachant à quelque autre occupation ou à quelque divertissement, je sens que j’y perdrais en plaisir ; telle est l’origine de ma philosophie. »

Hume, Traité de la nature humaine, trad. Leroy, Aubier, 1946, p.361.

 

Enfin, voici les passages du chapitre sur les miracles dans l’Enquête sur l’entendement humain :

« Nous hésitons fréquemment devant les récits des autres hommes. Nous mettons en balance les circonstances opposées qui causent un doute ou une incertitude, et quand nous découvrons une supériorité d’un côté, nous penchons vers lui, mais pourtant avec une assurance diminuée en proportion de la force du côté opposé.

(…) Supposez, par exemple, que le fait que le témoignage essaie d’établir participe de l’extraordinaire et du merveilleux ; dans ce cas, l’évidence qui résulte du témoignage admet une diminution plus ou moins grande en proportion de ce que le fait est plus ou moins inhabituel. La raison qui nous fait accorder du crédit aux témoins et aux historiens ne se tire pas d’une connexion perçue a priori entre le témoignage et la réalité ; elle vient de ce que nous sommes accoutumés à trouver de la conformité entre eux. Mais quand le fait attesté est tel qu’il est rarement tombé sous notre observation, il se produit alors une lutte entre deux expériences contraires ; l’une d’elles détruit l’autre dans la mesure de sa force, et l’expérience supérieure peut seulement opérer sur l’esprit par son surcroît de force. C’est exactement ce même principe de l’expérience qui nous donne un certain degré d’assurance en l’attestation des témoins et qui nous donne aussi, dans ce cas, un autre degré d’assurance contre le fait qu’essaient d’établir les témoins ; cette contradiction engendre nécessairement un balancement et une destruction mutuelle de croyance et d’autorité.

Je ne croirais pas une telle histoire, même si Caton me la racontait, c’était une maxime proverbiale à Rome, même du vivant de ce patriote philosophe[1]. L’incrédibilité d’un fait pouvait, accordait-on, invalider une autorité aussi grande.

51RPFQH8G1L._SX284_BO1,204,203,200_.jpgLe prince indien qui refusait de croire les premiers témoignages sur les effets du gel raisonnait correctement, et il fallait naturellement de très forts témoignages pour gagner son assentiment à des faits produit par un état de la nature qui ne lui était pas familier et qui soutenait si peu d’analogie avec les événements dont il avait une expérience constante et uniforme. Bien que  ces faits ne fussent pas contraires à son expérience, ils n’y étaient pas conformes. (…)

Pour que quelque chose soit considéré comme un miracle, il faut qu’il n’arrive jamais dans le cours habituel de la nature. Ce n’est pas un miracle qu’un homme, apparemment en bonne santé, meure soudainement, parce que ce genre de mort, bien que plus inhabituelle que d’autres, a pourtant été vu arriver fréquemment. Mais c’est un miracle qu’un homme mort revienne à la vie, parce que cet événement n’a jamais été observé, à aucune époque, dans aucun pays. Il faut donc qu’il y ait une expérience uniforme contre tout événement miraculeux, autrement, l’événement ne mérite pas cette appellation de miracle. Et comme une expérience uniforme équivaut à une preuve, il y a dans ce cas une preuve directe et entière, venant de la nature des faits, contre l’existence d’un quelconque miracle. Une telle preuve ne peut être détruite et le miracle rendu croyable, sinon par une preuve contraire qui lui soit supérieure.

La conséquence évidente (et c’est une maxime générale qui mérite notre attention) est : aucun témoignage n’est suffisant pour établir un miracle à moins que le témoignage soit d’un genre tel que sa fausseté serait plus miraculeuse que le fait qu’il veut établir ; et même dans ce cas, il y a une destruction réciproque des arguments, et c’est seulement l’argument supérieur qui nous donne une assurance adaptée à ce degré de force qui demeure, déduction faite de la force de l’argument inférieur. Quand quelqu’un me dit qu’il a vu un mort revenu à la vie, je considère immédiatement en moi-même s’il est plus probable que cette personne me trompe ou soit trompée, ou que le fait qu’elle relate ait réellement eu lieu. Je soupèse les deux miracles, et selon la supériorité que je découvre, je rends ma décision et rejette toujours le plus grand miracle. Si la fausseté de son témoignage était plus miraculeuse que l’événement qu’elle relate, alors, et alors seulement, cette personne pourrait prétendre commander ma croyance et mon opinion. »

[1] [Note de Hume :] « Plutarque, Vie de Caton ; Caton le jeune, chap. XXX.

Hume, Enquête sur l’entendement humain, trad. Leroy, GF Flammarion, 1983, p.186-190.

Voilà !