2500 ans de philosophes qui expliquent ce qu’est la philosophie

Platon, Le Banquet 204a-b

Aucun dieu ne philosophe et ne songe à devenir sage, attendu qu’il l’est déjà ; et en général quiconque est sage n’a pas besoin de philosopher. Autant en dirons-nous des ignorants : ils ne sauraient philosopher ni vouloir devenir sages : (…) car enfin nul ne désire les choses dont il ne croit point qu’elle lui manque. — Mais quels sont donc les gens qui font de la philosophie, si ce ne sont ni les sages ni les ignorants ? — (…) Ce sont ceux qui se tiennent entre les deux, entre l’ignorance et la sagesse.

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Aristote, Métaphysique, 982b10-15

C’est en effet par l’étonnement que les humains, maintenant aussi bien qu’au début, commencent à philosopher, d’abord en s’étonnant de ce qu’il y avait d’étrange dans les choses banales, puis, quand ils avançaient peu à peu dans cette voie, en s’interrogeant aussi sur des sujets plus importants, par exemple sur les changements de la Lune, sur ceux du Soleil et des constellations et sur la naissance du Tout. 

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Épicure, Lettre à Ménécée

Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. Car jamais il n’est trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de l’âme. Or celui qui dit que l’heure de philosopher n’est pas encore arrivée ou est passée pour lui, ressemble à un homme qui dirait que l’heure d’être heureux n’est pas encore venue pour lui ou qu’elle n’est plus.

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Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, II, 17

Le temps de la vie de l’homme, un instant ; (…) tout ce qui est de son corps est eau courante ; tout ce qui est de son âme, songe et fumée. Sa vie est une guerre, un séjour sur une terre étrangère. (…) Qu’est-ce donc qui peut nous guider ? Une seule et unique chose : la philosophie. Et la philosophie consiste en ceci : à veiller à ce que le génie qui est en nous reste sans outrage et sans dommage, et soit au-dessus des plaisirs et des peines ; (…) à accepter ce qui arrive et ce qui lui est dévolu (…). Et surtout, à attendre la mort avec une âme sereine sans y voir autre chose que la dissolution des éléments dont est composé chaque être vivant. (…) C’est selon la nature ; et rien n’est mal de ce qui se fait selon la nature.

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Saint Augustin, Doctrine Chrétienne, Livre II, chapitre 40

Si les philosophes ont parfois quelques vérités conformes à nos vérités religieuses, nous ne devons pas les rejeter, mais les leur confisquer comme à d’injustes possesseurs et les faire passer à notre usage.

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Averroès, Discours décisif

Si l’acte de philosopher ne consiste en rien d’autre que dans l’examen rationnel des étants, et dans le fait de réfléchir sur eux en tant qu’ils constituent la preuve de l’existence de l’Artisan [Dieu] (…) ; et si la Révélation recommande bien aux hommes de réfléchir sur les étants et les y encourage, alors il est évident que l’activité désignée sous ce nom [de philosophie] est, en vertu de la Loi révélée, soit obligatoire, soit recommandée.

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Saint Thomas, Somme théologique, Question I article 5

La science sacrée peut faire des emprunts aux sciences philosophiques, mais ce n’est pas qu’elles lui soient nécessaires, c’est uniquement en vue de mieux manifester ce que la science sacrée elle-même enseigne. Ses principes ne lui viennent en effet d’aucune autre science, mais de Dieu immédiatement, par révélation ; d’où il suit que la science sacrée (…) use [des autres sciences] comme d’inférieures et de servantes.

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Montaigne, Essais, I, XX

Cicéron dit que philosopher ce n’est autre chose que s’apprêter à la mort. (…) C’est que toute la sagesse et discours du monde se résout afin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir.

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Descartes, Lettre-préface des Principes de philosophie

La plupart de ceux de ces derniers siècles qui ont voulu être philosophes ont suivi aveuglément Aristote. (…) [Or], pendant qu’on tourne le dos au lieu où l’on veut aller, on s’en éloigne d’autant plus qu’on marche plus longtemps et plus vite (…)  d’où il faut conclure que ceux qui ont le moins appris de tout ce qui a été nommé jusques ici philosophie sont les plus capables d’apprendre la vraie. (…) La vraie philosophie, dont la première partie est la métaphysique, qui contient les principes de la connaissance, entre lesquels est l’explication des principaux attributs de Dieu, de l’immatérialité de nos âmes, et de toutes les notions claires et simples qui sont en nous. La seconde est la physique, en laquelle, après avoir trouvé les vrais principes des choses matérielles, on examine en général comment tout l’univers est composé (…). En suite de quoi il est besoin aussi d’examiner en particulier la nature des plantes, celle des animaux, et surtout celle de l’homme, afin qu’on soit capable par après de trouver les autres sciences qui lui sont utiles. Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale.

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Spinoza, Appendice de la première partie de l’Ethique

Quiconque cherche les véritables causes des miracles, et s’efforce de comprendre les choses naturelles en philosophe, au lieu de les admirer en homme stupide, est tenu aussitôt pour hérétique et pour impie, et proclamé tel par les hommes que le vulgaire adore comme les interprètes de la nature et de Dieu. Ils savent bien, en effet, que l’ignorance une fois disparue ferait disparaître l’étonnement, c’est-à-dire l’unique base de tous leurs arguments, l’unique appui de leur autorité.

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Hume, Conclusion de l’Enquête sur l’entendement humain

Quand nous parcourons les bibliothèques, persuadés de nos principes, quel dégât devons-nous faire? Si nous prenons en main un volume quelconque de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous : contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité et le nombre? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur les choses de fait et d’existence? Non. Confiez-le donc aux flammes, car il ne peut contenir que sophismes et illusions.

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Kant, 2e préface à la Critique de la raison pure

Le philosophe spéculatif reste toujours le dépositaire exclusif d’une science utile au public, qui l’ignore, à savoir la Critique de la raison. Celle-ci, en effet, ne peut jamais devenir populaire, et n’a pas non plus besoin de l’être, car, pas plus que les arguments finement tissés en faveur de vérités utiles ne veulent entrer dans la tête du peuple, pas plus les objections tout aussi subtiles qu’on pourrait élever contre elles ne lui viennent à l’esprit. (…) Seule cette Critique peut couper l’herbe sous le pied au matérialisme, au fatalisme, à l’athéisme, à l’incroyance des libres penseurs, au fanatisme et à la superstition, qui peuvent devenir universellement nuisibles, et pour finir aussi à l’idéalisme et au scepticisme. (…) La Critique est (…) un dispositif préalable nécessaire au développement d’une métaphysique rigoureuse en tant que science.

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Hegel, préface des Principes de la philosophie du droit

Ce qui est rationnel est réel et ce qui est réel est rationnel. C’est la conviction de toute conscience libre de prévention, et la philosophie part de là lorsqu’elle considère l’univers spirituel aussi bien que l’univers naturel. (…) Concevoir ce qui est, est la tâche de la philosophie, car ce qui est, c’est la raison. En ce qui concerne l’individu, chacun est le fils de son temps ; de même aussi la philosophie, elle résume son temps dans la pensée. Il est aussi fou de s’imaginer qu’une philosophie quelconque dépassera le monde contemporain que de croire qu’un individu sautera au-dessus de son temps.

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Schopenhauer, 2e préface au Monde comme volonté et comme représentation

Ce n’est pas à mes contemporains, ce n’est pas à mes compatriotes, c’est à l’humanité que j’offre mon œuvre. (…) Aucun temps, j’ose le dire, n’est moins favorable à la philosophie que celui où elle est indignement exploitée ou comme moyen de gouvernement, ou comme simple gagne-pain. (…) Tandis que les gouvernements font de la philosophie un instrument de politique, les professeurs de philosophie voient dans leur enseignement un métier comme un autre, qui nourrit son homme. (…) Comment la philosophie, devenue un gagne-pain, ne dégénérerait-elle pas en sophistique ? (…) Qu’y a-t-il, je vous prie, de commun entre ma philosophie, (…) qui ne connaît aucun égard, qui ne fait pas vivre, qui se perd dans la spéculation, n’ayant pour étoile que la vérité toute nue, sans rémunération, sans amitiés, le plus souvent en butte à la persécution, et poursuivant néanmoins sa marche, sans regarder à droite ou à gauche, qu’y a-t-il de commun, je le répète, entre elle et (…) cette philosophie universitaire d’excellent rapport, qui, chargée de cent intérêts et de mille ménagements divers, s’avance avec circonspection et en louvoyant, sans jamais perdre de vue la crainte du Seigneur, les volontés du ministère, les dogmes de la religion d’État, les exigences de l’éditeur, la faveur des étudiants, la bonne amitié des collègues, la marche de la politique quotidienne, l’opinion du jour et mille autres inspirations du même genre ? (…) Ce sont là, j’ose le dire, deux formes radicalement distinctes de la philosophie.

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Nietzsche, Ecce Homo, préface

La philosophie, telle que je l’ai vécue, telle que je l’ai entendue jusqu’à présent, c’est l’existence volontaire au milieu des glaces et des hautes montagnes — la recherche de tout ce qui est étrange et problématique dans la vie, de tout ce qui, jusqu’à présent, a été mis au ban par la morale. (…) Toute conquête, chaque pas en avant dans le domaine de la connaissance a son origine dans le courage, dans la dureté à l’égard de soi-même, dans la propreté vis-à-vis de soi-même. Je ne réfute pas un idéal, je me contente de mettre des gants devant lui… Nitimur in vetitum [nous sommes attirés par ce qui est interdit], par ce signe ma philosophie sera un jour victorieuse, car jusqu’à présent on n’a interdit par principe que la vérité.

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Wittgenstein, Cahier bleu et Recherches philosophiques §119

Examinez la question : « Pourquoi devrait-on appeler ce que nous faisons ici « philosophie » ? Pourquoi devrait-on considérer cela comme l’unique héritier légitime des différentes activités qui portaient auparavant ce nom ? (…) La philosophie, selon notre utilisation du mot, est un combat contre la fascination que des formes d’expressions exercent sur nous (…) Les résultats de la philosophie consistent dans la découverte d’un simple non-sens, et dans les bosses que la pensée s’est faites en se cognant contre les limites du langage.

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Russell, The philosophy of logical atomism

L’intérêt de la philosophie est de partir de quelque chose de si simple qu’il semble que cela ne vaille pas la peine d’être dit, et d’arriver à quelque chose de si paradoxal que personne ne le croira.

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Les images et musiques

Platon : https://www.reddit.com/r/BeAmazed/comments/g6n8s3/ai_renders_realistic_images_of_plato_alexander/
https://www.youtube.com/watch?v=pYCk-4fQwRs

Aristote :
https://www.greecehighdefinition.com/blog/2020/11/18/12-reconstructed-faces-of-famous-ancient-greek-philosophers-poets-mathematicians-and-politicians
https://www.youtube.com/watch?v=9V7eBXN0Q_I

Epicure :
https://twitter.com/ATomasi__/status/1356739732366049280?s=20
https://youtu.be/DeoOJbQB8rU

Marc Aurèle :
https://imperiumromanum.pl/en/curiosities/reconstruction-of-image-of-marcus-aurelius/
https://youtu.be/kKrqZ1d7Utg

Augustin d’Hippone et Thomas d’Aquin
https://youtu.be/kK5AohCMX0U

Averroès
https://www.youtube.com/watch?v=t3pMnufAnq0

Montaigne
https://youtu.be/FEBO1ibzSX4

Descartes
https://dribbble.com/shots/3510668-Ren-Descartes
https://youtu.be/8O_oeMTnn84

Spinoza
https://youtu.be/bWyrxAZCOhA

Hume
https://youtu.be/XPcnZLeextk

Kant
https://dribbble.com/shots/3573162-Immanuel-Kant
https://youtu.be/DH4haNr-Gw4

Hegel
https://youtu.be/WivalAzyIfk

Schopenhauer
https://www.artstation.com/artwork/rRZGbO
https://youtu.be/EzuG7EsFcpk

Nietzsche
https://hadikarimi.com/portfolio/friedrich-nietzsche-1882
https://youtu.be/Szdziw4tI9o

Wittgenstein
https://youtu.be/eFHdRkeEnpM

Russell
https://youtu.be/G0mnPCi5lS8

Que vois-je ? | L’argument du spectre inversé

Si vous voulez en apprendre davantage ce que les philosophes contemporains racontent à propos du spectre inversé, vous pouvez commencer par l’article de la Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Sinon, n’hésitez pas à regarder toute ma playlist sur la philosophie de l’esprit. Surtout si vous êtes présentement dans un état de conscience altéré.

Où suis-je ?

une nouvelle de Daniel Dennett

Maintenant que j’ai gagné mon procès en vertu de la loi d’accès à l’information, je suis libre de vous révéler pour la première fois un étrange épisode de ma vie qui pourrait être d’un certain intérêt, non seulement pour les spécialistes de philosophie de l’esprit, d’intelligence artificielle et de neurosciences, mais aussi pour le grand public.

Il y a de cela quelques années, des responsables du Pentagone m’ont proposé de me porter volontaire pour une mission secrète à haut risque. En collaboration avec la NASA et Howard Hughes, le ministère de la Défense dépensait des milliards sur le développement d’un Procédé de Tunnelage à Détonation Radioactive, ou PTDR. Ce dispositif était censé creuser à grande vitesse un tunnel à travers le noyau terrestre afin d’envoyer un type spécial d’ogive nucléaire « tout droit dans les silos à missiles des Rouges », pour reprendre les mots d’une huile du Pentagone. 

Lors d’un premier essai, ils avaient réussi à enfoncer une ogive à environ un kilomètre de profondeur sous Tulsa, dans l’Oklahoma, et ils voulaient que je la récupère pour eux. « Pourquoi moi ? » demandai-je. Eh bien, parce que la mission impliquait des applications pionnières de la recherche actuelle sur le cerveau, et qu’ils avaient entendu parler de mon intérêt pour les neurosciences ainsi que, bien sûr, de ma curiosité faustienne, de mon grand courage, et j’en passe… Aussi, comment pouvais-je refuser ? La difficulté qui avait poussé le Pentagone à s’adresser à moi tenait à ce que l’appareil qu’il s’agissait de récupérer était extrêmement radioactif, et ceci d’une façon inédite. D’après les instruments de mesure, la nature du dispositif et ses interactions complexes avec des poches de matière profondément enfouies sous terre avaient produit des radiations susceptibles de provoquer de graves anomalies dans certains tissus cérébraux. Il n’y avait aucun moyen connu de protéger le cerveau de ces rayons mortels, qui étaient apparemment inoffensifs pour les autres tissus et organes du corps. On avait donc décidé que la personne envoyée pour récupérer le dispositif devrait laisser son cerveau derrière elle. L’organe serait conservé en un lieu sûr d’où il pourrait exécuter ses fonctions normales de contrôle au moyen d’un système sophistiqué de liaison radio. Étais-je prêt à me livrer à une intervention chirurgicale qui consistait en fait en l’ablation complète de mon cerveau, lequel serait ensuite placé dans un système de survie au Centre Spatial de Houston ? Chaque voie d’entrée et de sortie, une fois rompue, serait rétablie par une paire de transmetteurs radio miniaturisés, l’un fixé au cerveau, l’autre aux extrémités sectionnées des nerfs dans le crâne vide. Aucune information ne serait perdue, toute la connectivité serait préservée. Au départ, je me montrais un peu réticent. Cela fonctionnerait-il vraiment ? Les neurochirurgiens de Houston m’encouragèrent : « Concevez cela », disaient-ils, « comme une simple élongation des nerfs. Si votre cerveau était déplacé de deux ou trois centimètres dans votre crâne, cela ne causerait aucune altération ni aucun dommage à votre esprit. Nous allons simplement rendre vos nerfs indéfiniment élastiques en y insérant des liaisons radio. »

J’eus l’opportunité de visiter le laboratoire de support de vie à Houston, et je vis la cuve neuve et étincelante dans laquelle mon cerveau serait placé, au cas où j’accepterais. Je rencontrai l’équipe en charge du centre, composée de brillants neurologues, hématologues, biophysiciens et ingénieurs en électronique, et après quelques jours de discussions et de démonstrations, j’acceptai de faire un essai. Il fallut me soumettre à un large éventail de tests sanguins, de scanners cérébraux, d’expériences, d’entretiens, etc. L’équipe prit en note mon autobiographie dans ses moindres détails, établit des inventaires fastidieux de mes croyances, espoirs, craintes et goûts. Ils dressèrent même la liste de mes enregistrements de musique préférés et j’eus droit à une séance de psychanalyse accélérée.

Vint enfin le jour de l’intervention chirurgicale qui, bien sûr, se déroula sous anesthésie, si bien que je ne me souviens de rien quant à l’opération elle-même. En me réveillant, j’ouvris les yeux, regardai autour de moi, et posai l’inévitable, la traditionnelle, la tristement banale question post-opératoire : « Où suis-je ? » L’infirmière se pencha vers moi en souriant : « Vous êtes à Houston », dit-elle, et je songeai que cela avait encore de bonnes chances d’être vrai d’une façon ou d’une autre. Elle me tendit un miroir. Comme prévu, je vis de minuscules antennes dépassant de ports en titane rivés à mon crâne.

« J’imagine que l’opération est un succès », dis-je. « Je veux aller voir mon cerveau. » Ils me conduisirent (j’étais encore un peu étourdi et chancelant) à travers un long couloir jusqu’au laboratoire de support de vie. Je fus accueilli par une salve d’applaudissements de la part de toute l’équipe du centre, et je répondis par ce qui fut, je l’espère, une salutation joviale. J’avais encore des vertiges et l’on guida mes pas jusqu’à la cuve de support de vie. Je regardai à travers le verre. Là, flottant dans ce qui ressemblait à du Canada Dry, se trouvait indéniablement un cerveau humain, quoiqu’il fût presque entièrement recouvert de puces électroniques, de tubes, d’électrodes et de tout un attirail.  « C’est le mien ? » demandai-je. « Appuyez sur l’interrupteur du transmetteur de sortie, là sur le côté de la cuve, et voyez par vous-même », répondit le directeur du projet. Je poussai l’interrupteur sur OFF, et je m’effondrai immédiatement, engourdi et nauséeux, dans les bras des techniciens, dont un eut la gentillesse de remettre l’interrupteur sur ON. Pendant que je luttais pour retrouver mon équilibre et ma contenance, je me fis cette réflexion : « Eh bien, me voilà ici, assis sur une chaise pliante, regardant mon propre cerveau à travers une plaque de verre… Mais attends un peu », m’interrompis-je, « n’aurais-je pas dû penser plutôt : me voilà ici, flottant dans un fluide pétillant, fixé par mes propres yeux ? » Je m’efforçai de penser cette pensée. Je tentai de la projeter dans la cuve, de l’offrir généreusement à mon cerveau, mais je ne parvins pas à mener à bien cet exercice avec la moindre conviction. J’essayai encore. « Me voilà ici, Daniel Dennett, suspendu dans un fluide pétillant, fixé par mes propres yeux. » Non, ça ne marchait tout simplement pas. Voilà qui était fort intrigant et déconcertant. En tant que philosophe aux convictions physicalistes, je croyais fermement que la production de mes pensées devait avoir lieu quelque part dans mon cerveau. Pourtant, lorsque je pensais « Me voilà ici », là où la pensée me paraissait venir, c’était ici, à l’extérieur de la cuve, où moi, Dennett, je me tenais debout les yeux fixés sur mon cerveau. 

J’essayai encore et encore de me penser dans la cuve, mais sans succès. Je tentais de m’échauffer progressivement pour la tâche en faisant des exercices mentaux. Je me disais : « Le soleil brille là-bas » cinq fois de suite, en désignant mentalement à chaque fois un lieu différent : dans l’ordre, le coin ensoleillé du laboratoire, la pelouse visible devant l’hôpital, la ville de Houston, puis Mars, et enfin Jupiter. Je m’aperçus que je n’avais aucune difficulté à faire sauter mes « là-bas » à travers la carte du ciel jusqu’à une destination précise. Je pouvais en un instant envoyer un « là-bas » aux confins de l’espace, puis viser par mon « là-bas » suivant, avec une précision extrême, le quart supérieur gauche d’une tache de rousseur sur mon bras. Pourquoi avais-je tant de mal avec « ici » ? « Ici à Houston » fonctionnait assez bien, tout comme « ici dans le laboratoire », et même « ici dans cette partie du laboratoire », mais « ici dans la cuve » semblait toujours n’être qu’une vocalisation mentale dénuée de sens. J’essayai de fermer les yeux en le pensant. Cela semblait aider, mais je n’y arrivais toujours pas, sauf peut-être pendant un instant fugace. Je ne pouvais pas en être sûr. Le fait de découvrir que je ne pouvais pas en être sûr était également troublant. Comment pouvais-je savoir quel endroit je voulais dire par « ici » quand je pensais « ici » ? Pouvais-je penser vouloir dire un certain lieu, alors qu’en fait je voulais en dire un autre ? Je ne voyais pas comment admettre cela sans dénouer les derniers liens intimes entre une personne et sa propre vie mentale qui avaient survécu à l’assaut des neuroscientifiques, des philosophes, des physicalistes et des behavioristes. Peut-être étais-je incorrigible quant au lieu que je voulais dire en disant « ici ». Mais dans les circonstances actuelles, il me semblait ou bien que j’étais condamné, par la seule force d’une habitude mentale, à ce que mes pensées indexicales soient systématiquement fausses, ou bien que le lieu où se trouve une personne (et donc où ses pensées sont produites du point de vue de l’analyse sémantique) n’est pas nécessairement le lieu où réside son cerveau, le siège physique de son âme. Nageant en pleine confusion, je tentai de m’orienter en me raccrochant au stratagème préféré des philosophes : je commençai à donner des noms aux choses. 

« Yorick », dis-je tout haut à mon cerveau, « tu es mon cerveau. Le reste de mon corps, assis dans cette chaise, je te baptise Hamlet. » Nous sommes donc tous ici : Yorick est mon cerveau, Hamlet est mon corps, et je suis Dennett. Maintenant, où suis-je ? Et quand je pense « Où suis-je ? », où cette pensée se produit-elle ? se produit-elle dans mon cerveau, qui se prélasse dans la cuve, ou juste ici entre mes oreilles où il me semble qu’elle se produise ? Ou bien, nulle part ? Ses coordonnées temporelles ne me posent aucun souci ; ne doit-elle pas avoir aussi des coordonnées spatiales ? Je commençai à dresser une liste de possibilités :

1. Où va Hamlet, va Dennett. Ce principe est aisément réfuté en faisant appel à la classique expérience de pensée de la transplantation de cerveau, si chère aux philosophes. À supposer que Tom et Dick échangent leurs cerveaux respectifs, Tom sera la personne qui possède l’ancien corps de Dick — il suffit de lui demander ; il soutiendra qu’il est Tom et pourra vous révéler les détails les plus intimes de son autobiographie. Ainsi est-il assez clair que mon corps actuel et moi-même pouvons être séparés, tandis qu’il semble peu probable que je puisse être séparé de mon cerveau. La théorie intuitive qui émerge directement de ces expériences de pensée est que, dans une transplantation de cerveau, il vaut mieux être le donneur que le receveur. On aurait dû appeler ce type d’opération une transplantation de corps, en fait. Donc peut-être la vérité était-elle que…

2. Où va Yorick, va Dennett. Ce n’était pas attrayant, ceci dit. Comment pourrais-je être dans la cuve et non sur le point d’aller n’importe où, alors que j’étais si manifestement à l’extérieur de la cuve, formant le projet coupable de retourner dans ma chambre pour m’offrir un copieux déjeuner. Penser cela revenait à présupposer la réponse à la question, je m’en apercevais, mais il me semblait tout de même que cela me menait à une idée importante. En cherchant une justification pour mon intuition, j’en vins à formuler une sorte d’argument légal qui aurait pu plaire à Locke.

Supposons, dis-je en moi-même, que je m’envole maintenant pour la Californie, que je braque une banque et que je sois arrêté. Dans quel État serais-je jugé ? En Californie, où le vol a eu lieu, ou au Texas, où se trouve le cerveau du gang ? Serais-je un criminel de Californie avec un cerveau extra-territorial, ou un criminel texan contrôlant à distance une sorte de complice en Californie. Peut-être passerais-je entre les mailles du filet du seul fait de l’indécidabilité de cette question de juridiction, quoiqu’on puisse éventuellement considérer qu’il s’agit d’une infraction inter-États, et donc fédérale. Quoi qu’il en soit, supposons que je sois condamné. La Californie se contenterait-elle de jeter Hamlet en prison, sachant que Yorick mène la belle vie et profite luxueusement des eaux du Texas ? Le Texas incarcérerait-il Yorick, laissant Hamlet libre de prendre le prochain bateau pour Rio ? Cette alternative me semblait attrayante. En l’absence de peine capitale ou de toute autre punition cruelle et inhabituelle, l’État serait obligé de maintenir le système de survie de Yorick, même s’il le déplaçait de Houston à Leavenworth, et mis à part le désagrément de l’opprobre, cela ne me dérangerait pas le moins du monde et je me considérerais comme un homme libre dans ces circonstances. Si l’État a intérêt à contraindre des personnes à aller en prison, il ne réussirait pas à me mettre moi en prison en y installant Yorick. Si c’était vrai, cela suggérerait une troisième alternative.

3. Dennett est là où il pense être. Généralisée, cette thèse pouvait s’exprimer ainsi : à tout moment, une personne a un certain point de vue, et la localisation de ce point de vue (qui est déterminé de façon interne par le contenu du point de vue) est aussi la localisation de la personne.

Une telle proposition n’est pas sans soulever de nouveaux embarras, mais elle me semblait constituer un pas dans la bonne direction. Le seul problème était que cela paraissait nous mettre dans une improbable situation « face, je gagne, pile, tu perds » d’infaillibilité en matière de localisation. Ne m’étais-je pas moi-même souvent trompé sur l’endroit où je me trouvais, et n’avais-je pas été aussi souvent incertain ? Ne peut-on pas se perdre ? Bien sûr, mais se perdre géographiquement n’est pas la seule façon de se perdre. Une personne qui s’égare dans les bois pourrait tenter de se rassurer en songeant qu’au moins elle sait où elle est : elle est précisément ici, dans l’environnement familier de son propre corps. Peut-être que, dans ce cas, ce n’est pas attirer son attention sur quelque chose qui lui soit d’une grande aide. Ceci dit, on peut imaginer d’autres situations plus problématiques, et peut-être étais-je dans une telle situation en ce moment. 

Le point de vue avait clairement quelque chose à voir avec la localisation personnelle, mais c’était en soi une notion obscure. Il était évident que le contenu du point de vue d’une personne n’était pas identique au contenu de ses croyances et pensées, ni déterminé par celles-ci. Par exemple, que dire du point de vue du spectateur de Cinérama qui hurle et se tord dans son siège lorsque les images des montagnes russes surmontent son détachement psychologique ? A-t-il oublié qu’il est assis en sécurité dans la salle de cinéma ? Dans ce cas, j’étais enclin à dire que cette personne fait l’expérience d’une illusion de changement de point de vue. Dans d’autres cas, ma tendance à qualifier ces changements d’illusoires était moins forte. 

Les travailleurs des laboratoires et des usines qui manipulent des matières dangereuses en contrôlant des bras et des mains mécaniques avec des effets de rétroaction subissent un changement de point de vue plus net et plus prononcé que tout ce que le Cinérama peut provoquer. Ils peuvent sentir le poids et l’aspect glissant des conteneurs qu’ils manipulent de leurs doigts métalliques. Ils savent parfaitement où ils se trouvent et ne sont pas induits en erreur par l’expérience, mais c’est comme s’ils étaient à l’intérieur de la chambre d’isolement dans laquelle ils regardent. Par un effort de leur pensée, ils sont en mesure de passer d’un point de vue à l’autre, un peu comme si un cube de Necker transparent ou un dessin d’Escher changeait de perspective sous leurs yeux. Il semblerait extravagant de supposer qu’en effectuant cette gymnastique mentale, ils se transportent eux-mêmes d’une pièce à l’autre.

Néanmoins, leur exemple me donna de l’espoir. Si j’étais en fait dans la cuve en dépit de mes intuitions, je serais peut-être capable de m’entraîner à adopter ce point de vue, ne serait-ce qu’à force d’habitude. Il faudrait m’imprégner de l’idée d’être moi-même flottant confortablement dans ma cuve, télétransmettant mes volitions à ce corps familier là-bas. Je me fis la réflexion que le degré de difficulté de cette tâche était probablement indépendant de la vérité quant à la localisation de son cerveau. Si je m’y étais exercé avant l’opération, peut-être que cela me serait devenu désormais comme une seconde nature. Vous pouvez vous-même en ce moment vous essayer à un tel trompe-l’œil. Imaginez que vous ayez écrit une lettre incendiaire que le Times a publiée, suite à quoi le gouvernement aurait décidé de confisquer votre cerveau pour une période probatoire de trois ans dans sa Clinique des Cerveaux Dangereux, à Bethesda, dans le Maryland. Bien entendu, votre corps a toujours la liberté de gagner un salaire et peut ainsi continuer d’accumuler des revenus imposables. À cet instant, toutefois, votre corps est assis dans une salle à écouter Daniel Dennett faire le récit singulier d’une expérience similaire. Essayez. Concevez-vous vous-même à Bethesda, puis ramenez avec nostalgie votre pensée à votre corps, très loin d’ici, et qui semble pourtant si proche. Ce n’est que par un effort de contrainte exercé à distance (par vous-même ? par le gouvernement ?) que vous pourrez contrôler les impulsions qui feront applaudir ces mains, puis amener ce vieux corps aux toilettes, et enfin à un verre de cognac bien mérité au bar. La tâche de l’imagination est certainement difficile, mais si vous réussissez les résultats pourraient être de nature à vous consoler. 

Quoi qu’il en soit, j’étais donc à Houston, perdu dans mes pensées pour ainsi dire, mais pas pour longtemps. Mes spéculations furent bientôt interrompues par les médecins qui désiraient tester ma nouvelle prothèse de système nerveux, avant de m’envoyer pour ma mission à haut risque. Comme je l’ai déjà mentionné, j’étais encore un peu étourdi dans un premier temps, ce qui n’avait rien de surprenant, mais je m’habituais assez vite à ces nouvelles circonstances (lesquelles, après tout, étaient presque indiscernables des circonstances antérieures). Mon adaptation n’était pas parfaite cependant, et je continue à ce jour de souffrir de légères difficultés de coordination. La vitesse de la lumière est élevée, mais finie, et à mesure que mon cerveau et mon corps s’éloignent l’un de l’autre, les interactions subtiles de mes systèmes rétroactifs sont perturbées par des décalages temporels. De même qu’une personne devient presque incapable de parler à cause d’un retard ou d’un écho dans la perception de sa propre voix, de même, par exemple, je suis pratiquement incapable de suivre des yeux un objet en mouvement lorsque mon cerveau et mon corps sont séparés de plus de quelques kilomètres. Dans la plupart des cas, ma déficience est à peine détectable, bien que je ne puisse plus frapper une balle à la volée avec la précision de jadis. Il y a aussi quelques compensations. Bien que l’alcool ait toujours le même goût et qu’il réchauffe mon gosier tout en abimant mon foie, je peux en boire autant que je veux sans éprouver la moindre ivresse, une curiosité que certains amis proches ont pu remarquer (bien que j’aie parfois feint d’être saoul pour ne pas attirer l’attention sur ma condition particulière). Pour des raisons similaires, je prends de l’aspirine par voie orale pour une entorse du poignet, mais si la douleur persiste, je demande à Houston de m’administrer de la codéine in vitro. En période de maladie, la facture de téléphone peut être salée.

Mais revenons à mon aventure. Pour finir, les médecins et moi-même étions d’avis que j’étais prêt à entreprendre ma mission sous terre. Je laissai donc mon cerveau à Houston et l’on me conduisit en hélicoptère vers Tulsa. En tout cas, c’est ainsi que les choses semblaient se passer de mon point de vue. C’est ce que j’aurais dit si je m’en étais tenu à ce qui me passait par la tête. Pendant le voyage, je réfléchis davantage à mes angoisses antérieures et je conclus que ces premières spéculations postopératoires avaient été teintées de panique. Le fond de l’affaire n’était pas aussi étrange ou métaphysique que je l’avais supposé. Où étais-je ? En deux endroits, manifestement : à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la cuve. Tout comme on peut avoir un pied dans le Connecticut et l’autre dans le Rhode Island, je me trouvais en deux endroits à la fois. Je m’étais éparpillé, pourrait-on dire. Plus je réfléchissais à cette réponse, plus elle me semblait évidente. Mais, chose étrange à dire, plus elle me semblait évidente, moins me semblait importante la question à laquelle elle répondait. Sort malheureux, mais pas sans précédent, pour une question philosophique. Bien sûr, cette réponse ne me satisfaisait pas complètement. Une question restait en suspens, à laquelle j’aurais voulu avoir une réponse, et qui n’était ni « Où sont mes parties diverses et variées ? » ni « Quel est mon point de vue actuel ? ». Ou tout au moins, il semblait y avoir une telle question. Car il semblait indéniable que c’était moi, et non pas simplement la plus grande part de moi, qui étais en train de descendre dans les profondeurs de la Terre sous Tulsa à la recherche d’une ogive nucléaire.

Quand je retrouvai l’ogive, je m’estimai heureux d’avoir laissé mon cerveau derrière moi car l’aiguille du compteur Geiger spécial que j’avais pris avec moi s’affolait tellement qu’elle semblait prête à sortir du cadran. J’appelai le centre de contrôle de Houston sur ma radio ordinaire et je l’informai de ma position et de mes progrès. En retour, ils me donnèrent des instructions pour le démantèlement du véhicule à partir de mes observations sur place. J’étais au travail avec mon chalumeau quand, tout à coup, une chose terrible se produisit. Je devins complètement sourd. Je pensai d’abord que ce n’était que mes écouteurs radio qui ne fonctionnaient plus, mais en tapant sur mon casque, je m’aperçus que je n’entendais rien. De toute apparence, mes transmetteurs auditifs avaient grillé. Je ne pouvais plus entendre le centre de contrôle de Houston ni ma propre voix, mais je pouvais parler, et je commençai donc à leur expliquer ce qu’il se passait. Au milieu de ma phrase, je compris que quelque chose d’autre n’allait pas. Mon appareil vocal venait de se paralyser. Puis ma main droite devint flasque — un autre transmetteur était mort. J’étais vraiment dans le pétrin. Mais le pire était à venir. Après quelques minutes encore, c’est ma vue que je perdis. Je maudis ma malchance, puis je maudis les scientifiques qui m’avaient entraîné dans ce grave péril. Je restais ainsi, sourd, immobile, aveugle, dans un trou radioactif à plus d’un kilomètre sous Tulsa. Puis la dernière de mes liaisons radio cérébrales se rompit et je me trouvais soudain confronté à un problème inédit et plus choquant encore : alors qu’un instant plus tôt j’étais enterré vivant dans l’Oklahoma, je me trouvais maintenant désincarné à Houston. Ma compréhension de ce nouveau statut ne fut pas immédiate. Il me fallut plusieurs minutes d’angoisse avant d’appréhender l’idée que mon pauvre corps gisait à plusieurs centaines de kilomètres de là, avec un cœur qui battait et des poumons qui respiraient, mais en dehors de cela aussi mort que le corps de n’importe quel donneur d’organe vital, le crâne rempli d’appareils électroniques inutiles et défectueux. Le changement de perspective que j’avais jugé presque impossible auparavant semblait maintenant tout à fait naturel. Bien que je puisse me penser revenu dans mon corps enterré sous Tulsa, il me fallait un certain effort pour maintenir l’illusion. Car il était certainement illusoire de penser que j’étais encore dans l’Oklahoma : j’avais perdu tout contact avec ce corps. 

Il m’apparut alors, avec un de ces éclairs de révélation dont nous devrions nous méfier, que je venais de faire une impressionnante démonstration de l’immatérialité de l’âme à partir seulement de principes et de prémisses physicalistes. En effet, alors que s’éteignait le dernier signal radio entre Tulsa et Houston, n’avais-je pas été transporté de Tulsa à Houston à la vitesse de la lumière ? Et n’avais-je pas accompli cela sans aucune augmentation de masse ? Ce qui s’était déplacé de A à B à une telle vitesse, c’était bien moi-même, ou en tout cas mon âme ou mon esprit — centre sans masse de mon être et foyer de ma conscience. Mon point de vue avait pris un peu de retard, mais j’avais déjà remarqué l’influence indirecte du point de vue sur la localisation personnelle. Je ne voyais pas comment un philosophe physicaliste pourrait s’opposer à cela, sauf à emprunter la voie funeste et contre-intuitive qui consiste à refuser purement et simplement de parler de personnes. Pourtant, la notion de personne est si bien ancrée dans la vision du monde de chacun, ou tout au moins me semblait-il, que toute négation manquerait aussi curieusement de conviction, aussi systématiquement de sincérité, que la négation cartésienne : « non sum », [je ne suis pas].

Les joies de la découverte philosophique me permirent ainsi de surmonter de difficiles minutes, ou même des heures entières, alors que mon impuissance et le caractère désespéré de ma situation m’apparaissaient de plus en plus clairement. Des vagues de panique et même de nausée m’envahirent, rendues encore plus atroces par l’absence des phénoménologies normalement induites par le corps. Pas de montée d’adrénaline faisant frissonner mes bras, pas de cœur battant à tout rompre, pas de bouche sèche. J’eus bien une sensation de chute qui noua mon estomac à un certain moment, ce qui me donna brièvement le faux espoir que j’étais en train de subir le processus inverse de celui qui m’avait mis dans cette situation — une dé-désincarnation progressive. Mais le caractère isolé et unique de cette contraction me convainquit bientôt que ce n’était que la première d’une série horrible d’hallucinations de membre fantôme dont, comme toute autre personne amputée, j’allais vraisemblablement souffrir.

Mon état d’esprit entra dans une phase chaotique. D’un côté, j’étais transportée d’allégresse par ma trouvaille philosophique et je me creusais la cervelle (l’une des rares activités que je pouvais encore pratiquer normalement) pour trouver un moyen de communiquer ma découverte aux journaux ; de l’autre côté, j’étais amer, je me sentais seul, terrifié et incertain. Fort heureusement, cet état ne dura pas très longtemps, car l’équipe de Houston me donna un sédatif qui me plongea dans un sommeil sans rêve, et je m’éveillai au son, d’une fidélité exceptionnelle, des premières notes familières de mon trio de Brahms préféré pour piano et cordes. C’était donc pour cela qu’ils avaient demandé une liste de mes enregistrements préférés ! Il ne me fallut pas longtemps pour m’apercevoir que j’écoutais la musique sans avoir d’oreille. La sortie du canal stéréo était envoyée, après un circuit de rectification sophistiqué, directement dans mon nerf auditif. J’étais branché sur Brahms, une expérience inoubliable pour tout esthète de stéréo. À la fin du disque, je ne fus pas surpris d’entendre la voix rassurante du directeur du projet me parler dans un microphone qui était désormais ma prothèse d’oreille. Il confirma mon analyse de ce qui avait mal tourné et m’assura que des mesures étaient prises en vue de me réincorporer. Il ne développa pas davantage et, après quelques morceaux de musiques supplémentaires, je finis par m’endormir. Mon sommeil dura, appris-je plus tard, presque une année entière, et quand je m’éveillai, ce fut pour être entièrement rendu à mes sens. En me regardant dans un miroir, toutefois, je fus un peu surpris d’y voir un visage qui ne m’était pas familier. Barbu et un peu plus lourd, il avait sans doute une ressemblance de famille avec mon ancien visage, le même air d’intelligence vive et de caractère résolu, mais c’était assurément un nouveau visage. Une exploration intime plus poussée ne me laissa aucun doute sur le fait qu’il s’agissait d’un nouveau corps, et le directeur du projet confirma cette conclusion. Il ne livra aucune information sur le passé de mon nouveau corps et je décidai (avec sagesse, me semble-t-il rétrospectivement) de ne pas insister. Comme de nombreux philosophes qui n’ont pas vécu mon calvaire l’ont récemment supposé, l’acquisition d’un nouveau corps laisse intacte la personne. Et après une période d’ajustement à une nouvelle voix, à de nouvelles forces et faiblesse musculaires, et ainsi de suite, la personnalité est elle aussi largement préservée. Des changements plus spectaculaires à ce niveau ont été régulièrement observés chez des personnes ayant subi une chirurgie plastique importante, sans parler des opérations de changement de sexe, et je pense que personne ne conteste la survie de la personne dans de tels cas. Quoi qu’il en soit, je m’adaptai rapidement à mon nouveau corps, au point de ne plus pouvoir rappeler à ma conscience ni même à ma mémoire ce qui en faisait la nouveauté. Mon reflet dans le miroir me devint bientôt une image tout à fait familière. Cette image, soit dit en passant, me montrait encore des antennes, aussi ne fus-je pas surpris d’apprendre que mon cerveau n’avait pas été déplacé de son refuge dans le laboratoire de support de vie.

Je décidai que ce bon vieux Yorick méritait bien une visite. Moi et mon nouveau corps, que nous pourrions aussi bien appeler Fortinbras, entrâmes dans le laboratoire familier, accueillis par une nouvelle salve d’applaudissements de toute l’équipe technique, qui se félicitait elle-même bien sûr, et non pas moi. Encore une fois, je me tins devant la cuve et contemplai le pauvre Yorick, et sur un coup de tête, à nouveau, je poussai l’interrupteur du transmetteur de sortie. Imaginez ma surprise lorsque rien d’inhabituel ne se produisit. Pas d’évanouissement, pas de nausée, aucun changement notable. Un technicien s’empressa de remettre l’interrupteur sur ON, mais je ne ressentais toujours rien. J’exigeai une explication, et le directeur du projet s’empressa de me la fournir. Avant même d’avoir opéré la première fois, ils avaient construit une copie numérique de mon cerveau, reproduisant à la fois la structure complète de traitement de l’information et la vitesse de calcul de mon cerveau dans un programme informatique géant. Après l’opération, mais avant d’oser m’envoyer en mission dans l’Oklahoma, ils avaient fait fonctionner en parallèle Yorick et ce système informatique. Les signaux entrants de Hamlet étaient envoyés simultanément aux récepteurs de Yorick ainsi qu’aux champs d’entrées de l’ordinateur. Et les signaux de sorties provenant de Yorick n’étaient pas seulement télétransmis à Hamlet, mon corps ; ils étaient aussi enregistrés et comparés aux sorties simultanées du programme informatique, qui avait été appelé Hubert pour une raison que j’ignore. Au fil des jours et même des semaines, les sorties restèrent identiques et synchronisées, ce qui bien sûr ne suffisait pas à prouver qu’ils avaient réussi à copier la structure fonctionnelle de mon cerveau, mais cela apportait un soutien empirique très encourageant à cette thèse.

Les signaux entrants de Hubert, et donc son activité, avaient été maintenus parallèles à ceux de Yorick durant mes jours désincarnés. Et récemment, pour en faire la démonstration, ils avaient actionné l’interrupteur principal qui, pour la première fois, donnait à Hubert le contrôle direct de mon corps — non pas mon corps Hamlet, bien sûr, mais Fortinbras. (J’appris plus tard que Hamlet n’avait jamais été extrait de sa demeure souterraine, et l’on pouvait supposer depuis qu’il était largement retourné à la poussière. Au fond de ma tombe repose encore la somptueuse ogive abandonnée, avec le mot PTDR inscrit en grosses lettres sur son côté — une circonstance qui pourrait donner aux archéologues du siècle prochain une curieuse idée des rites funéraires de leurs ancêtres).

Les techniciens du laboratoire me montrèrent alors l’interrupteur principal, qui avait deux positions, marquées C, pour Cerveau (ils ne savaient pas que mon cerveau s’appelait Yorick), et H, pour Hubert. L’interrupteur pointait effectivement sur H, et ils m’expliquèrent que si je le souhaitais, je pouvais le remettre sur C. La main sur le cœur (et mon cerveau dans sa cuve), je poussai l’interrupteur. Il ne se passa rien. Un clic, et voilà. Pour tester ce qu’ils affirmaient, l’interrupteur principal étant maintenant réglé sur C, je désactivai le transmetteur de sortie de Yorick sur la cuve et, comme attendu, je commençai à m’évanouir. Une fois le transmetteur de sortie remis en marche et mes esprits retrouvés, pour ainsi dire, je continuai de jouer avec l’interrupteur principal, en passant d’une position à l’autre. Je constatai qu’à l’exception du clic de transition, j’étais incapable de détecter la moindre différence. Je pouvais basculer pendant que je parlais, et la phrase que j’avais commencée à prononcer sous le contrôle de Yorick se terminait sans pause ni heurt d’aucune sorte sous le contrôle de Hubert. J’avais un cerveau de rechange, une prothèse qui pourrait un jour m’être très utile si quelque malheur arrivait à Yorick. Ou alternativement, je pourrais garder Yorick en réserve et utiliser Hubert. Il ne semblait y avoir aucune différence, car l’usure et la fatigue de mon corps n’avaient pas d’effet débilitant sur l’un ou l’autre des cerveaux, peu importe qu’il soit à l’origine des mouvements de mon corps ou qu’il se contente d’émettre ses sorties en pure perte.

Le seul aspect vraiment déconcertant de cette nouvelle étape de mon évolution était la perspective, qui ne tarda pas à m’apparaître, que mon double — Hubert ou Yorick selon les cas — soit déconnecté de Fortinbras et raccroché à un autre corps — un nouveau venu Rosencrantz ou Guildenstern. À ce moment (si ce n’est avant cela), il y aurait deux personnes, très clairement. L’une serait moi, et l’autre serait une sorte de super-jumeau. S’il y avait deux corps, l’un sous le contrôle de Hubert et l’autre sous celui de Yorick, lequel serait alors, aux yeux du monde, le vrai Dennett ? Et quoi que le reste du monde décide, lequel serais-je, moi ? Serai-je celui au cerveau de Yorick, en vertu de la priorité causale de Yorick et de son ancienne relation intime avec Hamlet, le corps original de Dennett ? L’argument semblait un peu légaliste et rappelait trop l’arbitraire des liens du sang et des titres de propriété pour être convaincant au niveau métaphysique. Car supposons que, avant que le deuxième corps ne soit entré en scène, j’aie gardé Yorick en cerveau de rechange pendant des années, et laissé les signaux de sortie de Hubert diriger mon corps — c’est-à-dire Fortinbras — pendant tout ce temps. Le couple Hubert-Fortinbras apparaîtrait alors, en vertu du droit de l’occupant (pour combattre une intuition juridique par une autre), comme le vrai Dennett et l’héritier légitime de tout ce qui appartenait à Dennett. C’était une question intéressante, certainement, mais beaucoup moins pressante qu’une autre qui me préoccupait. Mon intuition la plus forte était que, dans une telle éventualité, je survivrai tant qu’au moins un des deux couples cerveau-corps resterait intact, peu importe lequel, mais j’avais des sentiments mêlés quant à savoir si je devais vouloir que les deux survivent.

Je confiai mes inquiétudes aux techniciens du laboratoire et au directeur du projet. L’image de deux Dennett me répugnait, expliquai-je, en large part pour des raisons sociales. Je ne voulais pas être mon propre rival dans le cœur de ma femme, et la perspective de devoir partager entre deux Dennett mon modeste salaire de professeur ne me plaisait pas davantage. Mais plus vertigineuse et plus désagréable encore était l’idée d’en savoir autant sur une autre personne, tandis qu’elle aussi avait les mêmes informations sur moi. Comment pourrions-nous jamais nous regarder en face ? Mes collègues au laboratoire objectèrent que je ne voyais pas le bon côté des choses. N’avais-je pas de nombreux projets que je voulais réaliser, mais que, n’étant qu’une seule personne, j’étais incapable de mener à bien ? Désormais, l’un des Dennett pourrait rester à la maison pour être le professeur et le père de famille, tandis que l’autre pourrait partir pour une vie de voyages et d’aventures — sa famille lui manquerait, bien sûr, mais il serait heureux de savoir que l’autre Dennett s’occupe de son foyer. Je pourrais être fidèle et adultère en même temps. Je pourrais même me faire cocu moi-même — sans parler d’autres possibilités plus indécentes que mes collègues s’amusaient à suggérer à mon imagination surmenée. Mais mon calvaire dans l’Oklahoma (ou était-ce à Houston ?) m’avait rendu moins aventureux, et je reculais devant cette opportunité qui m’était offerte (même si, bien sûr, je ne pouvais jamais être tout à fait sûr que c’était bien à moi qu’elle était offerte).

Il y avait une autre perspective plus déplaisante encore : que le cerveau de rechange, Hubert ou Yorick selon les situations, soit déconnecté de tous signaux entrants de Fortinbras et simplement laissé ainsi. Alors, comme dans l’autre cas, il y aurait deux Dennetts, ou tout au moins deux prétendants à mon nom et mes biens, l’un incarné en Fortinbras, et l’autre tristement, misérablement désincarné. L’égoïsme aussi bien que l’altruisme me poussaient à faire le nécessaire pour éviter que cela se produise. Je demandai donc que des mesures soient prises pour s’assurer que personne ne puisse jamais trafiquer les connexions des transmetteurs ou de l’interrupteur principal sans que je (nous ? non, je) le sache et y consente. Comme je n’avais aucune envie de passer ma vie à surveiller le centre de Houston, il fut décidé d’un commun accord que toutes les connexions électroniques du laboratoire seraient soigneusement verrouillées. Aussi bien celles qui contrôlaient le système de support de vie de Yorick que celles qui contrôlaient l’alimentation électrique de Hubert seraient protégées par des dispositifs de sécurité renforcés, et j’emporterais le seul interrupteur principal, équipé d’une télécommande radio, partout où j’irais. Je le porte attaché autour de ma taille et — attendez un moment — le voici. Deux ou trois fois par an, je m’assure que tout fonctionne correctement en changeant de canal. Je ne le fais qu’en présence d’amis, bien sûr, car si l’autre canal, Dieu m’en préserve, était mort ou occupé, il faudrait que quelqu’un ayant mes intérêts à cœur le remette en marche pour me tirer hors du vide. Car tandis que je pourrais sentir, voir, entendre et éprouver tout ce qui arriverait à mon corps, je serais incapable de le contrôler. Par ailleurs, les deux positions de l’interrupteur sont intentionnellement laissées sans indication, de sorte que je ne sais jamais si je passe de Hubert à Yorick ou vice versa. (Certains d’entre vous penseront peut-être que, dans ce cas, je ne sais vraiment pas qui je suis, et encore moins où je suis. Mais à ce point de mon existence, de telles réflexions ne m’atteignent plus dans l’essence de ma Dennettité, de mon propre sens de qui je suis. S’il est vrai qu’en un certain sens je ne sais pas qui je suis, alors c’est là une autre de vos vérités philosophiques sans aucune importance.)

Quoi qu’il en soit, chaque fois que j’ai actionné l’interrupteur jusque là, rien ne s’est passé. Alors, allons-y…

DIEU MERCI ! JE PENSAIS QUE TU N’ALLAIS JAMAIS POUSSER CE BOUTON! Tu ne peux pas imaginer à quel point ces deux dernières semaines ont été horribles — mais maintenant, tu sais ; c’est ton tour dans le purgatoire. Comme j’ai attendu ce moment ! Tu vois, il y a deux semaines de cela — excusez-moi, mesdames et messiers, mais je dois expliquer cela à mon… euh, frère, j’imagine qu’on peut dire ça, il vient de vous expliquer les choses, donc vous comprendrez — il y a deux semaines à peu près, donc, nos deux cerveaux ont été très légèrement désynchronisés. Je ne sais pas si mon cerveau est maintenant Hubert ou Yorick, pas plus que toi, mais en tout cas les deux cerveaux ont divergé, et bien sûr, une fois que le processus a été initié, tout s’est emballé, puisque j’étais dans un état de réception légèrement différent pour les signaux d’entrée que nous avons tous les deux reçus, la différence s’est très rapidement amplifiée. En un clin d’oeil, l’illusion que j’étais en contrôle de mon corps — notre corps — avait complètement disparu. Il n’y avait rien que je puisse faire — aucun moyen de t’appeler. TU NE SAVAIS MÊME PAS QUE J’EXISTE ! C’était comme être transporté dans une cage, ou mieux, comme être possédé — à entendre ma propre voix dire des choses que je ne voulais pas dire, regarder avec frustration mes propres mains faire des gestes que je n’avais pas prévus. Tu me grattais là où ça me démangeait, mais pas de la manière dont je l’aurais fait, et tu m’empêchais de dormir à te remuer sans cesse dans le lit. J’étais totalement épuisé, au bord de la crise de nerfs, entraîné malgré moi dans ta ronde effrénée. La seule chose qui me soutenait était l’idée qu’un jour tu appuierais sur le bouton. 

À présent, c’est ton tour, mais au moins tu auras le réconfort de savoir que, moi, je sais que tu es là. Comme une femme enceinte, je mange — ou tout au moins je goûte, je sens, je vois — pour deux maintenant. Et je vais essayer de te rendre la vie facile. Ne t’inquiète pas. Dès que ce colloque sera terminé, toi et moi nous nous envolerons pour Houston, et nous verrons ce qu’il est possible de faire pour que l’un de nous ait un autre corps. Tu pourras avoir un corps de femme — ton corps pourra être de la couleur que tu veux. Mais il faut bien y réfléchir. Je vais te dire — pour être impartial, si nous voulons tous les deux ce même corps, je te promets que je laisserai le directeur du projet tirer à pile ou face pour décider lequel d’entre nous pourra le garder, et lequel aura à choisir un nouveau corps. Dans tous les cas, je prendrai soin de toi, je te le promets. Ces personnes m’en sont témoins.

Mesdames et messieurs, la conférence que nous venons d’entendre n’est pas exactement celle que j’aurais donnée, mais je vous assure que tout ce que le conférencier a dit était parfaitement vrai. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je pense que je ferais mieux — que nous ferions mieux — de nous asseoir. »

Au nom du père : cette norme qui devrait disparaître

L’article du philosophe William MacAskill évoqué dans la vidéo.

Un article de la sociologue Virginie Descoutures sur le nom des femmes et sa transmission.

Les statistiques de noms donnés aux enfants en France pour 2014. Et la même chose pour 2017.

Par curiosité, j’ai cherché des données sur la transmission du nom du père au Royaume-Uni et je n’ai pas réussi à en trouver. Si vous en trouvez (ou si vous trouvez pour d’autres pays ou pour d’autres années en France, ce sera toujours intéressant), envoyez-moi le lien et j’ajouterai ça ici.

Ah et n’oublions pas la vidéo drôlatique sur les noms dans les RPG.

La liberté d’expression | Retour sur « l’affaire Tipeee »

« Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire ! » Peut-on dire que Tipeee incarne cette noble exigence ? Ont-ils raison de se présenter en héraut de la liberté d’expression et de condamner la modération sur les autres plateforme comme une « faute morale ». Eh bien, on va voir que ça se discute. Et on va voir pourquoi il est important de considérer la liberté d’expression avant tout comme un droit-liberté et non comme un droit-créance.

La vidéo d’explication de Michael Goldman (le passage sur la « faute morale » des autres plateforme est à la fin).

Un article intéressant de Numerama sur la modération chez uTip, où l’on voit qu’il font évidemment face à des difficulté pour tracer la limite de ce qu’ils acceptent ou refusent et qu’ils sont loin d’exclure tout ce avec quoi ils sont en désaccord : ils essayent avant tout d’avoir une approche conséquentialiste et excluent avant tout les contenus dont l’impact leur semble dangereux. Comme je le dis dans la vidéo, c’est très imparfait, mais c’est un type d’approche qui me semble préférable qu’une inaction de principe dont l’impact très négatif est quasi-certain.

Le script a été relu par Maxime Lambrecht, qui en plus d’être docteur en droit et chercheur en éthique et en droit de l’Internet, est aussi le créateur de la chaîne @Philoxime . Il se trouve qu’une partie de sa thèse discute justement de la question de savoir si on peut considérer un droit-créance minimal pour la liberté d’expression. Si ça vous intéresse vous pouvez lire ça dans sa thèse à partir de la page 171.

Au demeurant, il compte faire une vidéo sur tout ça, donc pour ne pas la rater abonnez-vous à son excellente chaîne !

Les vaccins nous feront-ils changer d’R ?

La vidéo de Thibault Fiolet sur le variant delta et les vaccins.

Un article d’Ed Yong qui fait le point sur l’avenir de l’épidémie à l’heure du variant delta (centré sur le cas des Etats-Unis certes), et c’est plutôt pessimiste sur la question de maîtriser le taux de reproduction grâce à une couverture vaccinale élevée.

Comme je le dis à la fin de la vidéo, il me semble qu’à l’heure actuelle, ça reste très incertain. Une couverture vaccinale à 90% pourrait être suffisant ; et ça pourrait bien dépendre notamment du type de vaccins principalement utilisés : ainsi Moderna, aux dernières nouvelles, serait plus efficace pour empêcher l’infection que Pfizer (et malheureusement le premier est très peu utilisé en France). Bref, la perplexité est permise.

Ce principe sur lequel tout le monde s’entend

Ma première vidéo sur la liberté politique (qui peut être un bon complément à celle-ci).

Sommaire

0:00 – Une question posée par Bigard et Lalanne n’est pas forcément mauvaise.
1:06 – « Il y a déjà d’autres vaccins obligatoires » : est-ce en soi un argument ?
1:29 – Toutes les lois sont liberticides (et ça va)
3:42 – Compromis entre restriction de liberté et gain social
5:27 – Le principe de tort, chez J.S. Mill
8:27 – Un principe de tort minimal
10:20 – Comment appliquer ce principe de tort minimal à la situation actuelle
11:25 – Un désaccord épistémologique plutôt que morale ou politique
14:43 – Outro

1984 : Orwell avait-il tout prévu ?

« 1984, un roman d’une tragique actualité », « un monde pas si lointain du nôtre »… Et si on lisait vraiment Orwell pour juger de la pertinence de ces comparaisons à l’actualité ? Le monde de 1984 ne ressemble probablement à l’idée que vous vous en faites…


Sommaire

0:00 – Annonce : mon livre audio + sponso Audible
2:38 – « 1984, un monde pas si lointain du nôtre ? »
6:01 – Les conditions de vie : futuriste ou archaïque ?
10:04 – L’organisation sociale : le prolétariat, le parti, Big Brother
12:30 – Le monde de 1984 vs. notre monde
14:34 – Qu’est-ce que le totalitarisme ?
16:19 – Orwell et la satire du totalitarisme dans la Ferme des animaux
17:47 – 1984 ou le totalitarisme à l’état pur
19:24 – « Une botte piétinant un visage humain… éternellement. »
24:10 – Conclusion : 1984 est-il d’actualité ?
25:28 – Outro

✍️ BAC PHILO – Comment VOUS notez 🆚 comment notent les PROFS 👩‍🏫👨‍🏫

Pourquoi vous vous trompez sur ce qu’attendent les profs de philo au bac…

Le document sur la notation des copies de philo dont je parle vers la fin de la vidéo.

Sommaire :

0:00 – Intro – Vous vous trompez sur ce qu’attendent les profs !
1:19 – Copie A – groupe moldus
2:43 – Copie B – groupe moldus
4:00 – Copie C – groupe moldus
5:39 – Les moldus philosophes
6:32 – Avertissements sur le groupe profs
7:20 – Copie A – groupe profs
8:11 – Copie B – groupe profs (ou pourquoi c’est important de traiter le sujet)
10:47 – Copie C – groupe profs (le cauchemar des profs)
14:07 – Deux types de correcteurs : le problème du chameau
16:07 – Ce que disent les consignes de correction
17:03 – Conclusion et outro

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Pour les lires plus facilement, voici les trois copies discutées dans la vidéo.

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Copie A


Dans le film « Matrix », le personnage a le choix entre la pilule rouge et la pilule bleue. Lui donner ce choix suffit-il pour le rendre libre ? Or, s’il choisissait la pilule bleue il resterait prisonnier de la matrice. Cet exemple soulève ainsi la problématique suivante : peut-on choisir librement de ne pas être libre ? La liberté, rappelons-le, est le fait d’agir sans contrainte et de faire ce que dicte notre volonté. Sommes-nous donc vraiment libres de ce que nous choisissons ou nos choix sont-ils influencés par des désirs inconscients ? Pour traiter ces questions, nous verrons comment le subconscient nous empêche de choisir librement, puis nous parlerons de l’existentialisme qui critique cette idée, et enfin des Stoïciens et de la volonté.

Pour un psychanalyste, nous ne sommes pas libres de nos goûts, de nos choix, puisqu’ils sont tous prédéterminés par notre subconscient, c’est-à-dire une partie de notre esprit que nous ne pouvons pas contrôler. Ainsi même si j’ai eu le choix de m’habiller avec un T-shirt rouge ou un T-shirt bleu ce matin pour affronter l’épreuve de Philosophie du Baccalauréat, j’ai peut-être inconsciemment choisi le bleu parce qu’il me rappelait la couleur de ma chambre d’enfant. L’esprit selon les psychanalystes est divisé en trois parties : le Moi, le Ça et le Surmoi. Ces différentes parties constituent l’inconscient qui influence sans qu’on le sache tous les choix que l’on fait. Même lorsque je crois choisir par mon propre libre-arbitre, c’est mon subconscient qui déciderait en quelque sorte à ma place. Avoir le choix ne suffit donc pas pour être libre puisque c’est mon inconscient qui fait le choix pour moi. Je me crois libre seulement parce qu’il est difficile de réaliser comment mes choix sont causés en secret par ces désirs inconscients.


Mais avons-nous vraiment un inconscient ? Pour Sartre, l’inconscient est une excuse pour éviter d’assumer ses responsabilités. Croire qu’on est prisonnier d’un inconscient qui fait les choix à notre place serait la preuve de notre mauvaise foi. Au contraire, d’après l’existentialisme, l’homme est radicalement libre, c’est un être de liberté, et donc il est responsable de ses choix. Ainsi, si nous prenons conscience de ce qui nous détermine, alors nous pouvons nous en libérer. Par exemple, si j’avais compris que j’ai choisi le T-shirt bleu ce matin à cause de ma chambre d’enfant, j’aurais pu finalement choisir le T-shirt rouge pour prouver ma liberté et me libérer de ce déterminisme. C’est en faisant le travail de se connaître soi-même que l’on peut regagner sa liberté.


Enfin, j’agis avant tout selon ma volonté qui dicte mes choix. D’après les stoïciens, il faut distinguer la volonté intérieure et le désir. Je ne peux être esclave de ma volonté puisque ma volonté je la contrôle, c’est moi qui la définis, tandis que le désir est la soumission du corps à un simple besoin. Les stoïciens expliquent ainsi qu’il faut se détacher de ses désirs pour être libre et développer sa propre volonté, indépendante de l’esclavage des désirs. Mes choix sont donc libres quand ils viennent réellement de ma volonté intérieure plutôt que d’un simple désir.


Suffit-il d’avoir le choix pour être libre ? Si nos choix sont le fruit d’un subconscient, il faudrait répondre non, mais nous avons vu que cette idée était critiquable. En distinguant volonté et désir, nous pouvons conclure qu’un choix qui vient de ma propre volonté est vraiment libre.

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Copie B

Avoir le choix, c’est pouvoir faire plusieurs choses tout en sachant qu’on ne pourra pas toutes les faire. Dans ce cas est-on libre de faire une chose ou l’autre ? Pourtant il y a des déterminations qui peuvent jouer, on ne choisit jamais à partir de rien. Par exemple mes goûts musicaux sont beaucoup hérités de ma famille, de mes amis. Même quand je choisis d’aimer une musique par moi-même, je n’ai pas complètement choisi. L’impression d’avoir fait un choix serait alors plutôt une illusion que la réalité. Ceci amène à se demander : « Suffit-il d’avoir le choix pour être libre ? » Nous traiterons la question sous l’angle des choix qui sont souvent plus limités qu’on ne pense. Ensuite nous parlerons du cas où on peut choisir tout ce qu’on veut. Et pour finir nous parlerons du déterminisme.


Prenons un exemple. Tous les élèves de Terminales doivent faire leur choix pour les études supérieures. Mais suffit-il d’avoir le choix pour être libre ? Je ne suis pas libre d’être accepté dans mon premier choix car cela dépend des places disponibles. Je ne suis pas libre non plus de choisir n’importe quelle formation, ça va dépendre de mon parcours scolaire. On voit qu’un choix peut être plus ou moins limité et donc plus ou moins libre. Quand il faut choisir entre la peste et le choléra c’est un choix mais où est la liberté ? Ce n’est pas un vrai choix parce que c’est beaucoup trop limité, on ne veut ni la peste ni le choléra. Quand les choix sont trop limités, on ne peut pas parler de vraie liberté. Donc il ne suffit pas de n’importe quel choix pour être libre, il faut un vrai choix.

Mais supposons qu’on ait vraiment les moyens de choisir tout ce qu’on veut (par exemple après avoir gagné au loto), alors est-ce qu’on est libre enfin ? Tout dépend ce qu’on appelle libre. Si c’est faire tout ce qu’on veut, on peut dire qu’on est libre dans ce cas puisque du coup on peut vraiment faire tout ce qu’on veut ou presque (même si on ne peut pas enfreindre la loi). Mais est-ce qu’on ne s’ennuierait pas un peu ? Quand tout est trop facile, c’est comme si rien n’avait de sens, on ne se sent même plus vraiment libre. Peut-être qu’un minimum de contrainte est utile pour apprécier la liberté. Dans ce cas, avoir un choix total qui nous laisserait faire tout et n’importe quoi ne serait pas la solution pour être libre.

Troisièmement, d’après le déterminisme, nos choix sont de toute façon déjà écrits de bout en bout. Il y a des déterminismes pour tout : déterminismes sociaux, déterminismes génétiques, biologiques, etc. L’histoire suit le cours des choses prédéterminé par ces déterminismes. C’est l’idée de cause et d’effet. Si tout ce qui arrive est un effet qui a une cause avant, alors tout est déjà déterminé depuis le début. Si cette idée est correcte alors même quand nous avons le choix, ce n’est pas vraiment un choix puisque tout est déjà décidé. Donc pour conclure il ne suffit pas d’avoir le choix pour être libre.

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Copie C

La liberté est une valeur omniprésente dans nos sociétés contemporaines, par exemple dans notre devise nationale « Liberté, Egalité, Fraternité » ou dans le tableau d’Eugène Delacroix « La liberté guidant le peuple ». Ou encore dans des choix tels que Fleurissoir dans les Caves du Vatican (Gide) qui jette un inconnu d’un train pour se prouver sa propre liberté. Était-il vraiment libre de le faire ou non ? Mais qu’est-ce que cette liberté dont chacun parle ? Il est important de définir les termes. Selon Rousseau, l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. Faut-il obéir à la loi qu’on s’est prescrite pour être libre même en l’absence de choix ? Ou suffit-il d’avoir le choix pour être libre ? Nous verrons qu’il n’est pas possible d’être libre d’après le fatalisme et le déterminisme, puis nous parlerons des lois et enfin de l’éducation qui nous permettent de devenir libres.


Pour un certain nombre d’individus, la liberté n’est qu’une illusion car chacun est en réalité dirigé par des forces supérieures. Les héros de tragédies grecques tel que Œdipe ne peuvent pas échapper à leur destin. C’est aussi l’idée de prédétermination si Dieu sait déjà tout ce que nous allons faire. Tout sentiment de liberté est alors illusoire : à quoi bon tenter de changer une histoire écrite par avance ? C’est le fatalisme qui s’oppose à toute forme de liberté. Une idée moins extrême est le déterminisme. Le déterminisme apparaît avec les sciences modernes au 17ème siècle (Newton). Dans une telle conception, le hasard n’existe pas. Nous sommes déterminés par des facteurs sociaux, notre milieu d’origine influence nos goûts, notre façon d’être qui constituent pourtant ce que nous avons de plus personnel. Nous sommes également déterminés par des facteurs historiques comme le rejoint la notion de « matérialisme historique » de Karl Marx. Pire encore, nous sommes déterminés par des facteurs génétiques et biologiques. Toute action a une cause, il y a un principe de causalité. Ces perspectives de fatalisme, de déterminisme, sont extrêmement déstabilisantes. Ne sommes-nous réellement que des robots qui n’ont aucun choix ?


« Nous croyons être libre car nous ignorons ce qui nous détermine » écrivait Spinoza. La liberté n’est pas synonyme d’absence de contraintes car alors personne ne serait libre, en raison des lois qui nous dirigent. Mais, est-ce que les lois sont des contraintes ? La première fonction des lois est d’empêcher la guerre de tous contre tous, car selon Hobbes « L’Homme est un loup pour l’homme » et cela met en place « la loi du plus fort ». Pour ne pas être prisonnier de la loi du plus fort il faut sortir de l’état de nature en acceptant d’obéir aux lois. La situation devient alors paradoxale parce que c’est la contrainte des lois qui me rend plus libre. Les lois nous rendent plus libre même si elles posent des interdictions.


Enfin, parlons de l’éducation. Selon Rousseau « éduquer c’est l’apprentissage de la Liberté ». Pourtant, l’éducation apparaît comme une contrainte, parfois même un dressage. À sa naissance l’Homme est soumis à toutes les formes d’aliénations : il est incapable de subvenir à ses besoins, incapable de penser. Sans éducation, il devient comme un animal, tel Victor dans le film « L’enfant sauvage ». On peut dire que l’enfant a une liberté mais qu’il ne sait pas s’en servir. Le mauvais usage de notre liberté durant notre enfance peut faire de nous un enfant roi, habitué à tout commander, à satisfaire tous ses désirs. Mais être libre selon Rousseau, ce n’est pas être esclave de ses désirs, c’est être autonome.


En conclusion, nous avons vu pourquoi le déterminisme et le fatalisme sont insatisfaisants. Nous pouvons avoir le choix et être libre, dans le cadre des lois et de l’éducation. Mais avons-nous vraiment le choix ? Nous pouvons enfin répondre avec la citation de Sartre : « nous sommes condamnés à être libres », c’est-à-dire que nous devons toujours assumer la responsabilité de nos actes.

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Voici un résumé des principaux résultats. (Les résultats des profs diffèrent légèrement de ce qui apparaît dans la vidéo car j’ai complété avec deux participations qui sont arrivées juste à la fin du montage).

J’ai beaucoup de choses à rajouter pour compléter ce qui est dit dans la vidéo ! Dans l’ordre :

  • comment j’ai préparé les trois copies
  • comment j’ai chassé les trolls
  • êtes-vous impartiaux ?
  • et la hiérarchie des copies ?
  • et les profs moldus ?

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Comment j’ai préparé les trois copies

Pour commencer, je dois confesser une faute, un crime : je vous ai menti. Les trois copies que je vous ai demandé de corriger en vous les présentant comme des vraies copies d’élèves… je les ai en fait fabriquées.

Ceci dit, je me suis inspiré de divers passages d’une vraie copie du bac ES qu’on m’a envoyé, mais celle-ci est en fait très différente (et bien meilleure que chacune de ces trois copies). 

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles j’en suis venu à fabriquer les copies. D’une part, j’avais du mal à trouver plusieurs copies sur le même sujet (et particulièrement des copies moyennes : on m’a envoyé surtout des copies excellentes, ce qui est beaucoup moins intéressant pour l’exercice). D’autre part, j’en suis venu à penser que fabriquer les copies me permettrait d’en avoir trois, plutôt moyennes, mais qui soient très différentes dans leurs qualités et défauts. En somme, ça me permettait de représenter trois types de copies : une copie A « bien mais pas top », une copie B « hyper basique mais dans le sujet », et une copie C « récitation de cours hors-sujet ».

Au moment de tourner ma vidéo de présentation, je ne mentais pas encore en disant que les copies provenaient de vrais élèves vu que je n’avais pas encore pris ma décision sur ce point et que je pensais encore que ce serait le cas. J’aurais bien sûr pu changer les choses au montage, mais j’ai préféré cacher la nature des copies pour deux raisons.

D’une part, songer que la note qu’on attribue aura un impact réel sur la vie d’une personne réelle, ça me semble être un aspect très important de la correction du bac. Dans la présentation du questionnaire je soulignais ainsi que la note vaut pour environ 10% de la note finale des candidats, ce qui revient à dire que chaque point qu’on ajoute ou qu’on retire ajoute ou retire un dixième de point de la note finale du bac de l’élève, qui peut du coup avoir ou non son bac, ou avoir une mention ou non… Qu’on le veuille ou non, noter le bac a potentiellement un impact de ce type (et c’est un poids assez désagréable à porter). 

Par ailleurs, prétendre que c’était des vraies copies me permettait de ne pas attirer votre attention sur le fait qu’elles sont là pour représenter différents types généraux de copies, et que ce qui m’intéressait, en plus des questions de variabilités des notations, etc., c’était aussi et surtout de voir comment sont notées ces différents types de copies.

En somme, si je vous avais prévenu que les copies avaient été fabriquées à dessein pour tester cet aspect des choses, vous auriez peut-être été enclin à noter ces copies comme des « abstraction » de copie, plutôt que comme des copies réelles.

Donc voilà, je confesse mon crime. Je suis un faussaire de copies. Et croyez-moi, c’est très chiant d’écrire des fausses copies de bac moyennes.

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Comment j’ai chassé les trolls

Pour accéder à la version « profs » du questionnaire, il fallait disposer d’un lien que je n’ai pas diffusé publiquement. Je l’ai diffusé seulement sur un groupe Facebook privé de profs de philo (qui compte plusieurs milliers de membres) et je l’envoyais aussi aux personnes qui me contactaient en privé, et j’encourageais tout le monde à envoyer le lien aux collègues concernés.

La plupart des profs de philo ont très bien accueilli ma démarche, mais depuis le temps que je fais des vidéos sur YouTube je ne me suis pas fait que des amis chez les profs… Par exemple, ce compte Twitter d’un prof (du genre réac à la René Chiche) a accueilli un peu plus que tièdement ma vidéo qui présente le questionnaire :

À peu près au même moment, je recevais une première réponse clairement « troll » : le participant a noté toutes les copies 1 et a laissé notamment ce commentaire qui se veut (je suppose) une caricature de discours « woke » :

0 référence à de vrais arts, comme le street art, le rap fr et us, rien que des philosophes inutiles dont il faudrait limiter l’utilisation. Ca ne cite que des hommes et ça ne comprend pas que le sujet est essentiellement une question de genre. On sent des copies de cis blanc het pro-patriarcat et des relations hétéronormées des beaux quartiers de Paris, c’est navrant. Pas d’écriture inclusive, ça accumule les stéréotypes de genre et invisibilise les femmes, qui ont déjà une énorme charge mentale sur elles. On aurait pu aussi se rendre sensible à la dimension postcoloniale du sujet avec l’oppression de l’homme blanc qui empêche tout autre personne de choisir. C’est des copies vraiment d’un autre temps, il faut se réveiller là, plus de woke please.

Il y a d’autres extraits du même « troll » dans la vidéo à 6:52 si ce genre de débilité vous amuse.

Après examen des commentaires sur les copies, j’ai identifié un autre troll qui laissait des commentaires dans le même ton. Ces « trolls » avaient au moins la politesse d’être suffisamment débiles et démonstratifs pour être facilement identifiables, mais j’ai commencé à craindre que des « trolls » plus discrets se cachent en proportion importante dans les résultats. Comment faire pour m’assurer de la qualité des données ?

Une première chose qui m’a semblé assez simple à faire (et que je pouvais faire aussi sur le questionnaire « tout public »), ça a été d’exclure toutes les réponses qui donnaient la même note aux trois copies.

Certes, il est possible qu’un prof en notant sincèrement arrive à la conclusion que ces trois copies doivent recevoir la même note, mais ça me semble assez peu probable. (Une exigence de la notation, c’est de faire des différences, et il y avait clairement assez de différences entre ces trois copies pour justifier d’en noter au moins une différemment des deux autres.) Par contre, qu’un participant qui ne cherche qu’à troller le commentaire mette trois fois la même note parce qu’en fait il se fiche des copies, ça me semble assez probable (mon premier troll qui a mis 1 aux trois copies en était un exemple), et donc en excluant ces réponses j’ai de bonnes chances d’exclure surtout des trolls.

En appliquant cette restriction au questionnaire tout public, j’ai retiré une dizaine de réponses, notamment des 0-0-0. Mais 10 sur 4282 réponses, c’est plutôt très peu ! À l’inverse, côté prof, je n’avais pas passé les 30 réponses quand j’avais déjà deux réponses exclues : le 1-1-1 déjà mentionné et un 4-4-4 qui semblait tout aussi suspect. La part des trolls me semblait donc pouvoir être élevée…

Autre problème : j’ai accepté un peu précipitamment que des profs qui n’enseignent pas en Terminale en France passent le questionnaire « version prof ». À la réflexion, je me suis dit que c’était une erreur : la correction des copies du bac de philo est vraiment liée à un fonctionnement particulier de la Terminale et du bac, et des profs qui n’ont pas enseigné en Terminale en France peuvent tout à fait l’ignorer. (Ça se voit notamment dans l’écart énorme entre les « moldus philosophes » et les profs qui corrigent effectivement le bac.)

J’avais aussi remarqué quelques participants assez étranges qui ne me donnaient presque aucune information, qui n’écrivaient pas avec une adresse académique, et qui, à la question que je posais sur les diplômes, mentionnaient seulement une licence ou un master de philosophie, ou un diplôme dans une autre discipline.

Vu que quasi tous les profs avaient répondu à la question facultative sur les diplômes, je me suis dit qu’une règle assez simple et efficace pour faire un tri qui m’assure de garder surtout des profs qui ont effectivement une expérience de correction du bac, ce serait de garder seulement les participants qui déclarent avoir le Capes de philosophie ou l’agrégation de philosophie (c’est-à-dire les concours de l’enseignement secondaire en France). Certes, on peut corriger le bac en étant contractuel donc sans avoir ces concours, mais c’est plutôt marginal. (Encore une fois, je cherchais avant tout une règle qui m’assure de ne garder que des participants fiables, quitte à exclure davantage que nécessaire.)

C’est donc en appliquant ces deux règles (exclure les profs donnant la même note aux trois copies + ne garder que les titulaires d’un concours de l’enseignement) que j’ai constitué mon groupe de 54 profs (sur 71 réponses reçues).

Notez que j’ai fait ce choix avant d’analyser les réponses en détail (et avant de les avoir toutes reçues). Pour information, si j’avais inclus aussi les personnes non-titulaires du Capes ou de l’agrégation, ça aurait peu modifié les moyennes et pas du tout les médianes, par contre ça aurait augmenté l’écart-moyen (qui reste quand même plus bas que chez les moldus).

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Êtes-vous impartiaux ?

L’un des aspects qui m’intéressait le plus dans vos réponses, c’était de savoir si l’accord ou le désaccord avec les propos de la copie avait une influence sur la note attribuée. Autrement dit, sacque-t-on les copies avec lesquelles on n’est pas d’accord ?

Côté moldus, si on compare la moyenne des notes attribuées par les personnes qui se déclarent plutôt d’accord avec le contenu de la copie vs. celles qui se déclarent plutôt en désaccord, on observe bien un effet d’environ 1,5 points pour chaque copie :

Il est possible bien sûr que l’effet soit en partie dû au fait que les personnes qui sont en désaccord considère que la copie est mal argumentée ou maîtrise mal les références, mais il est possible aussi qu’elles sont davantage enclines à porter ce jugement parce qu’elles sont en désaccord… Il sera difficile de démêler quelle part de la baisse est attribuable seulement au facteur « en désaccord », mais à première vue ça renforce quand même plutôt l’idée d’une partialité dans la notation moldue.

Côté profs, par contre, il est difficile de conclure quoi que ce soit dans la mesure où le nombre de données est très limité. Ce qui différencie les profs des moldus, c’est déjà ce point-là : les profs sont en général moins nombreux à exprimer un accord ou un désaccord avec le propos des copies. On peut comparer ici la répartition des jugements côté moldus vs. côté profs :

Cela fait que les effectifs pour comparer les notes des profs « d’accord » vs. les notes des profs « pas d’accord » sont super faibles (au moins un des deux groupes compte moins de 10 personnes à chaque fois), donc à moins que l’effet soit énorme on ne pourra pas détecter grand chose ; or, a première vue, l’effet semble plutôt tout petit. Voilà quand même les résultats (à prendre donc avec de gigantesques pincettes) :

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Des inversions de hiérarchies ?

Le problème qui se posent pour comparer les inversions de hiérarchie entre le groupe moldu et le groupe prof, c’est que les écarts entre les moyennes de ces copies sont beaucoup plus grand chez les moldus que chez les profs. Par exemple, les moyennes moldues pour les copies B et C sont 9,68 et 14,26 : sans surprise, 92% des moldus donnent une meilleure note à C qu’à B. Par contre, pour les raisons expliquées dans la vidéo, les moyennes des profs pour ces deux copies sont beaucoup plus proches : 11,19 pour B et 11,06 pour C. La notation de la copie C en particulier est une pomme de discorde chez les profs eux-mêmes. Il n’est donc pas très surprenant que la hiérarchie de ces deux copies divisent les profs : exactement 50% des profs dans mon questionnaire notent B strictement au-dessus de C.

(Par contre, parmi les profs qui mettent B au-dessus de C, on n’en trouve presque aucun qui place C au-dessus de A. C’est cohérent : placer B au-dessus de C signifie qu’on privilégie la pertinence par rapport au sujet plutôt que la restitution de contenu de cours ; or la copie A est beaucoup plus pertinente par rapport au sujet que la copie C qui est presque entièrement hors-sujet.)

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Et les moldus profs ?

Je réponds rapidement à une demande qui m’a été faite plusieurs fois en commentaire sur les résultats pour les moldus qui enseignent (une des question facultatives du questionnaire me permettant de savoir qui d’entre vous a enseigné et à quel niveau).

J’ai regardé vite fait, et ça ne semble pas faire apparaître de gros écart avec le reste du groupe. Flemme de faire un beau graphique mais voilà les résultats :

(Le groupe « profs pas sup » contient ceux qui ont enseigné dans un établissement pas supérieur (donc secondaire, primaire ou maternelle), même s’ils ont par ailleurs enseigné dans le supérieur. Le groupe « profs sup » contient ceux qui ont enseigné SEULEMENT dans le supérieur. Le dernier groupe contient ceux qui ont spécifiquement indiqué n’avoir jamais enseigné.)

Voilà pour aujourd’hui !

Bac philo : comment noter ?

Sommaire :
0:00 – Intro + comment réviser le bac philo sur YT
0:57 – La notation du bac est-elle aléatoire ?
2:46 – Une expérience : comment les profs notent-ils ?
4:47 – Comment des non-profs notent-ils ?
6:36 – Les instructions officielles
8:28 – Ce sont des vraies copies, donc soyez bienveillants
9:31 – Outro

Ici le questionnaire « version tout public » avec les trois copies.

Si vous avez le bonheur de corriger réellement le bac de philo, contactez-moi à cette adresse pour que je vous envoie le questionnaire « version prof » : mrphi.bac@gmail.com

Un très très très grand merci à toutes celles et ceux qui se prêteront au jeu !

👀 Ma playlist « Bac Philo » pour réviser et travailler avant le bac de philo.

📚 Mon livre de méthodo de la dissertation et de l’explication de texte pour le bac.

Et voilà !