La masturbation selon Kant – Grain de philo #29

 

Vous vous êtes toujours demandé ce que Kant pensait de la masturbation ? Ça tombe bien, on en parle ici. Et c’est l’occasion de discuter plus généralement du passé et du futur de nos intuitions morales.

Aventurez-vous dans la fiction interactive « La morale de l’histoire ».

Aventurez-vous aussi sur la chaîne Homo Fabulus.

 

Quelques textes de Kant

Voici le passage complet sur la masturbation (que Kant me pardonne d’avoir commis le crime de la nommer par son nom !) dans la Doctrine de la vertu.

De la souillure de soi-même par la volupté

« De même que l’amour de la vie nous a été donné par la nature pour notre conservation personnelle, de même l’amour du sexe a été mis en nous pour la conservation de l’espèce. Chacun d’eux est une fin de la nature, par où l’on entend cette liaison de cause à effet, où, sans attribuer pour cela de l’intelligence à la cause, on la conçoit cependant, par analogie avec une cause intelligente, comme si elle produisait son effet avec intention. Or il s’agit de savoir si l’usage des facultés qui nous ont été données pour la conservation ou pour la reproduction de l’espèce est soumis, relativement à la personne même qui les possède, à une loi du devoir restrictive, ou si nous pouvons, sans manquer à un devoir envers nous-mêmes, nous servir de nos facultés sexuelles pour le seul plaisir physique et sans égard au but pour lequel elles nous ont été données. — On démontre dans la doctrine du droit que l’homme ne peut se servir d’une autre personne pour se procurer ce plaisir, que sous la condition expresse d’un pacte juridique, où deux personnes contractent des obligations réciproques. Mais ici la question est de savoir si, par rapport à cette jouissance, il y a un devoir envers soi-même dont la transgression souille (je ne dis pas seulement ravale) l’humanité dans sa propre personne. Le penchant à ce plaisir s’appelle amour de la chair (ou simplement volupté). Le vice qui en résulte se nomme impudicité, et la vertu opposée à ce vice, chasteté. Lorsque l’homme est poussé à la volupté, non par un objet réel, mais par une fantaisie qu’il se crée à lui-même, et qui par conséquent est contraire au but de la nature, on dit alors que la volupté est contre nature. Elle est même contraire à une fin de la nature, qui est encore plus importante que celle même de l’amour de la vie, car celle-ci ne regarde que la conservation de l’individu, tandis que la première regarde celle de l’espèce. —

9782711612659-475x500-1.jpgQue cet usage contre nature (par conséquent cet abus) des organes sexuels soit une violation du devoir envers soi-même, et même un des plus graves manquements à la moralité, c’est ce que chacun reconnaît aussitôt qu’il y songe, et même la seule pensée d’un pareil vice répugne à tel point que l’on regarde comme immoral de l’appeler par son nom, tandis qu’on ne rougit pas de nommer le suicide, et que l’on n’hésite pas le moins du monde à le montrer aux yeux dans toute son horreur (in specie facti). Il semble qu’en général l’homme se sente honteux d’être capable d’une action qui rabaisse sa personne au-dessous de la brute. Bien plus, a-t-on à parler, dans une société honnête, de l’union sexuelle (et en soi purement animale) que le mariage autorise, il y faut mettre une certaine délicatesse et y jeter un voile.

Mais il n’est pas aussi aisé de trouver la preuve rationnelle qui démontre que cet usage contre nature des organes sexuels, et aussi celui qui, sans être contre nature, n’a pas pour fin celle de la nature même, sont inadmissibles, comme étant une violation (et même, dans le premier cas, une violation extrêmement grave) du devoir envers soi-même. — Cette preuve se fonde sans doute sur ce que l’homme rejette ainsi (avec dédain) sa personnalité, en se servant de lui-même comme d’un moyen pour satisfaire un appétit brutal. Mais on n’explique point par là comment le vice contre nature dont il s’agit ici est une si haute violation de l’humanité dans notre propre personne, qu’il semble surpasser, quant à la forme (l’intention), le suicide lui-même. N’est-ce pas que rejeter fièrement sa vie comme un fardeau, ce n’est pas du moins s’abandonner lâchement aux inclinations animales, et que cette action exige un certain courage, où l’homme montre encore du respect pour l’humanité dans sa propre personne, tandis que ce vice qui consiste à se livrer tout entier au penchant animal, fait de l’homme un instrument de jouissance, et par cela même une chose contre nature, c’est-à-dire un objet de dégoût, et lui ôte tout le respect qu’il se doit à lui-même ? »

Kant, Doctrine de la vertu, trad. Barni, II §7

 

Je disais dans la vidéo ne pas connaître de passage de Kant sur l’homosexualité même s’il était facile de deviner son opinion, mais en fait je n’ai pas eu à chercher bien loin dans la Doctrine du droit pour tomber sur ce passage éloquent :

La communauté sexuelle est l’usage réciproque des organes et des facultés sexuels de deux individus. Ou bien cet usage est naturel (c’est celui par lequel on peut procréer son semblable) ; ou bien il est contre nature et celui-ci a lieu ou avec une personne du même sexe, ou avec un animal d’une autre espèce. Ces transgressions des lois, ces vices contre-nature, qu’on ne peut pas même nommer, sont des attentats à l’humanité résidant en notre personne, qu’aucune restriction ou aucune exception ne peut sauver d’une réprobation absolue. »

Kant, Doctrine du droit, trad. Barni, §24

 

Voici un autre passage particulièrement étonnant de notre point de vue où Kant justifie que le meurtre d’un enfant né hors d’un mariage par sa propre mère ne doit pas être puni aussi sévèrement qu’un homicide ordinaire et semble en quelque façon excusable. (Ce même passage met ce cas sur le même plan que duel d’honneur chez les militaires.)

« Il y a cependant deux crimes dignes de mort, au sujet desquels il est encore douteux si la législation a le droit de prononcer cette peine. (…) Le premier de ces crimes est l’infanticide maternel (…). Comme la législation ne peut écarter la honte d’un accouchement que le mariage ne justifie pas, (…) il semble que dans [ce] cas les hommes retombent en l’état de nature, et que l’homicide, qui ne devrait plus alors s’appeler un assassinat, tout en restant sans doute punissable, ne puisse être puni de mort par le pouvoir suprême. L’enfant né hors du ma­riage est né hors de la loi (car la loi, c’est le mariage), et par conséquent aussi hors de la protection de la loi s’est, pour ainsi dire, glissé dans la république (comme une marchandise prohibée), de telle sorte que celle-ci peut ignorer son existence (puisque légitime­ment il n’aurait pas dû exister de cette manière), et par conséquent aussi sa destruction ; et, d’un autre côté, il n’y a pas de décret qui puisse épargner à la mère le déshonneur, lorsque son accouchement en dehors du mariage vient à être connu. »

Kant, Doctrine du droit, « Le droit de punir et de grâce », trad. Barni.

 

Sur le racisme de Kant, cf. l’article « The color of reason : the idea of « race » in Kant’s Anthropology » d’Emmanuel Chukwudi Eze.

 

#NoFakeMed | Comment mieux parler de sciences dans les médias ?

Aujourd’hui, je discute du traitement journalistique de l’information scientifique, et de la tribune #NoFakeScience.

La tribune du collectif #NoFakeScience.

Interview de Nicolas Minier, un des rédacteurs et membres du collectif.

Discussions autour de la tribune entre Lê (Science4All) et Alexandre Technoprog.

Il y a eu beaucoup de tempêtes sur Twitter autour de tout ça pendant les dernières semaines. Je signale juste quelques fils que j’ai écrits pendant cette période. D’abord celui-ci où j’explique rapidement pourquoi je suis signataire. Dans les méandres de la discussion qui a suivi j’ai notamment évoqué la notion de « robustesse à la mécompréhension », idée dont j’aurais voulu parler dans la vidéo mais j’ai complètement oublié en l’écrivant ! Je me rattrape en le signalant ici.

Enfin il y a eu beaucoup de discussions autour d’un article du Monde dans sa rubrique « les Décodeurs » qui remet en cause plusieurs points de la tribune ; voici le fil où j’en discute. Voici également la réponse qu’a fait le collectif lui-même à cet article du monde. Et voici aussi une vidéo d' »Un Monde Riant » qui discute du même article.

Leibniz : meilleur avocat du meilleur des mondes | Grain de philo #28

 

Aujourd’hui, on va regarder Leibniz de près…

Trois arguments justifiant qu’il n’est pas totalement absurde de croire que nous sommes dans le meilleur des mondes possibles.

L’opuscule plusieurs fois cité dans la vidéo est « De l’origine radicale des choses » qui se trouve sur Wikisource (dans une traduction qui me semble pas terrible par rapport à celle que j’ai utilisée).

Le texte sur la diagonale du carré s’intitule « Dialogue effectif sur la liberté » et il ne se trouve, à ma connaissance, que dans le recueil « Système nouveau de la nature et de la communication des substances, et autres textes ».

Philosophie au lycée : réforme et nouveau programme | Café Phi #2 avec Frédéric Le Plaine

 

Suite et fin de l’interview avec Frédéric Le Plaine, président de l’ACIREPh. À quoi la philosophie au lycée va-t-elle ressembler demain ? Discussion autour du nouveau programme de philosophie et de tout ce qui pourrait être changé pour améliorer les choses.

Le fameux rapport Derrida-Bouveresse.

L’actuel programme de philosophie.

Le futur programme de philosophie réécrit par le CSP.

La contre-proposition de programme de l’ACIREPH.

Le récit épique de plus de quarante ans de guerre des programmes.

Sommaire de la vidéo :

00:30 – Qu’est-ce que la réforme du lycée ? Quelle y est la place de la philosophie ?

2:24 – Nouveau programme de philosophie : coup de force de la présidente du Conseil Supérieur des Programmes

4:30 – En quoi le nouveau programme de philosophie sera encore plus indéterminé que l’actuel

8:05 – Le rapport Derrida-Bouveresse : où l’on voit que ces problèmes sont dénoncés depuis plus de trente ans…

11:31 – La contre-proposition de programme par l’ACIREPh

14:02 – D’où vient la résistance au changement ?

15:04 – En quoi des programmes mieux délimités accroîtraient la liberté pédagogique ?

17:39 – Faut-il renoncer à la dissertation ? Préciser ses exigences ?

20:25 – Le cas de l’explication de texte : des attendus méthodologiques officiels souvent ignorés par les professeurs

21:29 – Résistance au changement (encore) et guerre des programmes

22:54 – Quelle est la formation pédagogique des professeurs de philosophie ?

27:00 – Préciser des compétences d’argumentation dans le programme de philosophie

28:17 – Étendre l’enseignement de philosophie avant la Terminale ? En lien avec d’autres disciplines ?

30:35 – Étendre l’enseignement de la philosophie en lycée professionnel ?

32:23 – Contre l’idée qu’il suffit d’être bon philosophe pour être bon pédagogue

33:14 – La philosophie (en l’état actuel des choses) doit-elle être obligatoire ?

34:09 – Propositions de nouveaux types d’épreuves pour l’évaluation au bac

38:58 – Importance des compétences en rédaction

40:55 – « Que l’esprit de Derrida et Bouveresse souffle sur la profession ! »

41:39 – Outro

Bac philo : est-ce une loterie ? | Café Phi #2 avec Frédéric Le Plaine

 

Discussion avec Frédéric Le Plaine, professeur de philosophie et président de l’ACIREPH, autour de l’état actuel de l’enseignement de la philosophie au lycée et des problèmes que pose l’épreuve actuelle du bac.

1:56 – La philo au bac, est-ce une loterie ?

2:50 – L’indétermination d’un programme réduit à une liste de notions

4:44 – Conséquence : l’épreuve de philosophie est la plus discriminante socialement

5:52 – Que veut dire « Apprendre aux élèves à penser par soi-même » ?

7:29 – Peut-on imaginer un programme de notions pour d’autres matières ?

8:26 – Les profs de philo ont-ils des approches de la philosophie irréconciliables ?

10:44 – Correction du bac, Acte I : les copies-test

13:15 – Fausse liberté pédagogique : pourquoi l’ampleur et l’indétermination des programmes incite chaque prof (pourvu qu’il soit soucieux de préparer ses élèves au bac) à enseigner exactement les mêmes contenus « classiques » et « attendus »

16:28 – Conséquences sur la perception de la philosophie par les élèves

18:05 – Comment évalue-t-on une copie ?

20:04 – Correction du bac, Acte II : la réunion d’harmonisation

25:00 – Que signifie la note d’une copie de philo ?

26:21 – Correction du bac, Acte III : le jury

29:27 – La portée symbolique de la note de philo

20:31 – Outro

L’article de Frédéric Le Plaine : « Bac : en finir avec la loterie philosophique »

Le site de son association l’ACIREPH.

Le programme actuel de philosophie.

Le projet de programme qui vient avec la réforme et dont on parlera dans le prochain épisode.

Voilà !

La suite arrivera sur cette même page dans une semaine environ 🙂

Bac philo 2019 – « La pluralité des cultures fait-elle obstacle à l’unité du genre humain ? »

 

 

Le fameux texte de Lévi-Strauss :

« L’attitude la plus ancienne,et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n’est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc.., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l’Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or, derrière ces épithètes se dissimule un même jugement: il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain; et sauvage, qui veut dire «de la forêt », évoque aussi un genre de vie animal par opposition à la culture humaine. […]

fqsdfqds.jpgCette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les «sauvages» (ou tous ceux qu’on choisit de considérer comme tels) hors de l’humanité, est justement l’attitude la plus marquante et la plus instinctive de ces sauvages mêmes. […]
L’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village; à tel point qu’un grand nombre de populations dites primitives se désignent elles-mêmes d’un nom qui signifie les «hommes » (ou parfois – dirons-nous avec plus de discrétion? – les « bons », les « excellents » , les « complets »), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus ou même de la nature humaine, mais qu’ils sont tout au plus composés de «mauvais», de « méchants », de « singes de terre » ou « d’oeufs de pou ». On va souvent jusqu’à priver l’étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un « fantôme » ou une « apparition». Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes avaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des Blancs prisonniers, afin de vérifier, par une surveillance prolongée, si leur cadavre était ou non sujet à la putréfaction. […]

En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie ».

Claude Lévi-Strauss,  Race et histoire, Éd. Denoël-Gonthier, coll. Médiations, 1968, pp. 19-22.

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