Nietzsche : « ‘‘Bon et méchant’’, ‘‘Bon et mauvais’’ » – Grain de philo #11

 

Dans ce Grain de philo, on discute de la première dissertation de la Généalogie de la morale de Nietzsche : « ‘‘Bon et méchant’’, ‘‘Bon et mauvais’’ ».

Toute cette partie de la Généalogie de la morale est en fait déjà condensée dans le §260 de Par-delà le bien et le mal. Ce paragraphe (assez long et que vous pouvez trouver en entier ici) commence par poser ainsi deux types de morale :

Nietzsche187a1.jpg« Au cours d’une excursion entreprise à travers les morales délicates ou grossières qui ont régné dans le monde ou qui y règnent encore, j’ai trouvé certains traits qui reviennent régulièrement en même temps et qui sont liés les uns aux autres : tant qu’à la fin j’ai deviné deux types fondamentaux, d’où se dégageait une distinction fondamentale. Il y a une morale de maîtres et une morale d’esclave. (…) Les différenciations de valeurs dans le domaine moral sont nées, soit sous l’empire d’une espèce dominante qui ressentait une sorte de bien-être à prendre pleine conscience de ce qui la plaçait au-dessus de la race dominée, — soit encore dans le sein même de ceux qui étaient dominés, parmi les esclaves et les dépendants de toutes sortes. »

 Par-delà le bien et le mal, §260

Le premier épisode traitera donc de cette « morale de maîtres » dont on verra qu’elle oppose les bons aux mauvais ; tandis que le second épisode traitera de la « morale d’esclave » opposant cette fois les méchants aux bons. Tout ça selon Nietzsche, bien sûr.

(Pour les citations de la Généalogie de la morale j’utilise la traduction de l’édition GF.)

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Episode 1 : La morale des winners !

 

 

Voici les passages du premier traité de la Généalogie de la morale cités dans la vidéo :

« Il est pour moi évident en premier lieu que cette théorie cherche et place le véritable foyer du concept ‘‘bon’’ au mauvais endroit : le jugement de ‘‘bon’’ ne provient nullement de ceux qui bénéficient de cette ‘‘bonté’’ ! Ce sont plutôt les ‘’bons’’ eux-mêmes, c’est-à-dire les nobles, les puissants, les supérieurs en position et en pensée qui ont éprouvé et posé leur façon de faire et eux-mêmes comme bons, c’est-à-dire excellents, par contraste avec tout ce qui est bas, bas d’esprit, vulgaire et populacier. À partir de ce sentiment de la distance, ils ont fini par s’arroger le droit de créer des valeurs et de forger des noms de valeurs : qu’avaient-ils à faire de l’utilité ? (…)

Portrait_of_Friedrich_Nietzsche.jpgLe sentiment de la noblesse et de la distance, je le répète, le sentiment premier et global, durable et prédominant, d’un habitus supérieur et impérieux face à un habitus inférieur, à un ‘‘contrebas’’, – voilà l’origine de l’antithèse ‘‘bon’’ et ‘‘mauvais’’.

(Le droit seigneurial de donner des noms s’étend si loin qu’on devrait s’autoriser à considérer l’origine même du langage comme une manifestation de la puissance des seigneurs ; ils disent : ‘‘c’est ainsi et pas autrement’’, ils scellent toute chose et tout événement par un son et en prennent ainsi possession, en quelque sorte.)

Cette origine implique que le mot ‘‘bon’’ ne s’associe absolument pas d’emblée et nécessairement à des actions ‘‘non-égoïstes’’, ainsi que le croit la superstition de ces généalogistes de la morale [ceux pour qui ‘‘bon’’ = ‘‘utile’’]. Au contraire, c’est seulement lorsqu’il y déclin des jugements de valeur aristocratiques que toute cette antithèse de l’‘‘égoïstes’’ et du ‘‘non-égoïste’’ s’impose de plus en plus à la conscience de l’homme. » §2

« Les expressions forgées par les différentes langues pour désigner le « bon » au sens étymologique (…) remontent toutes à la même transformation de notion : partout ‘‘distingué’’, ‘‘noble’’ au sens social, est la notion fondamentale à partir de laquelle se développe, nécessairement, ‘‘bon’’ au sens de ‘‘distingué quant à l’âme’’, ‘‘noble’’ au sens de ‘‘doué d’une âme supérieure’’, ‘‘privilégié quant à l’âme’’ ; développement parallèle à cet autre qui fait, finalement, ‘‘vulgaire’’, ‘‘populacier’’, ‘‘vil’’ donnent la notion de ‘‘mauvais’’. » §4

Et remarquez qu’on trouve des idées similaires dans le §260 de Par delà bien et mal :

28630 (1).jpg« Lorsque ce sont les dominants qui déterminent le concept ‘‘bon’’, les états d’âmes sublimes et altiers sont considérés comme ce qui distingue et détermine le rang. L’homme noble se sépare des êtres en qui s’exprime le contraire de ces états sublimes et altiers ; il méprise ces êtres. Il faut remarquer de suite que, dans cette première espèce de morale, l’antithèse ‘‘bon’’ et ‘‘mauvais’’ équivaut à celle de ‘‘noble’’ et ‘‘méprisable’’. (…)

L’homme noble possède le sentiment intime qu’il a le droit de déterminer la valeur, il n’a pas besoin de ratification. Il décide que ce qui lui est dommageable est dommageable en soi, il sait que si les choses sont mises en honneur, c’est lui qui leur prête cet honneur, il est créateur de valeurs. Tout ce qu’il trouve sur sa propre personne, il l’honore. Une telle morale est la glorification de soi-même. »

 

L’arété des Grecs : une valeur aristocratique

Pour les Grecs et les Romains de l’Antiquité, la valeur morale la plus haute est exprimée par le mot grec arété, que les Romain ont traduit par virtus, et qui a donné en français vertu. Ainsi, si vous posiez une question morale à ces Grecs ou ces Romains : « Que dois-je faire ? Comment dois-je vivre ? », ils ne vous parleraient pas de bonté mais de vertu : « Fais preuve de vertu ; mène une vie vertueuse ». Et ne vous y trompez pas : ce mot que nous traduisons par vertu n’avait pas du tout le même sens pour les Anciens que pour nous aujourd’hui.

Passons rapidement sur la virtus des Romains. Le mot est construit sur la racine vir qui signifie homme, et c’est en effet une valeur plutôt masculine et guerrière ; elle renvoie à l’idée de force, d’excellence, de courage : la virtus est la valeur du soldat par excellence. Bref, c’est très éloigné de l’idée que nous nous faisons aujourd’hui de la vertu !arton4587.jpg (Notons encore que cette exaltation romaine de la force n’est sans doute pas étrangère au fait que Nietzsche fait de Rome l’incarnation la plus haute de la morale aristocratique : « Les Romains étaient bien les forts et les nobles, tels qu’il n’y en jamais eu jusqu’ici sur terre, et tels même qu’il ne pourra jamais y en avoir de plus forts et de plus nobles. » GM §16)

Le mot arété en grec, que l’on traduit donc par vertu en français, exprime véritablement la valeur morale la plus importante aux yeux des Grecs, et elle se traduit en fait mieux par le mot excellence. Être vertueux, pour un Grec, c’est exceller, être excellent. Mais on excelle toujours à quelque chose. Il n’y a d’excellence que relativement à une fonction déterminée. Par exemple un couteau est excellent parce qu’il excelle à couper : c’est la fonction du couteau. Par contre c’est une mauvaise fourchette. Couteau et fourchette ont deux fonctions différentes, et du coup l’excellence du couteau n’est pas la même que l’excellence de la fourchette. Pour les Grecs, la notion de vertu/excellence peut ainsi s’appliquer à tout ce qui a une fonction, une nature propre. Aristote dans l’Ethique à Nicomaque écrit ainsi :

Aristotelis.jpg« Il faut dire que toute vertu, selon la qualité dont elle est la perfection, est ce qui produit cette perfection et fournit le mieux le résultat attendu. Par exemple la vertu de l’œil exerce l’œil  et lui fait remplir sa fonction d’une façon satisfaisante ; c’est par la vertu de l’œil que nous voyons distinctement. De même la vertu du cheval fait de lui un bon cheval apte à la course, à recevoir le cavalier et capable de supporter le choc de l’ennemi. »

En somme, toute chose existe pour une certaine fin (l’œil, pour voir ; le cheval, pour porter le cavalier) et la vertu d’une chose réside dans la réalisation parfaite de cette fin. Cela relève d’une vision extrêmement finaliste de l’univers, qui n’est plus du tout la nôtre, mais c’était précisément celle des Grecs en général (et d’Aristote en particulier). Ainsi, le mot grec cosmos signifie à la fois monde et ordre : il allait de soi pour les Grecs que le monde est un ordre, un tout organisé dans lequel chaque chose a une place, une nature propre, et donc un rôle, une fonction, de même que dans l’être vivant chaque organe a une place, une fonction en vue du tout qu’est l’organisme : la vertu de l’œil est de permettre la vision, et ce n’est pas la vertu du poumon. L’œil qui permet une vision parfaite est un bon œil, sinon c’est un mauvais œil, un œil vicieuxdéfectueux.

Chaque chose ayant une nature, donc une fonction, peut ainsi être dit vertueuse ou vicieuse selon qu’elle assure bien ou mal la fonction qui découle de sa nature.

La vertu pour les Grecs a donc un sens bien plus large que strictement moral : la vertu morale n’est qu’un type particulier de vertu qui se rapporte à l’homme. Pour les Anciens, de même que toute autre chose dans le monde, l’homme a une nature, donc une fonction, et sa vertu réside donc dans la bonne réalisation de cette fonction. Ainsi, juste après le passage cité plus haut, Aristote ajoute :

« S’il en va ainsi de même pour tout, la vertu de l’homme serait une disposition susceptible d’en faire un honnête homme capable de réaliser la fonction qui lui est propre. »

Donc, être vertueux pour un homme, c’est accomplir parfaitement sa nature d’homme, c’est agir comme il convient à un homme d’agir. L’homme vertueux est un homme réussi, un homme qui excelle dans son rôle d’homme.

On retrouve ce type d’idée chez la plupart des philosophes de cette période ; pour les stoïciens Grecs par exemple le concept central était le kathèkon qu’on peut traduire par fonction proprece qui convient, l’action appropriée. Et certes les philosophes de l’Antiquité seront souvent en désaccord sur ce qu’est cette fonction propre de l’homme, mais je n’en vois guère qui nierait que l’homme en ait une et que sa vertu consiste à la réaliser.

Roman-mosaic-know-thyself.jpgQu’est-ce que cela implique quant à ce qui s’oppose à la vertu, c’est-à-dire le vice ? Si la vertu est la bonne réalisation de la fonction, le vice est un dysfonctionnement, une défectuosité. L’homme vicieux est celui qui réalise mal sa fonction d’homme, c’est un homme raté, déréglé, qui ne fait pas ce qui convient à sa nature, qui n’est pas à sa place. Songez que la faute par excellence pour les Grecs est l’hubris, c’est-à-dire la démesure : mal agir, c’est sortir de sa place d’homme, agir comme un dieu. La maxime delphique « Souviens-toi qui tu es » peut s’entendre en ce sens : souviens-toi que tu es un homme, ni plus ni moins, et donc ne sors pas de ce rôle d’homme.

Aussi l’homme vicieux, déréglé, défectueux, ne peut-il qu’être malheureux : c’est une sorte de malade, de monstre. Et les hommes véritablement vertueux (et donc heureux) savent qu’il est à plaindre ! S’efforcer de ramener l’homme vicieux à la vertu par le châtiment, c’est une façon de le réparer, de soigner son âme ; il ne s’en portera que mieux : la justice est la « médecine du vice ».

Je pense que c’est assez pour voir en quoi cette conception de la vertu et du vice recoupe très bien ce que Nietzsche dit de la morale aristocratique : on y retrouve l’idée que le bon est celui qui réussit, qui excelle, par opposition au mauvais qui rate. D’ailleurs le mot ariston en grec n’est que la forme superlative de arété : les aristocrates sont, à strictement parler, les plus vertueux. (Nietzsche s’appuie sur toute sorte d’étymologie souvent tout à fait hasardeuse, mais bizarrement il ne songe pas à celle-là dans la Généalogie de la morale, ni ailleurs pour autant que je sache.)

Soit dit en passant, on pourrait aussi faire le lien avec l’intellectualisme moral de certains philosophes de l’Antiquité, c’est-à-dire l’idée que nul ne fait le mal volontairement. Cette idée qui nous paraît tellement bizarre et presque absurde (parce que nous entendons faire le mal au sens d’agir méchamment) se comprend parfaitement dans le cadre d’une morale aristocratique ; en effet, nul n’est mauvais volontairement, puisque nul ne rate volontairement.

Voilà !

 

 

Episode 2 – Méchant !

 

 

Voici les passages du premier traité de la Généalogie de la morale cités dans la vidéo :

« L’insurrection des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et engendre des valeurs : le ressentiment d’êtres tels que la véritable réaction, celle de l’acte, leur est interdite, qui ne s’en sortent indemnes que par une vengeance imaginaire. Alors que toute morale noble procède d’un dire-oui triomphant à soi-même, la morale des esclaves dit non d’emblée à un ‘‘extérieur’’, à un ‘‘autrement’’, à un ‘‘non-soi’’ ; et c’est ce non-là qui est son acte créateur. » §10

« Ce ‘‘mauvais’’ d’origine noble et ce ‘‘méchant’’ tiré du chaudron de la haine inassouvie – le premier est une création après coup, un à-côté, une couleur complémentaire, tandis que le second est l’original, le commencement, l’acte véritable dans la conception d’une morale d’esclave –, quel contraste entre les deux termes ‘‘mauvais’’ et ‘‘méchant’’ opposés en apparence à la même notion de ‘‘bon’’ : qu’on se demande plutôt qui est vraiment ‘‘méchant’’ selon la morale du ressentiment. Réponse en toute rigueur : justement le ‘‘bon’’ de l’autre morale, justement le noble, le puissant, le dominateur, ici simplement travesti, réinterprété et déformé par le regard venimeux du ressentiment. » §11

 

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« Les agneaux gardent rancune aux grands rapaces, rien de surprenant : mais ce n’est point là une raison pour en vouloir aux grands rapaces d’attraper les petits agneaux. Mais si ces agneaux se disent entre eux : ‘‘Ces rapaces sont méchants ; et celui qui est aussi peu rapace que possible, qui en est plutôt le contraire, un agneau, celui-là ne serait-il pas bon ?’’, alors il n’y a rien à redire à cette construction d’un idéal, même si les rapaces doivent voir cela d’un œil un peu moqueur et se dire peut-être : ‘‘nous, nous ne leur gardons nullement rancune, à ces bons agneaux, et même nous les aimons : rien n’est plus goûteux qu’un tendre agneau.’’ Exiger de la force qu’elle ne se manifeste pas comme force, qu’elle ne soit pas volonté de domination, volonté de terrasser, volonté de maîtrise, soif d’ennemis, de résistances et de triomphes, c’est tout aussi absurde que d’exiger de la faiblesse qu’elle se manifeste comme force. (…) La morale du peuple sépare la puissance des manifestations de la puissance, comme s’il y avait derrière la puissance un substrat indifférent qui serait libre de manifester la puissance ou de ne pas le faire. Mais un tel substrat n’existe pas ; il n’existe aucun ‘‘être’’ derrière l’agir, le faire, le devenir ; l’‘‘agent’’ est un ajout de l’imagination à l’agir, car l’agir est tout. (…) Quoi d’étonnant si les affects de vengeance et de haine, rentrés et couvant sous la braise, ne maintiennent aucun dogme avec plus de ferveur que celui qui affirme que le fort est libre d’être faible, et le rapace d’être agneau : — on s’arroge ainsi le droit d’imputer au rapace sa nature de rapace…

(…) Lorsque les opprimés, les humiliés, les maltraités, sous l’empire de la ruse vengeresse de l’impuissance, se mettent à dire : ‘‘Soyons le contraire des méchants, c’est-à-dire bons ! Est bon quiconque ne fait violence à personne, quiconque n’offense, ni n’attaque, n’use pas de représailles et laisse à Dieu le soin de la vengeance, quiconque se tient caché comme nous, évite la rencontre du mal et du reste attend peu de chose de la vie, comme nous, les patients, les humbles et les justes.’’ — Tout cela veut dire en somme, à l’écouter froidement et sans parti pris : ‘‘Nous, les faibles, nous sommes décidément faibles ; nous ferons donc bien de ne rien faire de tout ce pour quoi nous ne sommes pas assez forts’’.  Mais ce rude état de fait, cette intelligence rudimentaire (…), par ce faux monnayage et cette mauvaise foi de l’impuissance, s’est drapée de la pompe d’une vertu de renoncement, de patience silencieuse, comme si la faiblesse même du faible, c’est-à-dire son essence, ses actes, toute sa réalité, singulière, inévitable, indéfectible, était un exploit délibéré, quelque chose de voulu, de choisi, une action, un mérite. Cette sorte d’homme a besoin de la foi dans un ‘‘sujet’’ doué d’une liberté de choix et d’indifférence, par un instinct de conservation, d’affirmation de soi, où chaque mensonge aime à se sanctifier. Le sujet (ou, pour faire plus populaire, l’âme) a peut-être été jusqu’ici le meilleur acte de foi, parce qu’il permettait au commun des mortels, aux faibles et aux opprimés de toutes sortes ce sublime mensonge à soi-même qui consiste à interpréter la faiblesse elle-même comme liberté et les avatars de cette faiblesse comme mérites. » §13

 

Et voilà ! C’est tout pour aujourd’hui.

 

 

 

 

3 idées reçues sur la philosophie

 

Aujourd’hui, on discute de trois idées reçues sur la philosophie :

1) La philosophie comme discipline littéraire

2) La philosophie comme mode de vie

3) Chacun sa philosophie !

 

Les extraits de Russell sur Bergson sont tout de même très savoureux :

russell (1)Il va sans dire qu’une large part de la philosophie de Bergson, et sans doute la part qui lui a valu sa plus grande popularité, ne dépend pas d’arguments, et ne peut être détruite par un argument. Son tableau imaginaire du monde considéré comme un effort poétique n’est dans son ensemble susceptible ni d’approbation ni de désapprobation.
Shakespeare dit que la vie n’est qu’une ombre qui marche ; Shelley dit qu’elle ressemble à un dôme de verre de différentes couleurs ; Bergson dit qu’elle est une coquille qui éclate en morceaux qui sont aussi encore des coquilles. Si vous préférez l’image de Bergson, elle est tout aussi légitime.

(…) En règle générale, Bergson ne donne pas de raison à l’appui de ses opinions. Il compte sur leur attrait inhérent, et sur le charme d’un style excellent.

Russell, Histoire de la philosophie occidentale

(Tout le chapitre de Russell sur la philosophie Bergson est un massacre !)

À quoi bon échanger ? Avantages comparatifs & coûts d’opportunité – Argument frappant #5

Aujourd’hui on parle d’un des arguments les plus frappants de l’histoire de la pensée économique : la théorie des avantages comparatifs. Mais comme je ne veux pas vraiment vous faire un cours d’économie, je ne vais pas la jouer à la Ricardo en parlant de commerce de draps et de vins entre le Portugal et l’Angleterre, mais plus simplement d’échanges entre individus, et au fond c’est tout aussi intéressant et ça me paraît même plus frappant encore à ce niveau ! Notez que je ne présente pas ces concepts d’avantages comparatif et de coût d’opportunité de façon rigoureuse mais j’espère que ça vous donnera envie d’aller voir plus loin car l’économie, tout de même, c’est passionnant !

 

Pour aller plus loin, justement :

Une vidéo en français qui présente la théorie des avantages comparatifs à partir de l’exemple classique de Ricardo : « Dessine-moi l’éco : Qu’est-ce que l’avantage comparatif ? »

Une vidéo d’introduction sur l’économie où il est question, entre autre, des avantages comparatifs (en anglais, sous-titres français disponibles) : « Specialization and Trade: Crash Course Economics #2 »

Une vidéo sur les avantages comparatifs et les coûts d’opportunité (en anglais, sous-titres français disponibles) : « Comparative Advantage » (Marginal Revolution University)

 

Allez voir les super chaînes francophone de vulgarisation sur l’économie :

Stupid Economics pour plein de sujets cools traités de façon cool sur l’économie en général !

Heu?reka sur l’économie en général et la finance en particulier, avec des explications souvent assez détaillée !

Voilà !

 

 

FAQ – juillet 2017

Index de la FAQ
0:03 : perles du bac
0:27 : études + enseignements
2:12 : avenir de la chaîne
3:24 : projets de collaboration avec d’autres YouTubers
4:06 : mon théorème préféré
5:02 : comment je suis devenu logicien
6:12 : ma thèse (attention tunnel)
7:31 : vocation pour la philosophie (ou pas)
8:56 : les philosophes qui m’ont marqué
9:40 : pourquoi Kandinsky ?
9:56 : conseils bibliographiques – que lire quand on s’intéresse à la philosophie ?
11:26 : le monstre vert
11:51 : d’où m’est venue l’idée de faire des vidéos ?
12:32 : une anecdote (peut-on connaître la truie ?)
13:22 : les profs de philo sont-ils des dieux ou des superhéros ?
14:40 : vie de prof et vie de YouTuber
15:56 : à propos de ma fille
16:31 : séquence de fin

D’autres conseils de lectures de philosophie post-bac (par un collègue).

L’article de David Louapre sur le financement du YouTube culturel :

Quelques questions supplémentaires

Pour que la vidéo ne soit pas trop longue j’ai dû écarter beaucoup de questions et pour ne pas avoir trop de regret je vais répondre à quelques unes d’entre elles ici.

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C’est mon paradoxe préféré ! J’ai un milliard de choses à dire dessus (je suis un one-boxer convaincu…) et j’en ferai une ou deux vidéos tôt ou tard, c’est certain, donc un peu de patience et tu sauras tout ce que j’en pense !

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Question abyssale qui renvoie à celle de la réalité des objets mathématiques. Il y a des arguments fameux pour et contre notamment l’argument d’indispensabilité (sans doute le plus fort argument en faveur du réalisme mathématique). On pourrait se dire que ça n’a pas grande importance pour la pratique des mathématiques, mais ce serait une erreur : Lê de Science4All a fait justement une très bonne vidéo sur le débat entre intuitionniste et realiste.

(Pour ma part, je n’ai aucun avis tranché, n’ayant pas assez étudié le débat.)

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Je ne pense pas que sa réponse résolve quoi que ce soit ; mais il pose le problème et sa solution d’une façon trop vague pour que l’on puisse facilement s’en rendre compte. Le paradoxe du condamné à mort peut donner l’impression d’une petite énigme de logique pour laquelle il y aurait une solution, un « truc », mais il suffit de faire un tour sur la page Wikipedia du paradoxe pour se rendre compte que le problème est bien plus complexe qu’il n’y paraît et qu’il n’y a justement pas de solution consensuelle. Ainsi, ne serait-ce que pour cette raison, il serait bien surprenant que Bruce Benamran ait résolu en 10 secondes (car c’est à peine le temps qu’il y consacre dans sa vidéo) un problème sur lequel logiciens et mathématiciens peinent à s’entendre depuis des décennies, sinon sur le fait que c’est un problème qu’il n’est pas simple d’analyser et de résoudre ! De ce point de vue, dans ces vidéos sur le paradoxe du condamné à mort, Bruce fait preuve d’une légèreté qui m’étonne : sa première vidéo de la série « Logique et raisonnement » est bien plus sérieuse et travaillée !

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Il fait des trucs que j’aime beaucoup (par exemple ça) ; mais pour être honnête, il peut aussi faire des trucs que j’aime moins (comme son rap philo censé « aider les élèves à réviser le bac philo » était bourré de citations fausses et de propos erronés ou super confus que n’excusait pas la forme rap). Mais ses vidéos sont bourrées de trucs qui me font rire et il donne le goût de la philo à un public qui ne l’aurait pas spontanément, donc rien que pour ça c’est super !

Et si vous voulez du bon rap philo allez voir ça !

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Plusieurs me demandaient mon avis sur l’enseignement de la philosophie au lycée et je n’en ai parlé que très peu dans la vidéo. Pour le dire en deux mots : les programmes sont beaucoup trop ambitieux (28 notions en L, et 20 en S pour 3h de cours hebdomadaire) et la façon dont chaque enseignant s’en empare est extrêmement libre et variable. Les exercices du bac (dissertation et explications de texte) sont assez inadaptés et la notation, du coup, difficile voire impossible à harmoniser. La place de l’histoire de la philosophie dans l’enseignement et dans l’évaluation gagnerait aussi à être clarifiée. Bref : un programme plus restreint, mieux défini, et des épreuves mieux adaptées seraient bien préférables, mais je crains que les profs de philo ne soient capables de s’entendre sur rien, malheureusement…

(Il y a chez les profs de philo une tendance à penser que leur enseignement est absolument crucial, car c’est là seulement que l’élève apprend à penser, se libère de ses préjugés, devient majeur au sens propre du terme ! Le cours de philosophie ferait descendre l’esprit critique sur les lycéens comme l’esprit saint sur les apôtres. Et du coup toute tentative de changer quelque chose au rituel tend à heurter ces zélés pentecôtistes. – Bon… je suis un peu méchant. Mais vous voyez l’idée.)

Concernant Freud, en effet, il est malheureux de le trouver encore dans le programme. Je me sens obligé d’en parler, mais c’est plutôt pour mettre en garde ; et mon cours sur la conscience et l’inconscient s’appuie plutôt sur des travaux de psychologie. (Ce cas illustre bien le problème que pose le manque de définition des programmes en philosophie puisque d’un professeur à l’autre l’élève n’entendra pas du tout le même son de cloche concernant Freud !)

 

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Excellente question.

 

Voilà ! C’est tout pour aujourd’hui !

10 commandements pour éviter le pire au Bac de philosophie

5 conseils pour éviter le pire en dissertation

 

La copie lue à la fin est fictive, mais inspirée ! En particulier le passage sur « le travail rend libre » : j’ai corrigé au bac, l’année dernière, 80 copies de S traitant le sujet « Travailler moins, est-ce vivre mieux ? », et dans une bonne partie d’entre elles j’ai trouvé l’expression « le travail rend libre », présenté comme une citation… de Hegel. Souvenir mal digéré d’un cours sur la dialectique du maître et de l’esclave ? Je conçois que l’on puisse faire dire cela à Hegel, mais donner précisément cette formule aujourd’hui est assez maladroit. (Pour ceux qui ne verraient pas pourquoi, je suggère de faire une petite recherche sur Internet.) Parfois l’élève se souvenait de cette formule mais pas de son auteur, sinon qu’il était allemand, et du coup, bref…

 

5 conseils pour éviter le pire en explication de texte

 

Bon courage aux candidats ! Allez voir les autres « Grains de philo » de la chaîne, ça ne vous fera pas de mal !

Construire l’introduction et le plan d’une dissertation

J’ai vu passer dans les commentaires de la dernière vidéo beaucoup de remarques/conseils sur la méthodologie de la dissertation, dont certains étaient assez déroutants, et je voudrais du coup donner quelques conseils plus précis pour aider ceux qui le veulent ; et je vais essayer de faire simple et efficace.

 

Pour l’introduction, je propose à mes Terminales cette structure en 5 étapes qui est assez simple à suivre et peut s’adapter à n’importe quel sujet.

1. Présentation et analyse du sujet
Présentez le sujet. (Une accroche n’a rien d’obligatoire ; c’est souvent maladroit ; évitez.) Si des termes ou des expressions sont ambiguës, essayez d’en préciser le sens ; mais ne commencez pas par définir systématiquement tous les termes : faites-le seulement si cela va vous servir dans l’étape 2 de l’introduction. (De façon générale, quand vous donnez une définition, vous devez vous en servir pour formuler un argument.)

2. Réponse du sens commun
Donnez une première réponse argumentée à la question posée en sujet. Idéalement, il faudrait que cette réponse résulte directement de l’analyse du sujet et des définitions que vous avez données dans l’étape 1.

3. Objection
Développez un argument en sens contraire. Vous pouvez pour cela vous aider d’une analyse plus précise des termes (par exemple une autre définition ou une distinction sémantique).

4. Dégager le problème/ l’enjeu
Faites voir qu’on ne peut pas facilement trancher entre 2 et 3 ; l’opposition entre ces deux réponses soulève ainsi un problème : le sujet est bien une question qui pose des difficultés (et votre développement servira à essayer de les résoudre).
En outre, vous pouvez essayer de dégager un enjeu au sujet en montrant pourquoi répondre à cette question est important, est intéressant. (Vous pouvez par exemple mettre en avant des implications pratiques.)

5. Annonce du plan
Il est convenu de terminer l’introduction par l’annonce du plan du développement.

 

Exemple d’une introduction sur le sujet : « Le sens des mots peut-il nous échapper ? »

[1. Éclaircir les termes et expression du sujet] Tâchons d’abord de mieux cerner ce que signifie dans l’énoncé du sujet l’expression « s’échapper » : ce qui nous échappe doit avoir été, en un certain sens, en nous ; en effet, ce qui nous est parfaitement étranger ne nous échappe pas. Un nom qui m’échappe, par exemple, ce n’est pas un nom que j’ai n’ai jamais entendu, c’est plutôt un nom qui m’a été familier mais que je ne retrouve plus dans ma mémoire. Aussi, de la même façon, il n’y a pas de sens à dire que le sens des mots nous échappe lorsque nous considérons des mots tout à fait inconnus ou d’une langue étrangère ; un mot dont le sens nous échappe, ce serait donc plutôt un mot connu, familier, un mot que nous comprenons et employons dans notre langage, et dont le sens pourtant nous resterait inconnu. [Notez bien que je n’ai éclairci qu’une seule expression : « s’échapper », et je vais m’en servir immédiatement puisque 2 en découlera directement.]
[2. Réponse du sens commun] Une fois cette condition posée, le problème semble assez simple à résoudre : si un mot nous est connu et familier, c’est précisément parce que son sens ne nous échappe pas. Connaître et savoir employer un mot suppose de le comprendre, et donc d’en connaître le sens.
[3. Objection reposant sur une analyse plus approfondie de l’expression « sens d’un mot » et de son lien avec la définition du mot] Mais il semble que connaître le sens d’un mot suppose d’être capable de le définir ; or serions-nous capable de donner une définition valable à tous les mots que nous employons ? Nous les employons sans jamais songer à leur définition ; et, de fait, nous sommes souvent dans l’embarras lorsqu’une définition nous est demandée : nous n’avons pas un dictionnaire dans notre tête. Or, si le sens des mots réside bien dans leur définition, il semble que cela signifie qu’en fait nous n’en comprenons pas vraiment le sens.
[4. Problème : paradoxe résultant de 2 et 3 pris ensembles] En somme, tant que nous en restons à l’usage intuitif du langage, nous avons l’impression de comprendre les mots qui nous sont familiers ; mais cette apparente facilité du langage est peut-être trompeuse : le sens des mots nous échappe dès lors qu’on veut le saisir dans une définition qui l’explicite. [4bis. Enjeu] Or, si le sens des mots nous échappe ainsi, cela signifie que notre propre langage nous est étranger. Ne serait-il pas paradoxal que nous exprimions nos pensées dans un langage que nous ne comprenons pas vraiment ?
[5. Annonce de plan.] Dans une première partie nous verrons … ; puis … ; enfin … . [Vous pouvez écrire ce dernier paragraphe de l’introduction en tout dernier dans votre copie, lorsque vous saurez exactement ce que contient votre développement.]

 

 

Remarques générales s’appliquant à toute dissertation :

– Chaque partie doit répondre à la question. Donnez des arguments clairs et précis, en vous appuyant si possible sur des références philosophiques qui faciliteront la compréhension du correcteur.

– A la fin de chaque partie, rappelez en quoi ce qui a été fait a servi effectivement à répondre à la question. A la fin de la dernière partie, on doit arriver à une réponse précise et définitive.

– La conclusion doit synthétiser l’ensemble du chemin parcouru, jusqu’à la réponse à laquelle vous vous arrêtez. Elle doit donc répondre et ne doit pas développer de nouveau arguments (sinon on va la considérer comme une sorte de partie supplémentaire et la dissertation n’aura pas de conclusion).

 

Remarques plus spécifiques :

Il y a toutes sortes de plan possibles et donc aucune règle générale à suivre dans tous les cas, mais on peut suggérer ceci.

– Pour les deux premières parties :
I : arguments dans un sens + critique de ces arguments
II : arguments en sens contraire

(La critique des arguments de la partie I doit servir à justifier le passage vers la partie II ; on pourrait plutôt inclure cette critique dans la partie II, c’est une question d’équilibre. Vous pouvez aussi en faire toute la partie II et consacrer la III à la contre-argumentation. Il faut en tout cas que la transition d’une partie à l’autre soit justifiée. Quand le passage d’une partie à l’autre se limite à dire : « Et maintenant on va voir pourquoi en fait, non, c’est tout le contraire », cela fait mauvais effet…)

– Une partie III peut tâcher de trouver une voie intermédiaire entre les partie I et II (synthèse) ou bien traiter la question sous un angle différent, par exemple en remettant en cause les présupposés des deux premières parties, en prenant le sujet dans un autre sens, etc.

Gardez bien en tête que ce ne sont que des suggestions. Il est impossible de donner des conseils de construction de plan qui s’adaptent à tous les sujets.

Le principe de Condorcet — Grain de philo #9

Dans une élection démocratique, la préférence de la majorité doit l’emporter. Et dans nos élections, ce n’est presque jamais le cas. Pour le comprendre, parlons un peu du principe de Condorcet !

Premier épisode – Une norme démocratique

Second épisode : Macron a-t-il été mal élu ?

Vous aurez compris que la légitimité du vainqueur de Condorcet me tient à cœur ; et pourtant, à la fin de la vidéo, je défends le jugement majoritaire qui n’est pas une méthode de Condorcet : rien ne garantit que le vainqueur de Condorcet emporte l’élection au jugement majoritaire (même si on peut croire que ce mode de scrutin est plutôt favorable au vainqueur de Condorcet quand il y en a un – en tout cas bien plus que nos scrutins classiques, évidemment). Pourquoi n’ai-je pas préféré une véritable méthode de Condorcet ?

Et quid du scrutin de Condorcet randomisé ??

Vainqueur de Condorcet réel vs. déclaré

On pourrait en fait distinguer deux façons de définir le vainqueur de Condorcet.

Imaginez que pour une élection, il y ait un certain nombre d’alternatives potentiellement candidates (par exemple, si ce sont des personnes qu’on élit à un poste, ce seraient l’ensemble des personnes éligibles et désireuses d’occuper ce poste) ; et d’autre part, il y a les préférences réelles que les électeurs seraient susceptibles d’avoir sur l’ensemble de ces alternatives potentiellement candidates. Si ces préférences déterminent un vainqueur de Condorcet, je vais l’appeler le vainqueur de Condorcet réel.

Maintenant, supposons qu’on organise une élection pour ce poste, selon un certain mode de scrutin ; du coup, certaines alternatives se déclareront candidates (mais peut-être pas toutes) et les électeurs exprimeront leurs préférences seulement sur ces alternatives déclarées ; en outre, les électeurs ne les exprimeront peut-être pas de façon sincères (c’est-à-dire de façon conforme à leurs préférences réelles). Maintenant, si les préférences exprimées par les électeurs sur ces alternatives déclarées désignent un vainqueur de Condorcet, je vais l’appeler le vainqueur de Condorcet déclaré.

Mais pourquoi le vainqueur de Condorcet déclaré ne serait-il pas aussi le vainqueur de Condorcet réel ? Eh bien, cela dépendra fortement du scrutin utilisé, et particulièrement de deux propriétés de celui-ci : (1) l’indépendance aux alternatives non pertinentes ; (2) la résistance au vote stratégique.

Indépendance aux alternatives non pertinentes

Certains scrutins comme nos scrutins uninominaux poussent chaque parti à ne présenter qu’un seul candidat : en effet, l’éparpillement des voix entre plusieurs candidats voisins dans l’espace politique leur seraient fatal à tous. On l’a vu dans la vidéo : pour avoir une chance de gagner, il faut faire le vide dans l’espace politique autour de soi. On dit d’un tel scrutin qu’il n’est pas indépendant aux alternatives non pertinentes (la définition exacte de cette propriété est bien plus complexe, mais ça vous en donne idée) ; et dans ce cas de figure il est possible qu’un candidat qui aurait été vainqueur de Condorcet réel n’aille pas même se déclarer candidat à l’élection pour ne pas compromettre les chances d’un autre candidat ; et donc à plus forte raison, ce vainqueur de Condorcet réel ne sera pas élu. (Par exemple, qui sait si Bayrou n’était pas encore une fois vainqueur de Condorcet de l’élection de 2017 ? Mais il ne s’est tout simplement pas présenté pour ne pas compromettre les chances de Macron.)

Dans une élection au scrutin uninominal à un tour, si deux partis sont si puissants qu’aucun autre candidat n’est incité à se présenter (comme c’est grosso modo le cas aux Etats-Unis), celui des deux candidats qui est préféré par une majorité sera de fait le vainqueur de Condorcet déclaré de l’élection ; mais est-ce un vainqueur de Condorcet réel ? On peut sérieusement en douter…

Résistance au vote stratégique

Un mode de scrutin peut aussi inciter les électeurs à ne pas déclarer leurs préférences réelles mais à voter stratégiquement, par exemple en reléguant au plus bas de leur préférence un candidat tenu pour favori, afin d’augmenter les chances d’un candidat rival qu’il leur préfère. Du coup, à nouveau, rien ne garantit que le vainqueur de Condorcet que désignent les préférences exprimées lors du vote (autrement dit, le vainqueur de Condorcet déclaré) soit le vainqueur de Condorcet correspondant aux préférences réelles des électeurs (autrement dit, le vainqueur de Condorcet réel).

Ainsi, même quand une élection aboutit à l’élection d’un vainqueur de Condorcet déclaré, si le scrutin n’est pas au moins indépendant aux alternatives non pertinentes et résistant au vote stratégique, il est probable que ce vainqueur de Condorcet déclaré ne soit pas un vainqueur de Condorcet réel.

Or, lorsque je défends la légitimité du vainqueur Condorcet, c’est évidemment plutôt du vainqueur de Condorcet réel.

Le jugement majoritaire

Les modes de scrutin qu’on appelle des méthodes de Condorcet garantissent seulement la victoire du vainqueur de Condorcet déclaré, s’il y en a un. Or les méthodes de Condorcet (ou plus exactement les méthode de Condorcet déterministes, cf. plus bas) ne peuvent pas être indépendant aux alternatives non pertinentes et ne sont pas résistantes au vote stratégique ; donc le candidat issu d’une méthode de Condorcet pourrait bien être mal élu tout simplement parce que ce n’est pas un vainqueur de Condorcet réel.

Le jugement majoritaire présente quant à lui ces deux propriétés intéressantes : il est indépendant aux alternatives non-pertinentes et semble bien résister au vote stratégique ; donc, si ce scrutin élit un vainqueur de Condorcet déclaré, on peut croire qu’il s’agira bien d’un vainqueur de Condorcet réel. En outre, il semble généralement désigner le vainqueur de Condorcet, quand il y en a un.

Par ailleurs, le jugement majoritaire présente d’autres avantages : le contenu du vote (les mentions) est intuitif, et les résultats sont plus riches (j’ai presque envie de dire plus beaux) que pour un scrutin classique ou un scrutin de pur classement.

Et dans les cas où un vainqueur de Condorcet, bien qu’existant, n’est pas élu, on peut croire que c’est pour une bonne raison : c’est au profit d’une alternative qui, en un sens, satisfait davantage les électeurs (même si cela respecte moins leurs préférences, et c’est un point très intéressant que je développerais peut-être dans un supplément sur le principe de majorité).

Un dernier mot nécessaire sur le scrutin de Condorcet randomisé

Un spectateur de Science4all me reprochera sûrement : « Mais pourquoi ne pas préférer à ce bricolage du jugement majoritaire la pureté logique du scrutin de Condorcet randomisé ? N’est-ce pas le scrutin idéal pour celui qui croit avant tout en la légitimité du principe de Condorcet ? Le scrutin de Condorcet randomisé est en outre indépendant aux alternatives non-pertinentes et résistant au vote stratégique ! Quand je vous dis qu’il est parfait ! »

Oui, il est parfait. (Et j’encourage tous ceux qui ne le connaissent pas à aller voir la vidéo qui le présente, c’est vraiment top !) D’ailleurs je compte bien recourir à ce scrutin lorsque les tipeurs voteront pour le contenu de mes vidéos. Mais l’un des résultats possibles du scrutin est l’élection d’une loterie (en fait, dès lors qu’il n’y a pas de vainqueur de Condorcet normal, l’alternative élue sera une loterie) ; et si ça peut paraître admissible de s’en remettre à une loterie lorsqu’il s’agit de choisir le sujet d’une vidéo, lorsqu’il s’agit d’une élection présidentielle, l’idée de départager des candidats par un pierre-feuille-ciseau paraîtrait juste inacceptable. Peut-être avons-nous tort, et j’entends bien l’argument qui consiste à dire que cette loterie ne serait pas n’importe laquelle : c’est le vainqueur de Condorcet des loteries. Mais… quand la décision présente une telle importance, s’en remettre au hasard nous paraît juste inacceptable. Le jugement majoritaire, pour des élections politiques, semble une option plus facilement défendable et compréhensible aux yeux de la plupart des gens.

Mais que tout cela ne nous empêche pas d’utiliser par ailleurs le scrutin de Condorcet randomisé autant que possible !

Quelques ressources pour ceux qui veulent en savoir davantage sur les modes de scrutin :

Science étonnante – Réformons l’élection présidentielle : https://youtu.be/ZoGH7d51bvc

Science4All – 3 théorèmes anti-démocratiques (et la lotocratie) : https://youtu.be/VNcj7-XUhoc
Le jugement majoritaire : https://youtu.be/_MAo8pUl0U4
Le scrutin de Condorcet randomisé : https://youtu.be/wKimU8jy2a8

Les statistiques expliquées à mon chat – Monsieur le président, avez-vous vraiment gagné cette élection ? https://youtu.be/vfTJ4vmIsO4

Micmaths – Quelques problèmes d’ordre : https://youtu.be/v8-2YdUqQqM

Excellent article synthétique qui renvoie à de nombreuses vidéos :
https://labmap.wordpress.com/2017/02/13/la-science-en-quete-du-graal-electoral/

Sur la question de la probabilité d’un paradoxe de Condorcet (en anglais) : https://youtu.be/EISE6oruBYY