FAQ – juillet 2017

Index de la FAQ
0:03 : perles du bac
0:27 : études + enseignements
2:12 : avenir de la chaîne
3:24 : projets de collaboration avec d’autres YouTubers
4:06 : mon théorème préféré
5:02 : comment je suis devenu logicien
6:12 : ma thèse (attention tunnel)
7:31 : vocation pour la philosophie (ou pas)
8:56 : les philosophes qui m’ont marqué
9:40 : pourquoi Kandinsky ?
9:56 : conseils bibliographiques – que lire quand on s’intéresse à la philosophie ?
11:26 : le monstre vert
11:51 : d’où m’est venue l’idée de faire des vidéos ?
12:32 : une anecdote (peut-on connaître la truie ?)
13:22 : les profs de philo sont-ils des dieux ou des superhéros ?
14:40 : vie de prof et vie de YouTuber
15:56 : à propos de ma fille
16:31 : séquence de fin

D’autres conseils de lectures de philosophie post-bac (par un collègue).

L’article de David Louapre sur le financement du YouTube culturel :

Quelques questions supplémentaires

Pour que la vidéo ne soit pas trop longue j’ai dû écarter beaucoup de questions et pour ne pas avoir trop de regret je vais répondre à quelques unes d’entre elles ici.

newcomb.png

C’est mon paradoxe préféré ! J’ai un milliard de choses à dire dessus (je suis un one-boxer convaincu…) et j’en ferai une ou deux vidéos tôt ou tard, c’est certain, donc un peu de patience et tu sauras tout ce que j’en pense !

1.png

Question abyssale qui renvoie à celle de la réalité des objets mathématiques. Il y a des arguments fameux pour et contre notamment l’argument d’indispensabilité (sans doute le plus fort argument en faveur du réalisme mathématique). On pourrait se dire que ça n’a pas grande importance pour la pratique des mathématiques, mais ce serait une erreur : Lê de Science4All a fait justement une très bonne vidéo sur le débat entre intuitionniste et realiste.

(Pour ma part, je n’ai aucun avis tranché, n’ayant pas assez étudié le débat.)

5.png

Je ne pense pas que sa réponse résolve quoi que ce soit ; mais il pose le problème et sa solution d’une façon trop vague pour que l’on puisse facilement s’en rendre compte. Le paradoxe du condamné à mort peut donner l’impression d’une petite énigme de logique pour laquelle il y aurait une solution, un « truc », mais il suffit de faire un tour sur la page Wikipedia du paradoxe pour se rendre compte que le problème est bien plus complexe qu’il n’y paraît et qu’il n’y a justement pas de solution consensuelle. Ainsi, ne serait-ce que pour cette raison, il serait bien surprenant que Bruce Benamran ait résolu en 10 secondes (car c’est à peine le temps qu’il y consacre dans sa vidéo) un problème sur lequel logiciens et mathématiciens peinent à s’entendre depuis des décennies, sinon sur le fait que c’est un problème qu’il n’est pas simple d’analyser et de résoudre ! De ce point de vue, dans ces vidéos sur le paradoxe du condamné à mort, Bruce fait preuve d’une légèreté qui m’étonne : sa première vidéo de la série « Logique et raisonnement » est bien plus sérieuse et travaillée !

Cyrus Norht.png

Il fait des trucs que j’aime beaucoup (par exemple ça) ; mais pour être honnête, il peut aussi faire des trucs que j’aime moins (comme son rap philo censé « aider les élèves à réviser le bac philo » était bourré de citations fausses et de propos erronés ou super confus que n’excusait pas la forme rap). Mais ses vidéos sont bourrées de trucs qui me font rire et il donne le goût de la philo à un public qui ne l’aurait pas spontanément, donc rien que pour ça c’est super !

Et si vous voulez du bon rap philo allez voir ça !

3.png

Plusieurs me demandaient mon avis sur l’enseignement de la philosophie au lycée et je n’en ai parlé que très peu dans la vidéo. Pour le dire en deux mots : les programmes sont beaucoup trop ambitieux (28 notions en L, et 20 en S pour 3h de cours hebdomadaire) et la façon dont chaque enseignant s’en empare est extrêmement libre et variable. Les exercices du bac (dissertation et explications de texte) sont assez inadaptés et la notation, du coup, difficile voire impossible à harmoniser. La place de l’histoire de la philosophie dans l’enseignement et dans l’évaluation gagnerait aussi à être clarifiée. Bref : un programme plus restreint, mieux défini, et des épreuves mieux adaptées seraient bien préférables, mais je crains que les profs de philo ne soient capables de s’entendre sur rien, malheureusement…

(Il y a chez les profs de philo une tendance à penser que leur enseignement est absolument crucial, car c’est là seulement que l’élève apprend à penser, se libère de ses préjugés, devient majeur au sens propre du terme ! Le cours de philosophie ferait descendre l’esprit critique sur les lycéens comme l’esprit saint sur les apôtres. Et du coup toute tentative de changer quelque chose au rituel tend à heurter ces zélés pentecôtistes. – Bon… je suis un peu méchant. Mais vous voyez l’idée.)

Concernant Freud, en effet, il est malheureux de le trouver encore dans le programme. Je me sens obligé d’en parler, mais c’est plutôt pour mettre en garde ; et mon cours sur la conscience et l’inconscient s’appuie plutôt sur des travaux de psychologie. (Ce cas illustre bien le problème que pose le manque de définition des programmes en philosophie puisque d’un professeur à l’autre l’élève n’entendra pas du tout le même son de cloche concernant Freud !)

 

4h.png

Excellente question.

 

Voilà ! C’est tout pour aujourd’hui !

10 commandements pour éviter le pire au Bac de philosophie

5 conseils pour éviter le pire en dissertation

 

La copie lue à la fin est fictive, mais inspirée ! En particulier le passage sur « le travail rend libre » : j’ai corrigé au bac, l’année dernière, 80 copies de S traitant le sujet « Travailler moins, est-ce vivre mieux ? », et dans une bonne partie d’entre elles j’ai trouvé l’expression « le travail rend libre », présenté comme une citation… de Hegel. Souvenir mal digéré d’un cours sur la dialectique du maître et de l’esclave ? Je conçois que l’on puisse faire dire cela à Hegel, mais donner précisément cette formule aujourd’hui est assez maladroit. (Pour ceux qui ne verraient pas pourquoi, je suggère de faire une petite recherche sur Internet.) Parfois l’élève se souvenait de cette formule mais pas de son auteur, sinon qu’il était allemand, et du coup, bref…

 

5 conseils pour éviter le pire en explication de texte

 

Bon courage aux candidats ! Allez voir les autres « Grains de philo » de la chaîne, ça ne vous fera pas de mal !

Construire l’introduction et le plan d’une dissertation

J’ai vu passer dans les commentaires de la dernière vidéo beaucoup de remarques/conseils sur la méthodologie de la dissertation, dont certains étaient assez déroutants, et je voudrais du coup donner quelques conseils plus précis pour aider ceux qui le veulent ; et je vais essayer de faire simple et efficace.

 

Pour l’introduction, je propose à mes Terminales cette structure en 5 étapes qui est assez simple à suivre et peut s’adapter à n’importe quel sujet.

1. Présentation et analyse du sujet
Présentez le sujet. (Une accroche n’a rien d’obligatoire ; c’est souvent maladroit ; évitez.) Si des termes ou des expressions sont ambiguës, essayez d’en préciser le sens ; mais ne commencez pas par définir systématiquement tous les termes : faites-le seulement si cela va vous servir dans l’étape 2 de l’introduction. (De façon générale, quand vous donnez une définition, vous devez vous en servir pour formuler un argument.)

2. Réponse du sens commun
Donnez une première réponse argumentée à la question posée en sujet. Idéalement, il faudrait que cette réponse résulte directement de l’analyse du sujet et des définitions que vous avez données dans l’étape 1.

3. Objection
Développez un argument en sens contraire. Vous pouvez pour cela vous aider d’une analyse plus précise des termes (par exemple une autre définition ou une distinction sémantique).

4. Dégager le problème/ l’enjeu
Faites voir qu’on ne peut pas facilement trancher entre 2 et 3 ; l’opposition entre ces deux réponses soulève ainsi un problème : le sujet est bien une question qui pose des difficultés (et votre développement servira à essayer de les résoudre).
En outre, vous pouvez essayer de dégager un enjeu au sujet en montrant pourquoi répondre à cette question est important, est intéressant. (Vous pouvez par exemple mettre en avant des implications pratiques.)

5. Annonce du plan
Il est convenu de terminer l’introduction par l’annonce du plan du développement.

 

Exemple d’une introduction sur le sujet : « Le sens des mots peut-il nous échapper ? »

[1. Éclaircir les termes et expression du sujet] Tâchons d’abord de mieux cerner ce que signifie dans l’énoncé du sujet l’expression « s’échapper » : ce qui nous échappe doit avoir été, en un certain sens, en nous ; en effet, ce qui nous est parfaitement étranger ne nous échappe pas. Un nom qui m’échappe, par exemple, ce n’est pas un nom que j’ai n’ai jamais entendu, c’est plutôt un nom qui m’a été familier mais que je ne retrouve plus dans ma mémoire. Aussi, de la même façon, il n’y a pas de sens à dire que le sens des mots nous échappe lorsque nous considérons des mots tout à fait inconnus ou d’une langue étrangère ; un mot dont le sens nous échappe, ce serait donc plutôt un mot connu, familier, un mot que nous comprenons et employons dans notre langage, et dont le sens pourtant nous resterait inconnu. [Notez bien que je n’ai éclairci qu’une seule expression : « s’échapper », et je vais m’en servir immédiatement puisque 2 en découlera directement.]
[2. Réponse du sens commun] Une fois cette condition posée, le problème semble assez simple à résoudre : si un mot nous est connu et familier, c’est précisément parce que son sens ne nous échappe pas. Connaître et savoir employer un mot suppose de le comprendre, et donc d’en connaître le sens.
[3. Objection reposant sur une analyse plus approfondie de l’expression « sens d’un mot » et de son lien avec la définition du mot] Mais il semble que connaître le sens d’un mot suppose d’être capable de le définir ; or serions-nous capable de donner une définition valable à tous les mots que nous employons ? Nous les employons sans jamais songer à leur définition ; et, de fait, nous sommes souvent dans l’embarras lorsqu’une définition nous est demandée : nous n’avons pas un dictionnaire dans notre tête. Or, si le sens des mots réside bien dans leur définition, il semble que cela signifie qu’en fait nous n’en comprenons pas vraiment le sens.
[4. Problème : paradoxe résultant de 2 et 3 pris ensembles] En somme, tant que nous en restons à l’usage intuitif du langage, nous avons l’impression de comprendre les mots qui nous sont familiers ; mais cette apparente facilité du langage est peut-être trompeuse : le sens des mots nous échappe dès lors qu’on veut le saisir dans une définition qui l’explicite. [4bis. Enjeu] Or, si le sens des mots nous échappe ainsi, cela signifie que notre propre langage nous est étranger. Ne serait-il pas paradoxal que nous exprimions nos pensées dans un langage que nous ne comprenons pas vraiment ?
[5. Annonce de plan.] Dans une première partie nous verrons … ; puis … ; enfin … . [Vous pouvez écrire ce dernier paragraphe de l’introduction en tout dernier dans votre copie, lorsque vous saurez exactement ce que contient votre développement.]

 

 

Remarques générales s’appliquant à toute dissertation :

– Chaque partie doit répondre à la question. Donnez des arguments clairs et précis, en vous appuyant si possible sur des références philosophiques qui faciliteront la compréhension du correcteur.

– A la fin de chaque partie, rappelez en quoi ce qui a été fait a servi effectivement à répondre à la question. A la fin de la dernière partie, on doit arriver à une réponse précise et définitive.

– La conclusion doit synthétiser l’ensemble du chemin parcouru, jusqu’à la réponse à laquelle vous vous arrêtez. Elle doit donc répondre et ne doit pas développer de nouveau arguments (sinon on va la considérer comme une sorte de partie supplémentaire et la dissertation n’aura pas de conclusion).

 

Remarques plus spécifiques :

Il y a toutes sortes de plan possibles et donc aucune règle générale à suivre dans tous les cas, mais on peut suggérer ceci.

– Pour les deux premières parties :
I : arguments dans un sens + critique de ces arguments
II : arguments en sens contraire

(La critique des arguments de la partie I doit servir à justifier le passage vers la partie II ; on pourrait plutôt inclure cette critique dans la partie II, c’est une question d’équilibre. Vous pouvez aussi en faire toute la partie II et consacrer la III à la contre-argumentation. Il faut en tout cas que la transition d’une partie à l’autre soit justifiée. Quand le passage d’une partie à l’autre se limite à dire : « Et maintenant on va voir pourquoi en fait, non, c’est tout le contraire », cela fait mauvais effet…)

– Une partie III peut tâcher de trouver une voie intermédiaire entre les partie I et II (synthèse) ou bien traiter la question sous un angle différent, par exemple en remettant en cause les présupposés des deux premières parties, en prenant le sujet dans un autre sens, etc.

Gardez bien en tête que ce ne sont que des suggestions. Il est impossible de donner des conseils de construction de plan qui s’adaptent à tous les sujets.

Le principe de Condorcet — Grain de philo #9

Dans une élection démocratique, la préférence de la majorité doit l’emporter. Et dans nos élections, ce n’est presque jamais le cas. Pour le comprendre, parlons un peu du principe de Condorcet !

Premier épisode – Une norme démocratique

Second épisode : Macron a-t-il été mal élu ?

Vous aurez compris que la légitimité du vainqueur de Condorcet me tient à cœur ; et pourtant, à la fin de la vidéo, je défends le jugement majoritaire qui n’est pas une méthode de Condorcet : rien ne garantit que le vainqueur de Condorcet emporte l’élection au jugement majoritaire (même si on peut croire que ce mode de scrutin est plutôt favorable au vainqueur de Condorcet quand il y en a un – en tout cas bien plus que nos scrutins classiques, évidemment). Pourquoi n’ai-je pas préféré une véritable méthode de Condorcet ?

Et quid du scrutin de Condorcet randomisé ??

Vainqueur de Condorcet réel vs. déclaré

On pourrait en fait distinguer deux façons de définir le vainqueur de Condorcet.

Imaginez que pour une élection, il y ait un certain nombre d’alternatives potentiellement candidates (par exemple, si ce sont des personnes qu’on élit à un poste, ce seraient l’ensemble des personnes éligibles et désireuses d’occuper ce poste) ; et d’autre part, il y a les préférences réelles que les électeurs seraient susceptibles d’avoir sur l’ensemble de ces alternatives potentiellement candidates. Si ces préférences déterminent un vainqueur de Condorcet, je vais l’appeler le vainqueur de Condorcet réel.

Maintenant, supposons qu’on organise une élection pour ce poste, selon un certain mode de scrutin ; du coup, certaines alternatives se déclareront candidates (mais peut-être pas toutes) et les électeurs exprimeront leurs préférences seulement sur ces alternatives déclarées ; en outre, les électeurs ne les exprimeront peut-être pas de façon sincères (c’est-à-dire de façon conforme à leurs préférences réelles). Maintenant, si les préférences exprimées par les électeurs sur ces alternatives déclarées désignent un vainqueur de Condorcet, je vais l’appeler le vainqueur de Condorcet déclaré.

Mais pourquoi le vainqueur de Condorcet déclaré ne serait-il pas aussi le vainqueur de Condorcet réel ? Eh bien, cela dépendra fortement du scrutin utilisé, et particulièrement de deux propriétés de celui-ci : (1) l’indépendance aux alternatives non pertinentes ; (2) la résistance au vote stratégique.

Indépendance aux alternatives non pertinentes

Certains scrutins comme nos scrutins uninominaux poussent chaque parti à ne présenter qu’un seul candidat : en effet, l’éparpillement des voix entre plusieurs candidats voisins dans l’espace politique leur seraient fatal à tous. On l’a vu dans la vidéo : pour avoir une chance de gagner, il faut faire le vide dans l’espace politique autour de soi. On dit d’un tel scrutin qu’il n’est pas indépendant aux alternatives non pertinentes (la définition exacte de cette propriété est bien plus complexe, mais ça vous en donne idée) ; et dans ce cas de figure il est possible qu’un candidat qui aurait été vainqueur de Condorcet réel n’aille pas même se déclarer candidat à l’élection pour ne pas compromettre les chances d’un autre candidat ; et donc à plus forte raison, ce vainqueur de Condorcet réel ne sera pas élu. (Par exemple, qui sait si Bayrou n’était pas encore une fois vainqueur de Condorcet de l’élection de 2017 ? Mais il ne s’est tout simplement pas présenté pour ne pas compromettre les chances de Macron.)

Dans une élection au scrutin uninominal à un tour, si deux partis sont si puissants qu’aucun autre candidat n’est incité à se présenter (comme c’est grosso modo le cas aux Etats-Unis), celui des deux candidats qui est préféré par une majorité sera de fait le vainqueur de Condorcet déclaré de l’élection ; mais est-ce un vainqueur de Condorcet réel ? On peut sérieusement en douter…

Résistance au vote stratégique

Un mode de scrutin peut aussi inciter les électeurs à ne pas déclarer leurs préférences réelles mais à voter stratégiquement, par exemple en reléguant au plus bas de leur préférence un candidat tenu pour favori, afin d’augmenter les chances d’un candidat rival qu’il leur préfère. Du coup, à nouveau, rien ne garantit que le vainqueur de Condorcet que désignent les préférences exprimées lors du vote (autrement dit, le vainqueur de Condorcet déclaré) soit le vainqueur de Condorcet correspondant aux préférences réelles des électeurs (autrement dit, le vainqueur de Condorcet réel).

Ainsi, même quand une élection aboutit à l’élection d’un vainqueur de Condorcet déclaré, si le scrutin n’est pas au moins indépendant aux alternatives non pertinentes et résistant au vote stratégique, il est probable que ce vainqueur de Condorcet déclaré ne soit pas un vainqueur de Condorcet réel.

Or, lorsque je défends la légitimité du vainqueur Condorcet, c’est évidemment plutôt du vainqueur de Condorcet réel.

Le jugement majoritaire

Les modes de scrutin qu’on appelle des méthodes de Condorcet garantissent seulement la victoire du vainqueur de Condorcet déclaré, s’il y en a un. Or les méthodes de Condorcet (ou plus exactement les méthode de Condorcet déterministes, cf. plus bas) ne peuvent pas être indépendant aux alternatives non pertinentes et ne sont pas résistantes au vote stratégique ; donc le candidat issu d’une méthode de Condorcet pourrait bien être mal élu tout simplement parce que ce n’est pas un vainqueur de Condorcet réel.

Le jugement majoritaire présente quant à lui ces deux propriétés intéressantes : il est indépendant aux alternatives non-pertinentes et semble bien résister au vote stratégique ; donc, si ce scrutin élit un vainqueur de Condorcet déclaré, on peut croire qu’il s’agira bien d’un vainqueur de Condorcet réel. En outre, il semble généralement désigner le vainqueur de Condorcet, quand il y en a un.

Par ailleurs, le jugement majoritaire présente d’autres avantages : le contenu du vote (les mentions) est intuitif, et les résultats sont plus riches (j’ai presque envie de dire plus beaux) que pour un scrutin classique ou un scrutin de pur classement.

Et dans les cas où un vainqueur de Condorcet, bien qu’existant, n’est pas élu, on peut croire que c’est pour une bonne raison : c’est au profit d’une alternative qui, en un sens, satisfait davantage les électeurs (même si cela respecte moins leurs préférences, et c’est un point très intéressant que je développerais peut-être dans un supplément sur le principe de majorité).

Un dernier mot nécessaire sur le scrutin de Condorcet randomisé

Un spectateur de Science4all me reprochera sûrement : « Mais pourquoi ne pas préférer à ce bricolage du jugement majoritaire la pureté logique du scrutin de Condorcet randomisé ? N’est-ce pas le scrutin idéal pour celui qui croit avant tout en la légitimité du principe de Condorcet ? Le scrutin de Condorcet randomisé est en outre indépendant aux alternatives non-pertinentes et résistant au vote stratégique ! Quand je vous dis qu’il est parfait ! »

Oui, il est parfait. (Et j’encourage tous ceux qui ne le connaissent pas à aller voir la vidéo qui le présente, c’est vraiment top !) D’ailleurs je compte bien recourir à ce scrutin lorsque les tipeurs voteront pour le contenu de mes vidéos. Mais l’un des résultats possibles du scrutin est l’élection d’une loterie (en fait, dès lors qu’il n’y a pas de vainqueur de Condorcet normal, l’alternative élue sera une loterie) ; et si ça peut paraître admissible de s’en remettre à une loterie lorsqu’il s’agit de choisir le sujet d’une vidéo, lorsqu’il s’agit d’une élection présidentielle, l’idée de départager des candidats par un pierre-feuille-ciseau paraîtrait juste inacceptable. Peut-être avons-nous tort, et j’entends bien l’argument qui consiste à dire que cette loterie ne serait pas n’importe laquelle : c’est le vainqueur de Condorcet des loteries. Mais… quand la décision présente une telle importance, s’en remettre au hasard nous paraît juste inacceptable. Le jugement majoritaire, pour des élections politiques, semble une option plus facilement défendable et compréhensible aux yeux de la plupart des gens.

Mais que tout cela ne nous empêche pas d’utiliser par ailleurs le scrutin de Condorcet randomisé autant que possible !

Quelques ressources pour ceux qui veulent en savoir davantage sur les modes de scrutin :

Science étonnante – Réformons l’élection présidentielle : https://youtu.be/ZoGH7d51bvc

Science4All – 3 théorèmes anti-démocratiques (et la lotocratie) : https://youtu.be/VNcj7-XUhoc
Le jugement majoritaire : https://youtu.be/_MAo8pUl0U4
Le scrutin de Condorcet randomisé : https://youtu.be/wKimU8jy2a8

Les statistiques expliquées à mon chat – Monsieur le président, avez-vous vraiment gagné cette élection ? https://youtu.be/vfTJ4vmIsO4

Micmaths – Quelques problèmes d’ordre : https://youtu.be/v8-2YdUqQqM

Excellent article synthétique qui renvoie à de nombreuses vidéos :
https://labmap.wordpress.com/2017/02/13/la-science-en-quete-du-graal-electoral/

Sur la question de la probabilité d’un paradoxe de Condorcet (en anglais) : https://youtu.be/EISE6oruBYY

 

Gyeongbokgung & le bateau de Thésée — Grain de philo #8

 

Aujourd’hui, on visite Gyeongbokgung et on en profite pour parler du bateau de Thésée et de notre rapport à l’histoire et à la conservation des choses qui en sont les témoins. Faut-il conserver leur forme au détriment de la matière ou leur matière au détriment de la forme ?

Les dessins au stylo de Gyeongbokgung et des alentours de la ville de Seoul qui apparaissent à plusieurs reprises, ainsi que la fresque qui défile en arrière-plan à partir de 2:33, sont des extraits de Youniverse n°3 et Youniverse n°2 de l’artiste coréen Im Sebyoung. Ses travaux sur la ville sont très impressionnants (et m’évoquent irrésistiblement mes longues parties de Sim City…) Je vous invite à aller voir sa page Facebook pour en voir et savoir davantage : https://www.facebook.com/imsebyoung/

J’aurais aimé développé davantage le cas du « Seoul Capitol », ce bâtiment construit par l’administration japonaise en 1926 à l’emplacement de la seconde porte de Gyeongbokgung, devant la salle du trône. Ce bâtiment a été démoli par les Coréens en 1995, première étape dans le projet de reconstruction de Gyeongbokgung. J’ai passé sous silence le fait que ce n’était pas une décision si évidente : le bâtiment avait servi de palais présidentiel jusqu’en 1975, puis de musée national jusqu’en 1994 ; il finissait ainsi par faire « partie du paysage » ; aussi de nombreux Coréens se sont-ils opposés à sa destruction, considérant que le bâtiment avait en lui-même une valeur architecturale et historique. (Par ailleurs, la destruction de ce bâtiment ne faisait pas plaisir aux Japonais non plus, mais bon, hein, ça va.)

J’ai appris l’existence du Parthénon de Nashville (on dirait une blague !) en cherchant des images d’illustration pour le montage. C’est effectivement une réplique du Parthénon, à l’échelle, aussi fidèle que possible à ce que devait être l’original ; la statue d’Athéna à l’intérieur est elle aussi à l’image et aux dimensions de ce que devait être la statue à l’intérieur du Parthénon. Et franchement, ça a de la gueule (même si ça fait mal de voir des photos de mariage un peu kitsch prises au pied de la statue d’Athéna). J’irais bien voir ça, même si ça resterait certainement moins émouvant pour moi que de voir les ruines sur l’Acropole d’Athènes. J’ai ce bête amour des ruines, oui.

Le paradoxe du condamné à mort — Argument frappant #4

Première partie – Présentation

 

Les vidéos d’e-penser sur le paradoxe :
(1) L’énoncé du problème : https://youtu.be/-cp7e9OK-28
(2) La solution proposée : https://youtu.be/Gjx32XYp2j4

Une autre variante, juste pour le plaisir. Vous savez que les règles de politesse vous interdisent de manger le dernier petit four du plateau. Mais ne vous êtes-vous jamais dit que celui qui mange l’AVANT-DERNIER petit four était presque aussi impoli en ceci qu’il mange le dernier petit four que l’on peut manger sans impolitesse ? En un sens, si tout le monde est poli, l’avant-dernier petit four devient virtuellement le dernier petit four. Mais que se passerait-il si l’on ajoutait la règle de politesse suivante : « Il est interdit de manger le dernier petit four que les règles de politesse permettent de manger » ? Je vous laisse le soin de prouver à partir de cette règle qu’il n’est permis de manger AUCUN petit four…

Si vous voulez en lire davantage sur le sujet, l’article wikipedia anglais est très bien (son équivalent français l’est moins) et l’on y trouve une bibliographie commentée : « https://en.wikipedia.org/wiki/Unexpected_hanging_paradox »

 

 

Deuxième partie – Analyse

 

Une précision concernant la remarque à 0:44. « Ex falso sequitur quodlibet » signifie : « Du faux, on peut déduire ce que l’on veut ». Ainsi, d’une contradiction (toujours fausse) on peut déduire n’importe quoi. C’est ce qu’on appelle aussi le principe d’explosion (et il est valide dans les systèmes de logique classique). Ainsi, mes règles du jeu étant contradictoire, ce n’est pas vrai à strictement parler que je ne peux rien en déduire : je peux en déduire que la carte est un joker, mais aussi qu’elle n’en est pas un, et que 2 + 2 = 5 ; je peux TOUT en déduire. Donc évidemment il faudrait préciser le sens de « déduire » dans nos règles de façon à exclure ce genre de déduction bizarre. (On pourrait dire qu’on parle de déduction « pertinente », c’est-à-dire qui ne ferait en aucune façon usage d’un tel principe d’explosion.)

 

 

L’identité personnelle — Grain de philo #7

Première partie – Téléportation, trous de mémoire & responsabilité

 

Qui suis-je et de quoi suis-je responsable ? On en parle avec Locke et Spock. Car parler d’identité personnelle sans parler de téléportation à la Star Trek, ce serait un scandale.

Durant la vidéo, je botte complètement en touche sur la question de la punition ; en gros, je veux bien suivre Locke sur l’idée que l’identité personnelle (et donc la mémoire) fonde la responsabilité, mais je ne pousse pas le raisonnement jusqu’à dire que ça justifie le châtiment ; ça me paraît être une tout autre question, trop difficile pour être abordée dans la vidéo. Ceci dit, je veux bien ajouter ici deux mots pour ceux qui restaient sur leur faim.

Supposez qu’un psychopathe s’en donne à coeur joie en tuant de nombreuses personnes, puis, au moment d’être arrêté, il boive une potion qui supprime en lui tout souvenir de ses actes, et même toute tendance à les commettre (donc il cesse d’être psychopathe et devient une personne tout à fait saine d’esprit). Cette personne ayant bu la potion est-elle responsable des actes du psychopathe ? Non, d’après Locke, et ça paraît assez intuitif : elle ne peut en aucune façon les reconnaître comme étant les siens (elle ne s’en souvient pas et éprouverait même du dégoût vis-à-vis de tels actes). Pour autant, faudrait-il laisser cette personne impunie ? La réponse n’est pas aussi facile sur ce point. Supposez qu’on décide de ne pas punir la personne ayant bu la potion, mais que, du coup, une telle pratique devienne assez répandue : beaucoup de psychopathes suivent la même stratégie (s’en donner à coeur joie puis boire la potion juste avant d’être arrêté) ; il se pourrait qu’à l’inverse, punir ceux qui ont bu la potion soit une façon efficace de dissuader un tel comportement. Cela suffirait-il à justifier une telle punition ? La question est délicate. (C’est tout de même punir une personne pour des actes dont elle n’est pas responsable… Dans une certaine mesure, cela ressemble à du chantage : c’est comme si l’on menaçait le psychopathe de punir un membre de sa famille plutôt que lui-même, mais si c’est efficace…) Par cette expérience de pensée, je veux attirer l’attention sur le fait que la question de savoir pourquoi et comment punir peut renvoyer à la question de savoir en quoi une punition est utile à la société ; et s’il est le plus souvent utile de punir ceux qui sont responsables et qui ont causé le crime, on peut tout à fait concevoir des cas bizarres comme celui-ci où ces aspects sont dissociés. Et notez enfin que, sur ce point également, on voit en quoi le libre-arbitre n’est en rien une condition nécessaire pour justifier la punition : que l’on soit absolument déterminé ou pas, il est clair qu’il restera utile de punir ceux qui enfreignent la loi.

 

Chapitre 27 du livre II de l’Essai sur l’entendement humain, de John Locke (dont sont tirés les extraits de la vidéo et qui est le texte le plus classique sur l’identité personnelle) : http://www.jpbu.fr/philo/notions/conscience/Locke_Identite_et_difference.rtf

Extraits vidéos utilisés :
Vidéo de Kurzgesagt « What are you » : https://youtu.be/JQVmkDUkZT4
Animation sur le bateau de Thésée : https://youtu.be/y-LRPOb9pd8

 

Seconde partie – Montez-vous dans le téléporteur ?

 

« The Self and the Future », de Bernard Williams : https://www.blackwellpublishing.com/content/BPL_Images/Content_store/Sample_chapter/9780631234418/001.pdf

(Je voulais développer plus d’expériences de pensée à la Williams pour réfléchir à la façon dont le moi se projette dans le futur, mais je n’ai pas eu le temps… Tant pis !)

Reasons and Persons, de Derek Parfit (texte complet – la troisième partie surtout est importante sur l’identité personnelle) :
http://www.chadpearce.com/Home/BOOKS/161777473-Derek-Parfit-Reasons-and-Persons.pdf