La montre d’Einstein : sur le réalisme scientifique | Grain de philo #24

  

  

Aujourd’hui, on aborde ENFIN le réalisme scientifique. Et l’on se demande avec Einstein : que peut-on savoir du mécanisme caché à l’intérieur d’une montre fermée ?

Si vous voulez en savoir davantage sur le réalisme scientifique et notamment le réalisme structural et que vous lisez l’anglais, je vous recommande l’article de la Stanford Encyclopedia of Philosophy : « Scientific realism ».

Vous trouverez encore bien d’autres articles intéressants sur des sujets voisins dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy qui est une source extrêmement précieuse. En français sinon, vous pouvez regarder les articles sur le réalisme dans l’Encyclopédie Philosophique qui présentent l’avantage d’exister sous une version grand public (notés GP) ou académique (notés A).

  
Merci à Jocelyn Charles pour son animation de générique. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @lyncharl

  
Merci à toutes celles et ceux qui m’ont aidé pour le tournage, montage, etc., et particulièrement à Pleen qui était derrière la caméra et que vous pouvez retrouver aussi devant sur sa chaîne « Edukey » sur les sciences de l’éducation, allez voir !

  

La montre d’Einstein et Infeld

qzefsddssd.jpg« Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective. »

Toute cette métaphore est d’inspiration très réaliste, même si la formule finale prête à confusion par son usage spécial du mot « vérité ». Comme je l’expliquais longuement dans ma vidéo sur la vérité, dès lors que l’on admet qu’il y a un mécanisme réel (autrement dit dès lors que l’on admet le réalisme métaphysique) et qu’une théorie ou une proposition en général est donc susceptible de décrire correctement ce mécanisme (même si c’est par pur hasard, et même s’il nous est impossible de nous en assurer absolument), alors il est légitime de vouloir donner un nom à cette propriété intéressante de certains théories ou propositions, et le mot « vrai » semble tout indiqué pour cela : une théorie sur la montre est vraie ssi ce qu’elle dit de la montre correspond bien à ce que le montre est réellement. Et j’insiste : il n’y a aucune raison de faire entrer ici des considérations quant à la façon de s’assurer de cette correspondance. Comme je le disais mille fois dans ma vidéo, la vérité n’est pas une notion épistémologique.

En fin de compte, selon Einstein et Infeld, il y a bien un mécanisme réel et nous avons bien des théories de plus en plus fécondes, précises et étendues pour le décrire, et ils semblent envisager que les théories futures le seront encore davantage. Comment l’expliquer ? La meilleure façon de justifier ce succès et cette fécondité croissantes est de considérer que les mécanismes postulés par les théories successives ressemblent de plus en plus au mécanisme réel de la montre, et approximent ainsi de mieux en mieux la vérité sur la montre.

  

La montre de Descartes

Il est intéressant de lire ce passage des Principes de la philosophie de Descartes qui part du même exemple de montre fermée, développe une objection qui ressemble beaucoup à ce qu’on appelle aujourd’hui l’argument de la sous-détermination de la théorie par l’expérience (et dont je n’ai pas eu le temps de parler dans ma vidéo – je le ferai peut-être une autre fois) et développe en réponse à cela un argument réaliste assez similaire à l’argument no miracle. Bien vu, René !

« [E]n même façon qu’un horloger, en voyant une montre qu’il n´a point faite, peut ordinairement juger, de quelques-unes de ses parties qu’il regarde, quelles sont toutes les autres qu’il ne voit pas : ainsi, en considérant les effets et les parties sensibles des corps naturels, j’ai tâché de connaître quelles doivent être celles de leurs parties qui sont insensibles.

ob_0a118c_descartes.jpgOn répliquera encore à ceci que, bien que j’aie peut-être imaginé des causes qui pourraient produire des effets semblables à ceux que nous voyons, nous ne devons pas pour cela conclure que ceux que nous voyons sont produits par elles. Parce que, comme un horloger industrieux peut faire deux montres qui marquent les heures en même façon, et entre lesquelles il n’y ait aucune différence en ce qui paraît à l’extérieur, qui n’aient toutefois rien de semblable en la composition de leurs roues : ainsi il est certain que Dieu a une infinité de divers moyens, par chacun desquels il peut avoir fait que toutes les choses de ce monde paraissent telles que maintenant elles paraissent, sans qu’il soit possible à l’esprit humain de connaître lequel de tous les moyens il a voulu employer à les faire. Ce que je ne fais aucune difficulté d’accorder. Et je croirai avoir assez fait, si les causes que j’ai expliquées sont telles que tous les effets qu’elles peuvent produire se trouvent semblables à ceux que nous voyons dans le monde, sans s’enquérir si c’est par elles ou par d’autres qu’ils sont produits. (…)

Mais néanmoins, afin que je ne fasse pas de tort à la vérité en la supposant moins certaine qu’elle n’est, je distinguerai ici deux sortes de certitudes. La première est appelée morale c’est à dire suffisante pour régler nos mœurs, ou aussi grande que celle des choses dont nous n’avons point coutume de douter touchant la conduite de la vie, bien que nous sachions qu’il se peut faire, absolument parlant, qu’elles soient fausses. Ainsi ceux qui n’ont jamais été à Rome ne doutent point que ce ne soit une ville en Italie, bien qu’il se pourrait faire que tous ceux desquels ils l’ont appris les aient trompés. Et si quelqu’un pour deviner un chiffre [= un message codé] écrit avec les lettres ordinaires s’avise de lire un B partout où il y aura un A, et de lire un C partout où il y aura un B, et ainsi de substituer en la place de chaque lettre celle qui la suit en l’ordre de l’alphabet, et que le lisant en cette façon il y trouve des paroles qui aient du sens, il ne doutera point que ce ne soit le vrai sens de ce chiffre qu’il aura ainsi trouvé, bien qu’il se pourrait faire que celui qui l’a écrit y en ait mis un autre tout différent en donnant une autre signification à chaque lettre : car cela peut si difficilement arriver, principalement lorsque le chiffre contient beaucoup de mots, qu’il n’est pas moralement croyable. »

 

Poincaré, La valeur de la science

Poincaré dans le dernier chapitre de son livre La valeur de la science esquisse assez bien l’idée de réalisme structural :

« La question est de savoir si cet accord [entre les scientifiques] sera durable et s’il persistera chez nos successeurs. On peut se demander si les rapprochements que fait la science d’aujourd’hui seront confirmés par la science de demain. On ne peut pour affirmer qu’il en sera ainsi invoquer aucune raison a priori ; mais c’est une question de fait, et la science a déjà assez vécu pour qu’en interrogeant son histoire, on puisse savoir si les édifices qu’elle élève résistent à l’épreuve du temps ou s’ils ne sont que des constructions éphémères.

220px-Henri_Poincaré-2.jpgOr que voyons-nous ? Au premier abord il nous semble que les théories ne durent qu’un jour et que les ruines s’accumulent sur les ruines. Un jour elles naissent, le lendemain elles sont à la mode, le surlendemain elles sont classiques, le troisième jour elles sont surannées et le quatrième elles sont oubliées. Mais si l’on y regarde de plus près, on voit que ce qui succombe ainsi, ce sont les théories proprement dites, celles qui prétendent nous apprendre ce que sont les choses. Mais il y a en elles quelque chose qui le plus souvent survit. Si l’une d’elles nous a fait connaître un rapport vrai, ce rapport est définitivement acquis et on le retrouvera sous un déguisement nouveau dans les autres théories qui viendront successivement régner à sa place.

Ne prenons qu’un exemple : la théorie des ondulations de l’éther nous enseignait que la lumière est un mouvement ; aujourd’hui la mode favorise la théorie électro-magnétique qui nous enseigne que la lumière est un courant. N’examinons pas si on pourrait les concilier et dire que la lumière est un courant, et que ce courant est un mouvement ? Comme il est probable en tout cas que ce mouvement ne serait pas identique à celui qu’admettaient les partisans de l’ancienne théorie, on pourrait se croire fondé à dire que cette ancienne théorie est détrônée. Et pourtant, il en reste quelque chose, puisque entre les courants hypothétiques qu’admet Maxwell, il y a les mêmes relations qu’entre les mouvements hypothétiques qu’admettait Fresnel. Il y a donc quelque chose qui reste debout et ce quelque chose est l’essentiel. C’est ce qui explique comment on voit les physiciens actuels passer sans aucune gêne du langage de Fresnel à celui de Maxwell.

Sans doute bien des rapprochements qu’on croyait bien établis ont été abandonnés, mais le plus grand nombre subsiste et paraît devoir subsister. (…)

En résumé, la seule réalité objective, ce sont les rapports des choses d’où résulte l’harmonie universelle. »

 

 

 

 

 

La vérité | Grain de philo #21

 

Quelques textes sur la vérité-correspondance

Aristote formule à de multiples reprises l’intuition centrale du correspondantisme : la vérité réside dans l’accord de ce qui est dit avec ce qui est. Et il insiste en particulier sur la priorité de la réalité : même si la vérité de la proposition « X » est équivalente au fait que X, c’est bien parce qu’il y a ce fait que la proposition est vraie. Le fait rend vrai la proposition (ce n’est pas la vérité d’une proposition qui fait advenir un fait). Cette relation de rendre vrai occupera beaucoup les métaphysiciens contemporains…

18736657529_9b300df307_b.jpg« Dire de ce qui est qu’il n’est pas, et de ce qui n’est pas dire qu’il est, voilà le faux ; dire de ce qui est qu’il est, et de ce qui n’est pas dire qu’il n’est pas, voilà le vrai. »

« Celui-là par conséquent est dans le vrai, qui pense que ce qui réellement est séparé, est séparé, que ce qui réellement est réuni, est réuni. Mais celui-là est dans le faux, qui pense le contraire de ce que dans telle circonstance sont ou ne sont pas les choses. Par conséquent tout ce qu’on dit est ou vrai, ou faux, car il faut qu’on réfléchisse à ce qu’on dit. Ce n’est pas parce que nous pensons que tu es blanc, que tu es blanc en effet ; c’est parce que en effet tu es blanc, qu’en disant que tu l’es nous disons la vérité »

Aristote, Métaphysique, 1011b et 1051b

 

Ce passage de Spinoza est intéressant sur la question du porteur de vérité (à quoi doit-on attribuer le vrai et le faux ?) : d’abord aux récits, donc à quelque chose qui relève en effet du langage ; puis, de façon dérivée, aux idées ; et enfin de façon encore plus dérivée, aux choses concrètes comme l’or vrai ou faux.

AVT_Spinoza_2641.jpg« La première signification de vrai et de faux semble avoir son origine dans les récits ; et l’on a dit vrai un récit, quand le fait raconté était réellement arrivé ; faux, quand le fait raconté n’était arrivé nulle part. Plus tard, les philosophes ont employé le mot pour désigner l’accord d’une idée avec son objet ; ainsi, l’on appelle idée vraie celle qui montre une chose comme elle est en elle-même ; fausse, celle qui montre une chose autrement qu’elle n’est en réalité. Les idées ne sont pas autre chose en effet que des récits ou des histoires de la nature dans l’esprit. Et de là on en est venu à désigner de la même façon, par métaphore, des choses inertes ; ainsi, quand nous disons de l’or vrai ou de l’or faux, comme si l’or qui nous est présenté racontait quelque chose sur lui-même, ce qui est ou n’est pas en lui. »

Spinoza, Pensées métaphysiques, 1663, trad. R. Caillois, Gallimard, La Pléiade, pp. 316-317

 

Il serait long de faire le tour de toutes les formulations de la vérité-correspondance dans l’histoire de la philosophie. L’une des plus importantes se trouve développée dans le Tractatus Logico-philosophicus de Wittgenstein et dans la philosophie de l’atomisme logique de Russell, mais ces textes sont difficiles à présenter. Voici à la place un petit extrait d’un texte de Russell bien plus facile d’accès, les Problèmes de philosophie, dont je recommande la lecture (c’est une excellente introduction à la philosophie, même si c’est un peu daté), tiré du chapitre qu’il consacre à la vérité :

russell.jpg« Il faut noter que la vérité ou la fausseté d’une croyance dépend toujours de quelque chose d’extérieur à la croyance même. Si ma croyance est vraie quand je crois que Charles Ier est mort sur l’échafaud, ce n’est pas en vertu d’une qualité propre à ma croyance, qualité que je pourrais découvrir par simple examen de la croyance ; c’est à cause d’un événement historique d’il y a deux siècles et demi. Si je crois que Charles Ier est mort dans son lit, c’est là une croyance fausse : je peux bien y croire avec force, avoir pris des précautions avant de m’y tenir, tout cela ne l’empêche pas d’être fausse toujours pour la même raison, nullement en vertu d’une propriété qui lui soit propre. Bien que la vérité et la fausseté soient des propriétés des croyances, ce sont donc des propriétés qui dépendent de la relation entre la croyance et autre chose qu’elle, non pas d’une qualité interne à la croyance.

Ce dernier point nous conduit à adopter la conception – somme toute la plus courante dans l’histoire de la philosophie – selon laquelle la vérité consiste dans une certaine forme de correspondance entre la croyance et le fait. »

Russell, Problèmes de philosophie, 1912

 

Critique épistémologique et vérité-cohérence

Voici tout d’abord le satané texte de Kant, qui ne serait pas si horripilant si je ne le voyais pas convoqué dans la plupart des manuels de philosophie comme une autorité indiscutable appelant à dépasser la vérité-correspondance. C’est un contresens : ce passage n’est pas censé discréditer la notion de vérité-correspondance mais seulement montrer les difficultés épistémologiques qu’elle soulève, à juste titre.

ob_bc360b_220px-immanuel-kant-painted-portrait.jpg« La vérité, dit-on, consiste dans l’accord de la connaissance avec l’objet. Selon cette simple définition de mot, ma connaissance doit donc s’accorder avec l’objet pour avoir valeur de vérité. Or le seul moyen que j’ai de comparer l’objet avec ma connaissance c’est que je le connaisse. Ainsi, ma connaissance doit se confirmer elle-même ; mais c’est bien loin de suffire à la vérité. Car puisque l’objet est hors de moi et que la connaissance est en moi, tout ce que je puis apprécier c’est si ma connaissance de l’objet s’accorde avec ma connaissance de l’objet. Les anciens appelaient diallèle un tel cercle dans la définition. Et effectivement c’est cette faute que les sceptiques n’ont cessé de reprocher aux logiciens ; ils remarquaient qu’il en est de cette définition de la vérité comme d’un homme qui ferait une déposition au tribunal et invoquerait comme témoin quelqu’un que personne ne connaît, mais qui voudrait être cru en affirmant que celui qui l’invoque comme témoin est un honnête homme. Reproche absolument fondé, mais la solution du problème est totalement impossible pour tout le monde. »

Kant, Logique, 1800, introduction

 

On présente quelquefois (et surtout dans les manuels de philosophie…) la vérité-cohérence comme l’un des principaux concurrents de la vérité-correspondance. Or, c’est une théorie qui n’a presque aucun défenseur. Le bref extrait de Hilbert par lequel cette conception est souvent présentée n’a en fait pas lieu de s’appliquer à autre chose qu’à la notion de vérité pour les mathématiques ou la logique :

Hilbert.jpg« Si des axiomes arbitrairement posés ne se contredisent pas l’un l’autre ou bien avec une de ses conséquences, ils sont vrais et les choses ainsi définies existent. Voilà pour moi le critère de la vérité et de l’existence. »

David Hilbert, extrait d’une lettre à Frege, 1900

Il semblerait très étrange d’appliquer un critère similaire pour des propositions empiriques et Hilbert ne le suggère absolument pas.

Je me demande si l’idée que la vérité-cohérence soit un concurrent sérieux à la vérité-correspondance ne vient pas de Russell qui dans la suite immédiate du passage que j’ai cité précédemment la traite comme telle (pour la critiquer, bien sûr) :

« Il n’est cependant pas facile de concevoir une forme de correspondance qui soit à l’abri de toute objection. Beaucoup de philosophes — en partie pour cette raison, en partie sous le coup de l’impression que si la vérité consiste dans une correspondance entre la pensée et autre chose, la pensée est incapable de reconnaître qu’elle a atteint la vérité —, beaucoup de philosophes, donc, ont tenté de trouver une définition de la vérité qui ne consiste pas en une relation de la pensée à autre chose. La tentative la plus intéressante faite en ce sens est la théorie de la vérité cohérence. On affirme alors que la marque du faux, c’est de ne pas être en accord avec le corps de nos croyances, tandis que l’essence de la vérité réside dans le fait de trouver sa place dans le système parfaitement clos de la Vérité.

The_Pick_120112.jpgCette conception bute pourtant sur une, ou plutôt deux, difficultés majeures. La première est qu’il n’y a aucune raison de penser qu’un seul système cohérent de croyances est concevable. Peut-être un romancier doué de l’imagination nécessaire pourrait-il réinventer le passé du monde tant et si bien que ce passé, quoique entièrement fictif, s’ajusterait parfaitement à ce que nous savons. Dans un domaine plus scientifique, il arrive souvent que deux ou plusieurs hypothèses soient également capables de rendre compte de tous les faits connus sur une question ; et malgré l’effort des scientifiques pour découvrir un fait qui puisse disqualifier toutes les hypothèses sauf une, rien n’assure qu’ils puissent toujours y parvenir.

Il n’est pas rare, en philosophie aussi, que deux hypothèses rivales soient également capables de rendre compte de tous les faits. Il est ainsi possible que la vie ne soit qu’un songe, que le monde extérieur ait tout juste la réalité des événements du rêve ; mais bien que cette conception ne soit pas contradictoire avec les faits connus, il n’y a pas de raison de la préférer à celle du sens commun, pour qui les choses et les gens existent réellement. Bref, la définition de la vérité par la cohérence échoue devant l’absence de preuve qu’un seul système cohérent soit possible.

L’autre objection contre cette définition de la vérité est qu’elle présuppose qu’on a donné un sens au terme « cohérence », alors que ce terme renvoie à la vérité des lois logiques. Deux propositions sont cohérentes quand elles peuvent être vraies ensemble, incohérentes quand l’une au moins doit être fausse. Or pour savoir si deux propositions peuvent être vraies ensemble, nous devons connaître certaines vérités comme la loi de non-contradiction. Par exemple, les deux propositions « cet arbre est un hêtre », et « cet arbre n’est pas un hêtre », ne sont pas cohérentes, selon la loi de non-contradiction. Mais si la loi de non-contradiction elle-même était soumise à ce test de cohérence, nous trouverions, si nous choisissions de la répudier comme fausse, que plus rien ne peut être incohérent avec quoi que ce soit. Si bien que les lois logiques, parce qu’elles fournissent l’ossature ou le cadre à l’intérieur duquel prend sens le test de la cohérence, ne peuvent être elles-mêmes établies à travers ce test.

Pour ces deux raisons, on ne peut accepter l’idée que la cohérence constitue la signification de la vérité, même si souvent la cohérence est un critère très important de la vérité, une fois que tout un savoir a déjà été constitué.

Nous sommes donc renvoyés à l’idée de correspondance avec le fait comme définition de la nature de la vérité. »

Russell, Problème de philosophie, 1912

Il est malheureux que Russell ne précise pas qui sont les philosophes qu’il vise ; il pourrait s’agir de Bradley et plus généralement des hegeliens britanniques auxquels Russell s’opposait viscéralement et qui sont parmi les rares défenseurs d’une conception de la vérité-cohérence. Mais qui aujourd’hui se souvient de Bradley ?

Bref. Présenter la vérité-cohérence comme un concurrent sérieux me paraît tout à fait hors de propos aujourd’hui : c’est plutôt un épouvantail qu’une véritable théorie.

 

D’autres références

Pour en apprendre davantage sur les débats sur la conception de la vérité, l’article de Pascal Ludwig dans l’Encyclopédie philosophique est très bien fait et accessible. Vous y verrez que le principal concurrent de la vérité-correspondance aujourd’hui est l’approche minimaliste (ou déflationniste) ; mais par bien des aspects elle ressemble au correspondantisme (en particulier elle ne remet pas fondamentalement en cause le fait que la vérité ait à voir avec un rapport à la réalité).

Sinon, pour ceux qui veulent aller plus loin, les articles de la Stanford Encyclopédia of philosophy donnent, comme toujours, des exposés excellents et très complets : sur les différentes théories de la vérité, mais aussi en particulier sur la vérité-correspondance, sur la conception de Tarski de la vérité, sur l’approche minimaliste ou déflationniste, ou même sur la vérité-cohérence, et enfin pour ceux qui ne veulent pas choisir sur l’approche pluraliste de la vérité.

De quoi la réalité est-elle le nom | Grain de philo #20

 

 

Quelques liens

Mon premier épisode sur le réalisme scientifique.

Discussion avec Lê dans Axiome sur le réalisme et la notion de vérité (à partir de 1:28:30)

Deux vidéos très stimulantes de Passe-Science : Réel et expérimentation et Mon interprétation.

El Jj discute en 3 minutes (3? oui, 3) de la réalité des nombres.

Lê en discute aussi un peu plus longuement dans cette vidéo sur l’intuitionnisme et le réalisme mathématique.

Voilà !

Voulons-nous mourir ? | Grain de philo #19

 

Voici la vidéo « FAQ » qui développe et répond aux principales objections à celle-ci.

 

Le site de LEAF (Life Extension Advocacy Foundation), crowdfunding pour soutenir la recherche sur l’extension de la vie.

LongLongLife : un site très bien fait avec des articles et des liens vers l’actualité de la recherche sur le vieillissement, et c’est en français en plus !

Les excellentes vidéos de Kurzgesagt. « How to cure aging » et « Why Age ». Et celle de CGP Grey « Why Die ».

Discussion sur la vidéo de CGP Grey dans le podcast Axiome avec Lê.

Dans Axiome toujours, discussion autour de la fable du Dragon-Tyran de Nick Bostrom qui aborde de façon imagée le problème de la lutte contre la sénescence.

La vidéo d’Asclepios (ft. Passé Sauvage) sur les maladies de nos ancêtres.

La vidéo de Primum Non Nocere sur les maladies dont les vaccins nous protègent (excellente mais à ne pas regarder en mangeant…).

 

Par ailleurs, sur le sujet de l’extension de la vie, vous pouvez écouter Miroslav Radman dans ces deux émissions de radio (la première ici, et la seconde là) ou lire son livre.

 

Le vieillissement est-il une maladie ?

Voici quelques éléments bibliographiques pour ceux qui voudraient approfondir ce point qui est au coeur de la vidéo : le vieillissement est-il une maladie ? Y a-t-il un sens à « vieillir en bonne santé » ?

La première difficulté tient à ce qu’il n’existe pas de définition consensuelle de ce qu’est la santé ni la maladie. Pour en savoir plus sur ce point :

Giroux, E, 2010, Après Canguilhem : définir la santé et la maladie, Paris : Presses Universitaires de France.

9782711624478FS.gifGiroux, E., & Lemoine, M., 2012, Santé, maladie, pathologie, Paris : Vrin.

Avec notamment des versions traduites de :

Boorse, C., 1977, « Le concept théorique de santé »

Wakefield, J. C., 1992, « Le concept de trouble mental. A la frontière entre faits biologiques et valeurs sociales »

Nesse, R. M., 2001, « A propos de la difficulté de définir la maladie. Une perspective darwinienne »

Engelhardt, H. T., 1975, « Les concepts de santé et de maladie »

Nordenfelt, L., 2000, « Action, capacité et santé »

Sur la question plus précise de savoir si l’on peut considérer le vieillissement comme une maladie :

Caplan, A. L., 1981, “The unnaturalness of aging: a sickness unto death?,” in A. L. Caplan, H. T. Engelhardt, and J. McCartney (eds.), Concepts of Health and Disease: Interdisciplinary perspectives, Addison-Wesley, Reading, Massachusetts, pp. 31—45.

Caplan, A.L, 2004,“The ‘‘Unnaturalness’’ of Ageing—Give MeReason to Live!”In Health, disease and illness: Concepts inmedicine, ed. A.L. Caplan, J.J. McCartney, and D.A. Sisti,117–127. Washington: Georgetown University Press.

Cassell, E., 1972, “Is aging a disease?”,Hastings Center Report 2 (2):4-6 (1972)

De Winter, G., 2015, “Aging as Disease”, Med Health Care and Philos, 18:237–243

Gems, D., 2011,“Ageing: To treat, or not to treat,”American Scientist,99: 278–280.

Izaks, G.J. &Westendorp, R.G.J., 2003, “Ill or just old? Towards aconceptual framework of the relation between ageing and disease,”BMC Geriatrics, 3(7),

Jin, K., 2010,“Modern biological theories of ageing,” Ageing Disease1(2): 72–74.

Murphy, T. F., 1986, “A cure for aging?,” The Journal of Medicine and Philosophy 11 (1986), 237-255, D. Reidel Publishing Company.

Nieuwenhuis-Mark, R.E, 2011, “Healthy ageing as disease?”, Frontiers in Ageing Neuroscience 3(3): 1.

Merci à Juliette pour cette bibliographie. Si vous aimez la philosophie des sciences et plus particulièrement la philosophie de la médecine, vous pouvez regarder ses « Vlog thèses » sur YouTube : c’est le tout début (de ses vlogs, pas de sa thèse ^^) et c’est déjà chouette !

 

Les Stoïciens et l’acceptation de la mort

Parmi les philosophies de l’Antiquité, le stoïcisme offre sans doute le meilleur exemple de sagesse d’acceptation de la mort. On peut lire par exemple cette pensée chez Marc Aurèle :

514iLLlaiGL._SX302_BO1,204,203,200_.jpg« Ne méprise pas la mort, mais fais lui bon accueil, comme étant une des choses voulues par la nature. Ce que sont en effet la jeunesse, la vieillesse, la croissance, la maturité, l’apparition des dents, de la barbe et des cheveux blancs, la fécondation, la grossesse, l’enfantement et toutes les autres activités naturelles qu’amènent les saisons de ta vie, telle est aussi ta propre dissolution. Il est donc d’un homme réfléchi de ne pas, en face de la mort, se comporter avec hostilité, véhémence et dédain, mais de l’attendre comme une action naturelle. »

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre IX, III

Cela peut ressembler à un simple appel à la nature (en gros « la mort est naturelle, donc ça va »), mais il faut noter que dans le cadre de pensée stoïcien, la notion de ce qui convient à la nature joue un rôle fondamental, donc ce n’est pas si sophistique (mais cela suppose un cadre de pensée très différent).

Le texte stoïcien le plus classique sur le thème de l’acceptation de la mort est certainement De la brièveté de la vie de Sénèque. Son idée centrale est que la vie ne nous paraît brève que parce que nous employons mal notre temps ; si nous l’utilisions à meilleur escient (typiquement à faire de la philosophie…) elle nous serait bien assez longue :

Chapitre I-II

de-brevitate-vitae-sur-la-brievete-de-la-vie.jpg« La plupart des mortels, Paulinus, se plaignent de l’injuste rigueur de la nature, de ce que nous naissons pour une vie si courte, de ce que la mesure de temps qui nous est donnée fuit avec tant de vitesse, tant de rapidité, qu’à l’exception d’un très-petit nombre, la vie délaisse le reste des hommes, au moment où ils s’apprêtaient à vivre. (…)
Nous n’avons pas trop peu de temps, mais nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue ; elle suffirait, et au-delà, à l’accomplissement des plus grandes entreprises, si tous les moments en étaient bien employés. Mais quand elle s’est écoulée dans les plaisirs et dans l’indolence, sans que rien d’utile en ait marqué l’emploi, le dernier, l’inévitable moment vient enfin nous presser : et cette vie que nous n’avions pas vue marcher, nous sentons qu’elle, est passée.
Voilà la vérité : nous n’avons point reçu une vie courte, c’est nous qui l’avons rendue telle : nous ne sommes pas indigents, mais prodigues. D’immenses, de royales richesses, échues à un maître vicieux, sont dissipées en un instant, tandis qu’une fortune modique, confiée à un gardien économe s’accroît par l’usage qu’il en fait : ainsi notre vie a beaucoup d’étendue pour qui sait en disposer sagement.

Pourquoi ces plaintes contre la nature ? elle s’est montrée si bienveillante ! pour qui sait l’employer, la vie est assez longue. »

Rubens-Pieter-Paul-1577-1640-Mort-de-Seneque.jpgChapitre XI

« Des vieillards décrépits demandent à mains jointes quelques années de plus, ils se font plus jeunes qu’ils ne sont, et, se berçant de ce mensonge, ils le soutiennent aussi hardiment que s’ils pouvaient tromper le destin. Mais si quelque infirmité vient leur rappeler leur condition mortelle, ils meurent remplis d’effroi ; ils ne sortent pas de la vie, ils en sont arrachés ; ils s’écrient qu’ils ont été insensés de n’avoir point vécu. Que seulement, ils réchappent de cette maladie, comme ils vivront dans le repos ! Alors, reconnaissant la vanité de leurs efforts pour se procurer des biens dont ils ne devaient pas jouir, ils voient combien tous leurs travaux furent impuissants et stériles !

Mais pour celui qui l’a passée loin de toute affaire, combien la vie n’est-elle pas longue ? Rien n’en est sacrifié, ni prodigué à l’un et à l’autre ; rien n’en est livré à la fortune, perdu par négligence, retranché par prodigalité ; rien n’en demeure superflu. Tous ses moments sont, pour ainsi dire, placés à intérêt. Quelque courte qu’elle soit, elle est plus que suffisante ; et aussi, lorsque le dernier jour arrivera, le sage n’hésitera pas à marcher vers la mort d’un pas assuré. »

Si je veux bien croire que nous employons mal le peu de temps que nous avons (est-ce l’employer sagement que de passer une nuit à transformer l’univers en trombones ?), je ne vois pourtant pas dans les propos de Sénèque ce qui justifierait que, si nous employons mieux notre temps, la vie devient assez longue… Il est difficile de ne pas y voir un effort de rationalisation pour accepter ce qui était alors inévitable.

 

 

Prosopagnosie et délire des sosies | Grain de philo #15 | Cerveau, conscience et inconscient – Ep.2

 

 

Aujourd’hui, on plonge dans les mystères de la reconnaissance des visages…

 

Face Memory Test, pour évaluer votre capacité à vous souvenir et reconnaître un visage :

 

Un bel article pour en apprendre davantage sur le fameux cas de Monsieur Tan-Tan.

 

Sur les neurones obsédés par Jennifer Aniston, la vidéo d’Homo Fabulus.

 

La chaîne Dans Ton Corps a consacré une vidéo à la prosopagnosie, avec Aude GG.

 

Le phénomène de reconnaissance inconsciente chez les prosopagnosiques est généralement désigné dans la recherche par l’expression « Covert facial recognition » et vous pouvez en apprendre davantage par exemple en lisant l’article Wikipédia consacré à ce phénomène.

 

Si vous êtes curieux de lire l’article original de Joseph Capgras dont je montre des extraits (c’est très facile à lire), il est disponible ici.

 

L’article d’Ellis et Young est disponible ici.

 

Ce sympathique Ted Talk par le neurologue Vilayanur Ramachadran parle, entre autre chose, du syndrome de Capgras.

 

Voilà !

La mort | Grain de philo #18

 

 

Voici les principaux textes auxquels je me réfère dans cet épisode + quelques textes supplémentaires.

 

Extraits du Phédon de Platon

Les extraits sont tirés de la version du Phédon sur Wikisource (trad. Chambry).

— Les vrais philosophes doivent penser et se dire entre eux des choses comme celles-ci : Il semble que la mort est un raccourci qui nous mène au but, puisque, tant que nous aurons le corps associé à la raison dans notre recherche et que notre âme sera contaminée par un tel mal, nous n’atteindrons jamais complètement ce que nous désirons et nous disons que l’objet de nos désirs, c’est la vérité. Car le corps nous cause mille difficultés par la nécessité où nous sommes de le nourrir ; qu’avec cela des maladies surviennent, nous voilà entravés dans notre chasse au réel. Il nous remplit d’amours, de désirs, de craintes, de chimères de toute sorte, d’innombrables sottises, si bien que, comme on dit, il nous ôte vraiment et réellement toute possibilité de penser. Guerres, dissensions, batailles, c’est le corps seul et ses appétits qui en sont cause ; car on ne fait la guerre que pour amasser des richesses et nous sommes forcés d’en amasser à cause du corps, dont le service nous tient en esclavage. La conséquence de tout cela, c’est que nous n’avons pas de loisir à consacrer à la philosophie. Mais le pire de tout, c’est que, même s’il nous laisse quelque loisir et que nous nous mettions à examiner quelque chose, il intervient sans cesse dans nos recherches, y jette le trouble et la confusion et nous paralyse au point qu’il nous rend incapables de discerner la vérité. Il nous est donc effectivement démontré que, si nous voulons jamais avoir une pure connaissance de quelque chose, il nous faut nous séparer de lui et regarder avec l’âme seule les choses en elles-mêmes. Nous n’aurons, semble-t-il, ce que nous désirons et prétendons aimer, la sagesse, qu’après notre mort, ainsi que notre raisonnement le prouve, mais pendant notre vie, non pas. (…) N’es-tu pas de cet avis ?

102533045.jpg— Absolument, dit Simmias.

— Si cela est vrai, camarade, reprit Socrate, j’ai grand espoir qu’arrivé où je vais, j’y atteigne pleinement, si on le peut quelque part, ce qui a été l’objet essentiel de mes efforts pendant ma vie passée. Aussi le voyage qui m’est imposé aujourd’hui suscite en moi une bonne espérance, comme en tout homme qui croit que sa pensée est préparée, comme si elle avait été purifiée.

— Cela est certain, dit Simmias.

— Or purifier l’âme n’est-ce pas justement, comme nous le disions tantôt, la séparer le plus possible du corps et l’habituer à se recueillir et à se ramasser en elle-même de toutes les parties du corps, et à vivre, autant que possible, dans la vie présente et dans la vie future, seule avec elle-même, dégagée du corps comme d’une chaîne.

— Assurément, dit-il.

— Et cet affranchissement et cette séparation de l’âme d’avec le corps, n’est-ce pas cela qu’on appelle la mort ?

— C’est exactement cela.

— Mais délivrer l’âme, n’est-ce pas, selon nous, à ce but que les vrais philosophes, et eux seuls, aspirent ardemment et constamment, et n’est-ce pas justement à cet affranchissement et à cette séparation de l’âme et du corps que s’exercent les philosophes ? Est-ce vrai ?

— Évidemment.

— Dès lors, comme je le disais en commençant, il serait ridicule qu’un homme qui, de son vivant, s’entraîne à vivre dans un état aussi voisin que possible de la mort, se révolte lorsque la mort se présente à lui.

— Ridicule, sans contredit.

— C’est donc un fait que les vrais philosophes s’exercent à mourir et qu’ils sont, de tous les hommes, ceux qui ont le moins peur de la mort.

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Voici encore quelques extraits du mythe sur le jugement des âmes après la mort dont Socrate fait le récit à la toute fin du dialogue.

On dit en effet qu’après la mort, le démon que le sort a attaché à chaque homme durant sa vie se met en devoir de le conduire dans un lieu où les morts sont rassemblés pour subir leur jugement, après quoi ils se rendent dans l’Hadès avec ce guide qui a mission d’emmener ceux d’ici-bas dans l’autre monde. (…)

Quand les morts sont arrivés à l’endroit où leur démon respectif les amène, ils sont d’abord jugés, aussi bien ceux qui ont mené une vie honnête et pieuse que ceux qui ont mal vécu. Ceux qui sont reconnus pour avoir tenu l’entre-deux dans leur conduite, se dirigent vers l’Achéron, s’embarquent en des nacelles qui les attendent et les portent au marais Achérousiade. Ils y habitent et s’y purifient ; s’ils ont commis des injustices, ils en portent la peine et sont absous ; s’ils ont fait de bonnes actions, ils en obtiennent la récompense, chacun suivant son mérite. Ceux qui sont regardés comme incurables à cause de l’énormité de leurs crimes, qui ont commis de nombreux et graves sacrilèges, de nombreux homicides contre la justice et la loi, ou tout autre forfait du même genre, à ceux-là leur lot c’est d’être précipités dans le Tartare, d’où ils ne sortent jamais. Ceux qui sont reconnus pour avoir commis des fautes expiables, quoique grandes, par exemple ceux qui, dans un accès de colère, se sont livrés à des voies de fait contre leur père ou leur mère et qui ont passé le reste de leur vie dans le repentir, ou qui ont commis un meurtre dans des conditions similaires, ceux-là doivent nécessairement être précipités dans le Tartare ; mais lorsque après y être tombés, ils y ont passé un an, le flot les rejette, les meurtriers dans le Cocyte, ceux qui ont porté la main sur leur père ou leur mère dans le Pyriphlégéthon. Quand le courant les a portés au bord du marais Achérousiade, ils appellent à grands cris, les uns ceux qu’ils ont tués, les autres ceux qu’ils ont violentés, puis ils les supplient et les conjurent de leur permettre de déboucher dans le marais et de les recevoir. S’ils les fléchissent, ils y entrent et voient la fin de leurs maux, sinon, ils sont de nouveau emportés dans le Tartare, et de là dans les fleuves, et leur punition continue jusqu’à ce qu’ils aient fléchi ceux qu’ils ont maltraités ; car telle est la peine qui leur a été infligée par les juges. Enfin ceux qui se sont distingués par la sainteté de leur vie et qui sont reconnus pour tels, ceux-là sont exemptés de ces séjours souterrains et délivrés de cet emprisonnement ; ils montent dans une demeure pure et habitent sur la terre. Et parmi ceux-là mêmes, ceux qui se sont entièrement purifiés par la philosophie vivent à l’avenir absolument sans corps et vont dans des demeures encore plus belles que les autres. Mais il n’est pas facile de les décrire et le temps qui me reste à cette heure n’y suffirait pas.

Ce que je viens d’exposer, Simmias, nous oblige à tout faire pour acquérir la vertu et la sagesse pendant cette vie ; car le prix est beau et l’espérance est grande.

Soutenir que ces choses-là sont comme je les ai décrites ne convient pas à un homme sensé ; cependant, qu’il en soit ainsi ou à peu près ainsi en ce qui concerne nos âmes et leurs habitacles, il me paraît, puisque nous avons reconnu que l’âme est immortelle, qu’il n’est pas outrecuidant de le soutenir, et, quand on le croit, que cela vaut la peine d’en courir le risque, car le risque est beau ; et il faut se répéter cela à soi-même, comme des paroles magiques. Voilà pourquoi j’ai insisté si longtemps sur ce mythe.

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Extraits de la Lettre à Ménécée d’Épicure

La Lettre à Ménécée est un texte qui synthétise en quelques pages toute la pensée morale de l’épicurisme. Je ne saurais trop recommander sa lecture ! Voici le passage consacré à la peur de la mort.

epi - CopiePrends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien, et tout mal, réside dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance <de cette vérité> que la mort n’est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous enlevant le désir de l’immortalité. Car il ne reste plus rien à redouter dans la vie, pour qui a vraiment compris qu’il n’y a pas à redouter de ne pas vivre.

On prononce donc de vaines paroles quand on soutient que la mort est à craindre, non parce qu’elle sera douloureuse étant réalisée, mais parce qu’il est douloureux de l’attendre. Ce serait en effet une crainte vaine et sans objet que celle qui serait produite par l’attente d’une chose qui, actuelle et réelle, ne cause aucun trouble. Ainsi, celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous sommes, la mort n’est pas là, et que, quand la mort est là, nous n’y sommes plus. Donc la mort n’a de rapport ni aux vivants, ni aux morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus.

 

Un autre argument développé par Lucrèce, poète et philosophe épicurien du Ier siècle av. J.-C., concerne la symétrie entre l’état avant et après la mort. On peut lire ainsi dans De la nature (III, 980) :

Regarde même le passé. A-t-il rien qui nous intéresse, ce temps infini, antérieur à notre naissance ? La nature nous le présente comme le miroir des âges, qui viendront après notre mort. De terribles images nous apparaissent-elles ? Y voit-on quelque chose de triste ? Le plus doux sommeil est-il aussi calme ?

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Que philosopher, c’est apprendre à mourir

Cette formule est le titre d’un des essais de Montaigne (que vous pouvez lire en entier ici, adapté en français moderne) qui associe en fait cette idée à Cicéron, homme politique romain et philosophe stoïcien. Voici le premier paragraphe de l’essai (adapté en français moderne) :

Cicéron dit que philosopher n’est autre chose que de se préparer à la mort. C’est qu’en effet, l’étude et la contemplation retirent en quelque sorte notre âme en dehors de nous, et l’occupent à part de notre corps, ce qui constitue une sorte d’apprentissage de la mort et offre une certaine ressemblance avec elle. C’est aussi que toute la sagesse et le raisonnement du monde se concentrent en ce point : nous apprendre à ne pas craindre de mourir.

Plus que sur les stoïciens, le propos de Montaigne dans l’essai s’appuie largement sur les épicuriens et sur Lucrèce en particulier, avec notamment une reprise de l’argument de la symétrie entre le temps avant la naissance et après la mort :

Qu’il est sot de nous tourmenter à propos du moment où nous serons dispensés de tout tourment ! C’est par notre naissance que toutes choses sont nées ; de même la mort fera mourir toutes choses. Il est donc aussi fou de pleurer parce que nous ne vivrons pas dans cent ans que de pleurer parce que nous ne vivions pas il y a cent ans.

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Extraits de Reasons and Persons de Derek Parfit

Reasons and Persons de Derek Parfit, publié en 1984, est considéré comme un ouvrage philosophique majeur du vingtième siècle (c’est à lui notamment que l’on doit le goût des philosophes pour les téléporteurs à la Star Trek…) et il n’est pourtant toujours pas traduit en français. Les extraits que j’en propose ici sont dans ma propre traduction.

Voici un premier extrait où Parfit défend que les questions sur l’identité personnelle sont des questions vides en les comparant à des questions concernant l’existence d’un club :

Supposons qu’un certain club ait existé durant quelques années, tenant régulièrement des réunions. Puis les réunions cessent. Quelques années plus tard, certains membres de ce club forment un club portant le même nom et suivant les mêmes règles. On se demande : ‘Ces personnes ont-elles reformé le même club ? Ou ont-elles seulement créé un nouveau club, qui lui est exactement similaire ?’ (…)

L’existence continue d’un club n’implique rien d’autre que le fait que ses membres se réunissent selon les règles de ce club. Dès lors qu’il n’y a rien que nous ignorions concernant les réunions et les règles du club, nous avons connaissance tout ce qu’il y a à connaître. C’est pourquoi nous ne serions pas troublés de ne pas pouvoir répondre à la question : ‘Est-ce le même club ?’ Nous ne serions pas troublés parce que, même sans répondre à cette question, il n’y a rien que nous ignorions concernant les faits. S’il en est ainsi de certaines questions, j’appelle cela une question vide. (…)

Quand une question vide n’a pas de réponse, nous pouvons décider de lui en donner une. Nous pouvons décider de dire du nouveau club qu’il est identique à l’original. Ou nous pouvons décider de dire que c’est un autre club qui lui est exactement similaire. Ce n’est pas une décision entre différentes conceptions des faits. Avant de prendre notre décision, nous savons déjà quels sont les faits. Nous sommes seulement en train de choisir une parmi deux différentes descriptions de la même suite d’évènements.

Si nous sommes réductionnistes au sujet de l’identité personnelle, nous devrions soutenir des affirmations similaires. Nous pouvons décrire des cas où, entre moi maintenant et une personne future, les connexions physiques et psychologiques ne tiennent qu’à de faibles degrés. Si je m’imagine moi-même dans un tel cas, je peux toujours demander : ‘Suis-je sur le point de mourir ? La nouvelle personne sera-t-elle encore moi ?’ Du point de vue réductionniste, dans certains cas, il n’y aura aucune réponse. Ma question serait vide. L’affirmation selon laquelle je suis sur le point de mourir ne serait ni vraie ni fausse. En ayant connaissance des faits concernant la continuité physique et la connexion psychologique, j’aurais connaissance de tout ce qu’il y a à connaître.

Voici un second extrait où Parfit se confie sur les effets que sa conception non-réductionniste du moi a eu sur ses relations aux autres et à la mort :

110905_r21085_g2048.jpgQuand je croyais en mon existence comme à un fait à part, il me semblait que j’étais emprisonné en moi-même. Ma vie ressemblait à un tunnel de verre, à travers lequel j’allais plus vite chaque année, et au bout duquel il n’y avait que l’obscurité. Quand ma vision a changé, les murs du tunnel de verre ont disparu. Je vis maintenant à l’air libre. Il y a toujours une différence entre ma vie et celle des autres. Mais la différence est moindre. Les autres sont plus proches. Je suis moins soucieux du reste de ma propre vie, et plus soucieux de la vie des autres.

En outre, quand je croyais en la position non-réductionniste, ma mort inévitable m’importait davantage. Après ma mort, il n’y aura plus d’être vivant qui soit moi. Je peux maintenant redécrire ce fait. Bien que de nombreuses expériences se produiront plus tard, aucune de ces expériences ne seront connectées à mes expériences présentes par des chaînes de connexions aussi directes que celles impliquées dans l’expérience mémorielle, ou dans la poursuite d’une intention antérieure. Certaines de ces futures expériences pourraient être liées à mes expériences présentes de façons moins directes. Il y aura plus tard des souvenirs qui concernent ma vie. Et il pourrait y avoir plus tard des pensées qui seront influencées par les miennes, ou des choses réalisées suite à mes conseils. Ma mort rompra les relations les plus directes entre mes expériences présentes et ces futures expériences, mais elle ne brisera pas les diverses autres relations. C’est là tout ce en quoi consiste le fait qu’il n’y aura plus d’être vivant qui soit moi. Maintenant que j’ai vu cela, ma mort me semble moins grave.

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Enfin, je vous recommande vivement la lecture de ce tout premier épisode d’existential comics qui traite très exactement du même sujet (et qui est très probablement inspiré directement de Parfit).

Voilà !