L’homosexualité selon Bentham – Grain de philo #30

 

En ne comprenant rien aux intuitions morales de son temps, Bentham aura compris les nôtres avant tout le monde…

Un article sur le recueil de textes de Bentham sur la sexualité.

Un article de l’indispensable Homo Fabulus (il a une chaîne YouTube maintenant, abonnez-vous, c’est trop bien) sur les possibles autismes Asperger de Bentham et Kant (je suis beaucoup moins convaincu pour Kant…).

Lisez des bouquins de Ruwen Ogien si tout ça vous a intéressé ! Genre ce petit recueil de textes courts et amusants « L’influence des croissants chauds sur la bonté humaine » ; ou bien, plus sérieux, sur l’éthique en général, et particulièrement sur l’opposition entre éthiques maximalistes et minimalistes, « L’éthique aujourd’hui ».

 

La masturbation selon Kant – Grain de philo #29

 

Vous vous êtes toujours demandé ce que Kant pensait de la masturbation ? Ça tombe bien, on en parle ici. Et c’est l’occasion de discuter plus généralement du passé et du futur de nos intuitions morales.

Aventurez-vous dans la fiction interactive « La morale de l’histoire ».

Aventurez-vous aussi sur la chaîne Homo Fabulus.

 

Quelques textes de Kant

Voici le passage complet sur la masturbation (que Kant me pardonne d’avoir commis le crime de la nommer par son nom !) dans la Doctrine de la vertu.

De la souillure de soi-même par la volupté

« De même que l’amour de la vie nous a été donné par la nature pour notre conservation personnelle, de même l’amour du sexe a été mis en nous pour la conservation de l’espèce. Chacun d’eux est une fin de la nature, par où l’on entend cette liaison de cause à effet, où, sans attribuer pour cela de l’intelligence à la cause, on la conçoit cependant, par analogie avec une cause intelligente, comme si elle produisait son effet avec intention. Or il s’agit de savoir si l’usage des facultés qui nous ont été données pour la conservation ou pour la reproduction de l’espèce est soumis, relativement à la personne même qui les possède, à une loi du devoir restrictive, ou si nous pouvons, sans manquer à un devoir envers nous-mêmes, nous servir de nos facultés sexuelles pour le seul plaisir physique et sans égard au but pour lequel elles nous ont été données. — On démontre dans la doctrine du droit que l’homme ne peut se servir d’une autre personne pour se procurer ce plaisir, que sous la condition expresse d’un pacte juridique, où deux personnes contractent des obligations réciproques. Mais ici la question est de savoir si, par rapport à cette jouissance, il y a un devoir envers soi-même dont la transgression souille (je ne dis pas seulement ravale) l’humanité dans sa propre personne. Le penchant à ce plaisir s’appelle amour de la chair (ou simplement volupté). Le vice qui en résulte se nomme impudicité, et la vertu opposée à ce vice, chasteté. Lorsque l’homme est poussé à la volupté, non par un objet réel, mais par une fantaisie qu’il se crée à lui-même, et qui par conséquent est contraire au but de la nature, on dit alors que la volupté est contre nature. Elle est même contraire à une fin de la nature, qui est encore plus importante que celle même de l’amour de la vie, car celle-ci ne regarde que la conservation de l’individu, tandis que la première regarde celle de l’espèce. —

9782711612659-475x500-1.jpgQue cet usage contre nature (par conséquent cet abus) des organes sexuels soit une violation du devoir envers soi-même, et même un des plus graves manquements à la moralité, c’est ce que chacun reconnaît aussitôt qu’il y songe, et même la seule pensée d’un pareil vice répugne à tel point que l’on regarde comme immoral de l’appeler par son nom, tandis qu’on ne rougit pas de nommer le suicide, et que l’on n’hésite pas le moins du monde à le montrer aux yeux dans toute son horreur (in specie facti). Il semble qu’en général l’homme se sente honteux d’être capable d’une action qui rabaisse sa personne au-dessous de la brute. Bien plus, a-t-on à parler, dans une société honnête, de l’union sexuelle (et en soi purement animale) que le mariage autorise, il y faut mettre une certaine délicatesse et y jeter un voile.

Mais il n’est pas aussi aisé de trouver la preuve rationnelle qui démontre que cet usage contre nature des organes sexuels, et aussi celui qui, sans être contre nature, n’a pas pour fin celle de la nature même, sont inadmissibles, comme étant une violation (et même, dans le premier cas, une violation extrêmement grave) du devoir envers soi-même. — Cette preuve se fonde sans doute sur ce que l’homme rejette ainsi (avec dédain) sa personnalité, en se servant de lui-même comme d’un moyen pour satisfaire un appétit brutal. Mais on n’explique point par là comment le vice contre nature dont il s’agit ici est une si haute violation de l’humanité dans notre propre personne, qu’il semble surpasser, quant à la forme (l’intention), le suicide lui-même. N’est-ce pas que rejeter fièrement sa vie comme un fardeau, ce n’est pas du moins s’abandonner lâchement aux inclinations animales, et que cette action exige un certain courage, où l’homme montre encore du respect pour l’humanité dans sa propre personne, tandis que ce vice qui consiste à se livrer tout entier au penchant animal, fait de l’homme un instrument de jouissance, et par cela même une chose contre nature, c’est-à-dire un objet de dégoût, et lui ôte tout le respect qu’il se doit à lui-même ? »

Kant, Doctrine de la vertu, trad. Barni, II §7

 

Je disais dans la vidéo ne pas connaître de passage de Kant sur l’homosexualité même s’il était facile de deviner son opinion, mais en fait je n’ai pas eu à chercher bien loin dans la Doctrine du droit pour tomber sur ce passage éloquent :

La communauté sexuelle est l’usage réciproque des organes et des facultés sexuels de deux individus. Ou bien cet usage est naturel (c’est celui par lequel on peut procréer son semblable) ; ou bien il est contre nature et celui-ci a lieu ou avec une personne du même sexe, ou avec un animal d’une autre espèce. Ces transgressions des lois, ces vices contre-nature, qu’on ne peut pas même nommer, sont des attentats à l’humanité résidant en notre personne, qu’aucune restriction ou aucune exception ne peut sauver d’une réprobation absolue. »

Kant, Doctrine du droit, trad. Barni, §24

 

Voici un autre passage particulièrement étonnant de notre point de vue où Kant justifie que le meurtre d’un enfant né hors d’un mariage par sa propre mère ne doit pas être puni aussi sévèrement qu’un homicide ordinaire et semble en quelque façon excusable. (Ce même passage met ce cas sur le même plan que duel d’honneur chez les militaires.)

« Il y a cependant deux crimes dignes de mort, au sujet desquels il est encore douteux si la législation a le droit de prononcer cette peine. (…) Le premier de ces crimes est l’infanticide maternel (…). Comme la législation ne peut écarter la honte d’un accouchement que le mariage ne justifie pas, (…) il semble que dans [ce] cas les hommes retombent en l’état de nature, et que l’homicide, qui ne devrait plus alors s’appeler un assassinat, tout en restant sans doute punissable, ne puisse être puni de mort par le pouvoir suprême. L’enfant né hors du ma­riage est né hors de la loi (car la loi, c’est le mariage), et par conséquent aussi hors de la protection de la loi s’est, pour ainsi dire, glissé dans la république (comme une marchandise prohibée), de telle sorte que celle-ci peut ignorer son existence (puisque légitime­ment il n’aurait pas dû exister de cette manière), et par conséquent aussi sa destruction ; et, d’un autre côté, il n’y a pas de décret qui puisse épargner à la mère le déshonneur, lorsque son accouchement en dehors du mariage vient à être connu. »

Kant, Doctrine du droit, « Le droit de punir et de grâce », trad. Barni.

 

Sur le racisme de Kant, cf. l’article « The color of reason : the idea of « race » in Kant’s Anthropology » d’Emmanuel Chukwudi Eze.

 

Leibniz : meilleur avocat du meilleur des mondes | Grain de philo #28

 

Aujourd’hui, on va regarder Leibniz de près…

Trois arguments justifiant qu’il n’est pas totalement absurde de croire que nous sommes dans le meilleur des mondes possibles.

L’opuscule plusieurs fois cité dans la vidéo est « De l’origine radicale des choses » qui se trouve sur Wikisource (dans une traduction qui me semble pas terrible par rapport à celle que j’ai utilisée).

Le texte sur la diagonale du carré s’intitule « Dialogue effectif sur la liberté » et il ne se trouve, à ma connaissance, que dans le recueil « Système nouveau de la nature et de la communication des substances, et autres textes ».

Définir « définir » | Grain de philo #26

Il faut définir les termes du débats si l’on veut s’entendre, mais s’entendra-t-on sur la définition de « définition » ? Comment savez-vous ce qu’est le « seum » si personne ne vous l’a jamais défini ? Et l’homme tourne-t-il autour de l’écureuil, oui ou merde ?

Cette planche d’Existential Comics résume à merveille la façon dont Socrate emberlificote ses interlocuteurs en leur demandant de définir les termes.

Quelques passages du Cahier Bleu de Wittgenstein m’ont fortement inspiré pour la dernière partie.

À la question : « Comment savez-vous que ceci ou cela est le cas ? », nous répondons parfois par des « critères » et parfois par des « symptômes ». Si la médecine appelle angine une inflammation dont la cause est un bacille particulier, (…) alors [la présence de ce bacille] nous donne le critère, ou ce que nous pourrons appeler le critère de définition de l’angine. J’appelle « symptôme » un phénomène dont l’expérience nous a appris qu’il coïncide, d’une manière ou d’une autre, avec le phénomène qui est notre critère de définition. Dire alors « Quelqu’un a une angine si on trouve qu’il est porteur du bacille » est une tautologie, ou une manière vague d’énoncer la définition de « angine ». Mais dire « Un homme a une angine à chaque fois qu’il a la gorge enflammée », c’est faire une hypothèse.

  Witt.jpgEn pratique, si on vous demandait quel phénomène est un critère de définition et quel phénomène est un symptôme, vous seriez dans la plupart des cas incapables de répondre à cette question, à moins de prendre arbitrairement une décision ad hoc. Peut-être est-il pratique de définir un mot en prenant un phénomène donné comme critère de définition, mais on pourra facilement nous convaincre de définir ce mot au moyen de ce que nous utilisions auparavant comme symptôme ; (…) et ce n’est pas forcément un manque de clarté déplorable. Car rappelez-vous qu’en général nous n’utilisons pas le langage en suivant des règles strictes – il ne nous a pas été enseigné au moyen de règles strictes. Nous, pourtant, dans nos discussions, comparons constamment le langage avec un calcul qui procède selon des règles exactes.


Il s’agit d’une manière très unilatérale de considérer le langage. En pratique nous utilisons très rarement le langage comme un calcul de ce genre. En effet, non seulement nous ne pensons pas aux règles d’usage – aux définitions, etc. – lorsque nous utilisons le langage, mais lorsqu’on nous demande d’exposer de telles règles, dans la plupart des cas nous sommes incapables de le faire. Nous sommes incapables de circonscrire clairement les concepts que nous utilisons ; non parce que nous ne connaissons pas leur vraie définition, mais parce qu’ils n’ont pas de vraie « définition ». Supposer qu’il y en a
nécessairement serait comme supposer que, à chaque fois que des enfants jouent avec un ballon, ils jouent en respectant des règles strictes.

On trouve dans les sciences et en mathématiques ce que nous avons à l’esprit quand nous parlons du langage comme d’un symbolisme utilisé dans un calcul exact. Notre utilisation ordinaire du langage ne respecte cette norme d’exactitude que dans de rares cas. »

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« Si par exemple nous étudions l’usage des mots ‘souhaiter’, ‘penser’, ‘comprendre’, ‘vouloir dire’, nous ne serons pas insatisfaits lorsque nous aurons décrit plusieurs cas de souhait, de pensée, etc. Si quelqu’un disait, “Ce n’est certainement pas là tout ce qu’on appelle ‘souhaiter’”, nous lui répondrions “C’est certain, mais tu peux construire des cas plus compliqués si tu en as envie”. Et après tout, il n’y a pas une seule classe définie de traits qui caractérisent tous les cas de souhait (du moins pas si l’on respecte l’utilisation commune du mot). D’un autre côté, si vous souhaitez par exemple, donner une définition du souhait, c’est-à-dire tracer une frontière nette, vous êtes alors libres de la tracer comme vous vous voulez, mais cette frontière ne coïncidera jamais entièrement avec l’usage effectif, puisque cet usage n’a pas de frontière nette. »

Bref. Lisez le Cahier Bleu, c’est bourré de trucs bien et c’est accessible !

Pourquoi se disputer sur le sens des mots ? | Grain de philo #25

Aujourd’hui, on se dispute sur les disputes verbales.

Pour ceux que ça intéresse, je me suis en partie inspiré d’une partie de l’article de David Chalmers « Verbal Dispute ».

Et voici le passage entier sur l’histoire de l’écureuil de William James :

« Il y a quelques années, j’étais allé avec plusieurs personnes camper dans les montagnes. De retour d’une excursion que j’avais faite seul, un jour, je tombai au milieu d’une discussion métaphysique. Il s’agissait d’un écureuil, d’un agile écureuil que l’on supposait cramponné, d’un côté, au tronc d’un arbre, tandis qu’un homme se tenait de l’autre côté, en face, et cherchait à l’apercevoir. Pour y arriver, notre spectateur humain se déplace rapidement autour de l’arbre ; mais, quelle que soit sa vitesse, l’écureuil se déplace encore plus vite dans la direction opposée : toujours il maintient l’arbre entre l’homme et lui, si bien que l’homme ne réussit pas une seule fois à l’entrevoir.

William_James_b1842c.jpgDe là ce problème métaphysique : L’homme tourne-t-il autour de l’écureuil, oui ou non ? Il tourne autour de l’arbre, bien entendu, et l’écureuil est sur l’arbre; mais tourne-t-il autour de l’écureuil lui-même ? Dans les interminables loisirs de la solitude, la discussion avait fini par s’épuiser; toutes les sources en étaient taries. Chacun avait pris parti et s’entêtait dans son opinion. Les forces se balançaient; et les deux camps firent appel à mon intervention pour les départager.

Moi, je me souvins de l’adage scolastique qui veut qu’en présence d’une contradiction on fasse une distinction. “Qui de vous a raison ? leur dis-je. Cela ne dépend que de ce que vous entendez pratiquement par tourner autour de l’écureuil. S’il s’agit de passer, par rapport à lui, du Nord à l’Est, puis de l’Est au Sud, puis à l’Ouest, pour vous diriger de nouveau vers le Nord, toujours par rapport à lui, il est bien évident que votre homme tourne réellement autour de l’animal, car il occupe tour à tour ces quatre positions. “Voulez-vous dire, au contraire, que l’homme se trouve d’abord en face de lui, puis à sa droite, puis derrière, puis à sa gauche, pour finir par se retrouver en face ? Il est tout aussi évident que votre homme ne parvient pas du tout à tourner autour de l’écureuil. En effet, les mouvements du second de vos personnages compensent les mouvements du premier, de sorte que l’animal ne cesse à aucun moment d’avoir le ventre tourné vers l’homme et le dos tourné au sens contraire. Aussitôt faite, cette distinction met fin au débat. De part et d’autre vous avez tort et vous avez raison, suivant que vous adoptez l’un ou l’autre de ces deux points de vue pratiques.”

Parmi les antagonistes les plus échauffés, il y en eut un ou deux qui traitèrent ma réponse de pure équivoque, de simple échappatoire (…). Mais la majorité sembla bien admettre que ma distinction avait aplani le terrain de la discussion. »

William James, Pragmatisme, 1907

 

Cette fois-ci, je n’aurais pas attendu le cinquième épisode de ma série pour vous régaler d’un morceau de Lewis Carroll. Voici donc le passage de De l’autre côté du miroir dépeignant le personnage Humpty Dumpty pour qui les mots ont exactement le sens qu’il veut qu’ils aient :

« – Ça, c’est de la gloire pour toi !

– Je ne sais pas ce que vous voulez dire par « gloire », dit Alice.

Humpty Dumpty eut un petit sourire méprisant.

– Bien sûr, tu ne sais pas… Tant que je ne t’ai pas expliqué. J’ai voulu dire par là : « Voilà un bel argument pour te clouer le bec ».

– Mais « gloire » ne signifie pas « un bel argument pour te clouer le bec », objecta Alice.

aliceandhumpty_kirk.jpg– Moi, quand j’emploie un mot, dit Humpty-Dumpty avec dédain, il signifie ce que je veux qu’il signifie, ni plus, ni moins.

– La question est de savoir si on peut faire que les mots signifient autant de choses différentes, dit Alice.

– La question est « qui est le maître ? » répondit Humpty Dumpty, un point c’est tout.

Alice était bien trop étonnée pour pouvoir répliquer. Au bout d’un moment, Humpty Dumpty reprit la parole.

– Certains d’entre eux ont mauvais caractère. En particulier les verbes, ce sont les
plus fiers. Les adjectifs, vous pouvez en faire tout ce qu’il vous plaît, mais pas les
verbes ! Néanmoins je suis en mesure de les mettre au pas, tous autant qu’ils sont !
Impénétrabilité ! C’est ce que je dis ! »

– Voudriez-vous me dire, s’il vous plaît, ce que cela signifie, demanda Alice.

– Voilà que tu parles comme une enfant raisonnable, constata Humpty Dumpty qui semblait ravi. Par « impénétrabilité », je voulais dire que nous avons assez parlé de ce sujet que mieux vaudrait que tu annonces ce que tu comptes faire ensuite vu que, j’imagine, tu n’envisages pas de rester plantée ici ta vie entière.

– C’est faire signifier beaucoup de choses à un seul mot, remarqua Alice d’un ton pensif. »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871

 

Voilà !

La montre d’Einstein : sur le réalisme scientifique | Grain de philo #24

  

  

Aujourd’hui, on aborde ENFIN le réalisme scientifique. Et l’on se demande avec Einstein : que peut-on savoir du mécanisme caché à l’intérieur d’une montre fermée ?

Si vous voulez en savoir davantage sur le réalisme scientifique et notamment le réalisme structural et que vous lisez l’anglais, je vous recommande l’article de la Stanford Encyclopedia of Philosophy : « Scientific realism ».

Vous trouverez encore bien d’autres articles intéressants sur des sujets voisins dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy qui est une source extrêmement précieuse. En français sinon, vous pouvez regarder les articles sur le réalisme dans l’Encyclopédie Philosophique qui présentent l’avantage d’exister sous une version grand public (notés GP) ou académique (notés A).

  
Merci à Jocelyn Charles pour son animation de générique. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @lyncharl

  
Merci à toutes celles et ceux qui m’ont aidé pour le tournage, montage, etc., et particulièrement à Pleen qui était derrière la caméra et que vous pouvez retrouver aussi devant sur sa chaîne « Edukey » sur les sciences de l’éducation, allez voir !

  

La montre d’Einstein et Infeld

qzefsddssd.jpg« Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective. »

Toute cette métaphore est d’inspiration très réaliste, même si la formule finale prête à confusion par son usage spécial du mot « vérité ». Comme je l’expliquais longuement dans ma vidéo sur la vérité, dès lors que l’on admet qu’il y a un mécanisme réel (autrement dit dès lors que l’on admet le réalisme métaphysique) et qu’une théorie ou une proposition en général est donc susceptible de décrire correctement ce mécanisme (même si c’est par pur hasard, et même s’il nous est impossible de nous en assurer absolument), alors il est légitime de vouloir donner un nom à cette propriété intéressante de certains théories ou propositions, et le mot « vrai » semble tout indiqué pour cela : une théorie sur la montre est vraie ssi ce qu’elle dit de la montre correspond bien à ce que le montre est réellement. Et j’insiste : il n’y a aucune raison de faire entrer ici des considérations quant à la façon de s’assurer de cette correspondance. Comme je le disais mille fois dans ma vidéo, la vérité n’est pas une notion épistémologique.

En fin de compte, selon Einstein et Infeld, il y a bien un mécanisme réel et nous avons bien des théories de plus en plus fécondes, précises et étendues pour le décrire, et ils semblent envisager que les théories futures le seront encore davantage. Comment l’expliquer ? La meilleure façon de justifier ce succès et cette fécondité croissantes est de considérer que les mécanismes postulés par les théories successives ressemblent de plus en plus au mécanisme réel de la montre, et approximent ainsi de mieux en mieux la vérité sur la montre.

  

La montre de Descartes

Il est intéressant de lire ce passage des Principes de la philosophie de Descartes qui part du même exemple de montre fermée, développe une objection qui ressemble beaucoup à ce qu’on appelle aujourd’hui l’argument de la sous-détermination de la théorie par l’expérience (et dont je n’ai pas eu le temps de parler dans ma vidéo – je le ferai peut-être une autre fois) et développe en réponse à cela un argument réaliste assez similaire à l’argument no miracle. Bien vu, René !

« [E]n même façon qu’un horloger, en voyant une montre qu’il n´a point faite, peut ordinairement juger, de quelques-unes de ses parties qu’il regarde, quelles sont toutes les autres qu’il ne voit pas : ainsi, en considérant les effets et les parties sensibles des corps naturels, j’ai tâché de connaître quelles doivent être celles de leurs parties qui sont insensibles.

ob_0a118c_descartes.jpgOn répliquera encore à ceci que, bien que j’aie peut-être imaginé des causes qui pourraient produire des effets semblables à ceux que nous voyons, nous ne devons pas pour cela conclure que ceux que nous voyons sont produits par elles. Parce que, comme un horloger industrieux peut faire deux montres qui marquent les heures en même façon, et entre lesquelles il n’y ait aucune différence en ce qui paraît à l’extérieur, qui n’aient toutefois rien de semblable en la composition de leurs roues : ainsi il est certain que Dieu a une infinité de divers moyens, par chacun desquels il peut avoir fait que toutes les choses de ce monde paraissent telles que maintenant elles paraissent, sans qu’il soit possible à l’esprit humain de connaître lequel de tous les moyens il a voulu employer à les faire. Ce que je ne fais aucune difficulté d’accorder. Et je croirai avoir assez fait, si les causes que j’ai expliquées sont telles que tous les effets qu’elles peuvent produire se trouvent semblables à ceux que nous voyons dans le monde, sans s’enquérir si c’est par elles ou par d’autres qu’ils sont produits. (…)

Mais néanmoins, afin que je ne fasse pas de tort à la vérité en la supposant moins certaine qu’elle n’est, je distinguerai ici deux sortes de certitudes. La première est appelée morale c’est à dire suffisante pour régler nos mœurs, ou aussi grande que celle des choses dont nous n’avons point coutume de douter touchant la conduite de la vie, bien que nous sachions qu’il se peut faire, absolument parlant, qu’elles soient fausses. Ainsi ceux qui n’ont jamais été à Rome ne doutent point que ce ne soit une ville en Italie, bien qu’il se pourrait faire que tous ceux desquels ils l’ont appris les aient trompés. Et si quelqu’un pour deviner un chiffre [= un message codé] écrit avec les lettres ordinaires s’avise de lire un B partout où il y aura un A, et de lire un C partout où il y aura un B, et ainsi de substituer en la place de chaque lettre celle qui la suit en l’ordre de l’alphabet, et que le lisant en cette façon il y trouve des paroles qui aient du sens, il ne doutera point que ce ne soit le vrai sens de ce chiffre qu’il aura ainsi trouvé, bien qu’il se pourrait faire que celui qui l’a écrit y en ait mis un autre tout différent en donnant une autre signification à chaque lettre : car cela peut si difficilement arriver, principalement lorsque le chiffre contient beaucoup de mots, qu’il n’est pas moralement croyable. »

 

Poincaré, La valeur de la science

Poincaré dans le dernier chapitre de son livre La valeur de la science esquisse assez bien l’idée de réalisme structural :

« La question est de savoir si cet accord [entre les scientifiques] sera durable et s’il persistera chez nos successeurs. On peut se demander si les rapprochements que fait la science d’aujourd’hui seront confirmés par la science de demain. On ne peut pour affirmer qu’il en sera ainsi invoquer aucune raison a priori ; mais c’est une question de fait, et la science a déjà assez vécu pour qu’en interrogeant son histoire, on puisse savoir si les édifices qu’elle élève résistent à l’épreuve du temps ou s’ils ne sont que des constructions éphémères.

220px-Henri_Poincaré-2.jpgOr que voyons-nous ? Au premier abord il nous semble que les théories ne durent qu’un jour et que les ruines s’accumulent sur les ruines. Un jour elles naissent, le lendemain elles sont à la mode, le surlendemain elles sont classiques, le troisième jour elles sont surannées et le quatrième elles sont oubliées. Mais si l’on y regarde de plus près, on voit que ce qui succombe ainsi, ce sont les théories proprement dites, celles qui prétendent nous apprendre ce que sont les choses. Mais il y a en elles quelque chose qui le plus souvent survit. Si l’une d’elles nous a fait connaître un rapport vrai, ce rapport est définitivement acquis et on le retrouvera sous un déguisement nouveau dans les autres théories qui viendront successivement régner à sa place.

Ne prenons qu’un exemple : la théorie des ondulations de l’éther nous enseignait que la lumière est un mouvement ; aujourd’hui la mode favorise la théorie électro-magnétique qui nous enseigne que la lumière est un courant. N’examinons pas si on pourrait les concilier et dire que la lumière est un courant, et que ce courant est un mouvement ? Comme il est probable en tout cas que ce mouvement ne serait pas identique à celui qu’admettaient les partisans de l’ancienne théorie, on pourrait se croire fondé à dire que cette ancienne théorie est détrônée. Et pourtant, il en reste quelque chose, puisque entre les courants hypothétiques qu’admet Maxwell, il y a les mêmes relations qu’entre les mouvements hypothétiques qu’admettait Fresnel. Il y a donc quelque chose qui reste debout et ce quelque chose est l’essentiel. C’est ce qui explique comment on voit les physiciens actuels passer sans aucune gêne du langage de Fresnel à celui de Maxwell.

Sans doute bien des rapprochements qu’on croyait bien établis ont été abandonnés, mais le plus grand nombre subsiste et paraît devoir subsister. (…)

En résumé, la seule réalité objective, ce sont les rapports des choses d’où résulte l’harmonie universelle. »