Voulons-nous mourir ? | Grain de philo #19

 

Voici la vidéo « FAQ » qui développe et répond aux principales objections à celle-ci.

 

Le site de LEAF (Life Extension Advocacy Foundation), crowdfunding pour soutenir la recherche sur l’extension de la vie.

LongLongLife : un site très bien fait avec des articles et des liens vers l’actualité de la recherche sur le vieillissement, et c’est en français en plus !

Les excellentes vidéos de Kurzgesagt. « How to cure aging » et « Why Age ». Et celle de CGP Grey « Why Die ».

Discussion sur la vidéo de CGP Grey dans le podcast Axiome avec Lê.

Dans Axiome toujours, discussion autour de la fable du Dragon-Tyran de Nick Bostrom qui aborde de façon imagée le problème de la lutte contre la sénescence.

La vidéo d’Asclepios (ft. Passé Sauvage) sur les maladies de nos ancêtres.

La vidéo de Primum Non Nocere sur les maladies dont les vaccins nous protègent (excellente mais à ne pas regarder en mangeant…).

 

Par ailleurs, sur le sujet de l’extension de la vie, vous pouvez écouter Miroslav Radman dans ces deux émissions de radio (la première ici, et la seconde là) ou lire son livre.

 

Le vieillissement est-il une maladie ?

Voici quelques éléments bibliographiques pour ceux qui voudraient approfondir ce point qui est au coeur de la vidéo : le vieillissement est-il une maladie ? Y a-t-il un sens à « vieillir en bonne santé » ?

La première difficulté tient à ce qu’il n’existe pas de définition consensuelle de ce qu’est la santé ni la maladie. Pour en savoir plus sur ce point :

Giroux, E, 2010, Après Canguilhem : définir la santé et la maladie, Paris : Presses Universitaires de France.

9782711624478FS.gifGiroux, E., & Lemoine, M., 2012, Santé, maladie, pathologie, Paris : Vrin.

Avec notamment des versions traduites de :

Boorse, C., 1977, « Le concept théorique de santé »

Wakefield, J. C., 1992, « Le concept de trouble mental. A la frontière entre faits biologiques et valeurs sociales »

Nesse, R. M., 2001, « A propos de la difficulté de définir la maladie. Une perspective darwinienne »

Engelhardt, H. T., 1975, « Les concepts de santé et de maladie »

Nordenfelt, L., 2000, « Action, capacité et santé »

Sur la question plus précise de savoir si l’on peut considérer le vieillissement comme une maladie :

Caplan, A. L., 1981, “The unnaturalness of aging: a sickness unto death?,” in A. L. Caplan, H. T. Engelhardt, and J. McCartney (eds.), Concepts of Health and Disease: Interdisciplinary perspectives, Addison-Wesley, Reading, Massachusetts, pp. 31—45.

Caplan, A.L, 2004,“The ‘‘Unnaturalness’’ of Ageing—Give MeReason to Live!”In Health, disease and illness: Concepts inmedicine, ed. A.L. Caplan, J.J. McCartney, and D.A. Sisti,117–127. Washington: Georgetown University Press.

Cassell, E., 1972, “Is aging a disease?”,Hastings Center Report 2 (2):4-6 (1972)

De Winter, G., 2015, “Aging as Disease”, Med Health Care and Philos, 18:237–243

Gems, D., 2011,“Ageing: To treat, or not to treat,”American Scientist,99: 278–280.

Izaks, G.J. &Westendorp, R.G.J., 2003, “Ill or just old? Towards aconceptual framework of the relation between ageing and disease,”BMC Geriatrics, 3(7),

Jin, K., 2010,“Modern biological theories of ageing,” Ageing Disease1(2): 72–74.

Murphy, T. F., 1986, “A cure for aging?,” The Journal of Medicine and Philosophy 11 (1986), 237-255, D. Reidel Publishing Company.

Nieuwenhuis-Mark, R.E, 2011, “Healthy ageing as disease?”, Frontiers in Ageing Neuroscience 3(3): 1.

Merci à Juliette pour cette bibliographie. Si vous aimez la philosophie des sciences et plus particulièrement la philosophie de la médecine, vous pouvez regarder ses « Vlog thèses » sur YouTube : c’est le tout début (de ses vlogs, pas de sa thèse ^^) et c’est déjà chouette !

 

Les Stoïciens et l’acceptation de la mort

Parmi les philosophies de l’Antiquité, le stoïcisme offre sans doute le meilleur exemple de sagesse d’acceptation de la mort. On peut lire par exemple cette pensée chez Marc Aurèle :

514iLLlaiGL._SX302_BO1,204,203,200_.jpg« Ne méprise pas la mort, mais fais lui bon accueil, comme étant une des choses voulues par la nature. Ce que sont en effet la jeunesse, la vieillesse, la croissance, la maturité, l’apparition des dents, de la barbe et des cheveux blancs, la fécondation, la grossesse, l’enfantement et toutes les autres activités naturelles qu’amènent les saisons de ta vie, telle est aussi ta propre dissolution. Il est donc d’un homme réfléchi de ne pas, en face de la mort, se comporter avec hostilité, véhémence et dédain, mais de l’attendre comme une action naturelle. »

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre IX, III

Cela peut ressembler à un simple appel à la nature (en gros « la mort est naturelle, donc ça va »), mais il faut noter que dans le cadre de pensée stoïcien, la notion de ce qui convient à la nature joue un rôle fondamental, donc ce n’est pas si sophistique (mais cela suppose un cadre de pensée très différent).

Le texte stoïcien le plus classique sur le thème de l’acceptation de la mort est certainement De la brièveté de la vie de Sénèque. Son idée centrale est que la vie ne nous paraît brève que parce que nous employons mal notre temps ; si nous l’utilisions à meilleur escient (typiquement à faire de la philosophie…) elle nous serait bien assez longue :

Chapitre I-II

de-brevitate-vitae-sur-la-brievete-de-la-vie.jpg« La plupart des mortels, Paulinus, se plaignent de l’injuste rigueur de la nature, de ce que nous naissons pour une vie si courte, de ce que la mesure de temps qui nous est donnée fuit avec tant de vitesse, tant de rapidité, qu’à l’exception d’un très-petit nombre, la vie délaisse le reste des hommes, au moment où ils s’apprêtaient à vivre. (…)
Nous n’avons pas trop peu de temps, mais nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue ; elle suffirait, et au-delà, à l’accomplissement des plus grandes entreprises, si tous les moments en étaient bien employés. Mais quand elle s’est écoulée dans les plaisirs et dans l’indolence, sans que rien d’utile en ait marqué l’emploi, le dernier, l’inévitable moment vient enfin nous presser : et cette vie que nous n’avions pas vue marcher, nous sentons qu’elle, est passée.
Voilà la vérité : nous n’avons point reçu une vie courte, c’est nous qui l’avons rendue telle : nous ne sommes pas indigents, mais prodigues. D’immenses, de royales richesses, échues à un maître vicieux, sont dissipées en un instant, tandis qu’une fortune modique, confiée à un gardien économe s’accroît par l’usage qu’il en fait : ainsi notre vie a beaucoup d’étendue pour qui sait en disposer sagement.

Pourquoi ces plaintes contre la nature ? elle s’est montrée si bienveillante ! pour qui sait l’employer, la vie est assez longue. »

Rubens-Pieter-Paul-1577-1640-Mort-de-Seneque.jpgChapitre XI

« Des vieillards décrépits demandent à mains jointes quelques années de plus, ils se font plus jeunes qu’ils ne sont, et, se berçant de ce mensonge, ils le soutiennent aussi hardiment que s’ils pouvaient tromper le destin. Mais si quelque infirmité vient leur rappeler leur condition mortelle, ils meurent remplis d’effroi ; ils ne sortent pas de la vie, ils en sont arrachés ; ils s’écrient qu’ils ont été insensés de n’avoir point vécu. Que seulement, ils réchappent de cette maladie, comme ils vivront dans le repos ! Alors, reconnaissant la vanité de leurs efforts pour se procurer des biens dont ils ne devaient pas jouir, ils voient combien tous leurs travaux furent impuissants et stériles !

Mais pour celui qui l’a passée loin de toute affaire, combien la vie n’est-elle pas longue ? Rien n’en est sacrifié, ni prodigué à l’un et à l’autre ; rien n’en est livré à la fortune, perdu par négligence, retranché par prodigalité ; rien n’en demeure superflu. Tous ses moments sont, pour ainsi dire, placés à intérêt. Quelque courte qu’elle soit, elle est plus que suffisante ; et aussi, lorsque le dernier jour arrivera, le sage n’hésitera pas à marcher vers la mort d’un pas assuré. »

Si je veux bien croire que nous employons mal le peu de temps que nous avons (est-ce l’employer sagement que de passer une nuit à transformer l’univers en trombones ?), je ne vois pourtant pas dans les propos de Sénèque ce qui justifierait que, si nous employons mieux notre temps, la vie devient assez longue… Il est difficile de ne pas y voir un effort de rationalisation pour accepter ce qui était alors inévitable.

 

 

La mort | Grain de philo #18

 

 

Voici les principaux textes auxquels je me réfère dans cet épisode + quelques textes supplémentaires.

 

Extraits du Phédon de Platon

Les extraits sont tirés de la version du Phédon sur Wikisource (trad. Chambry).

— Les vrais philosophes doivent penser et se dire entre eux des choses comme celles-ci : Il semble que la mort est un raccourci qui nous mène au but, puisque, tant que nous aurons le corps associé à la raison dans notre recherche et que notre âme sera contaminée par un tel mal, nous n’atteindrons jamais complètement ce que nous désirons et nous disons que l’objet de nos désirs, c’est la vérité. Car le corps nous cause mille difficultés par la nécessité où nous sommes de le nourrir ; qu’avec cela des maladies surviennent, nous voilà entravés dans notre chasse au réel. Il nous remplit d’amours, de désirs, de craintes, de chimères de toute sorte, d’innombrables sottises, si bien que, comme on dit, il nous ôte vraiment et réellement toute possibilité de penser. Guerres, dissensions, batailles, c’est le corps seul et ses appétits qui en sont cause ; car on ne fait la guerre que pour amasser des richesses et nous sommes forcés d’en amasser à cause du corps, dont le service nous tient en esclavage. La conséquence de tout cela, c’est que nous n’avons pas de loisir à consacrer à la philosophie. Mais le pire de tout, c’est que, même s’il nous laisse quelque loisir et que nous nous mettions à examiner quelque chose, il intervient sans cesse dans nos recherches, y jette le trouble et la confusion et nous paralyse au point qu’il nous rend incapables de discerner la vérité. Il nous est donc effectivement démontré que, si nous voulons jamais avoir une pure connaissance de quelque chose, il nous faut nous séparer de lui et regarder avec l’âme seule les choses en elles-mêmes. Nous n’aurons, semble-t-il, ce que nous désirons et prétendons aimer, la sagesse, qu’après notre mort, ainsi que notre raisonnement le prouve, mais pendant notre vie, non pas. (…) N’es-tu pas de cet avis ?

102533045.jpg— Absolument, dit Simmias.

— Si cela est vrai, camarade, reprit Socrate, j’ai grand espoir qu’arrivé où je vais, j’y atteigne pleinement, si on le peut quelque part, ce qui a été l’objet essentiel de mes efforts pendant ma vie passée. Aussi le voyage qui m’est imposé aujourd’hui suscite en moi une bonne espérance, comme en tout homme qui croit que sa pensée est préparée, comme si elle avait été purifiée.

— Cela est certain, dit Simmias.

— Or purifier l’âme n’est-ce pas justement, comme nous le disions tantôt, la séparer le plus possible du corps et l’habituer à se recueillir et à se ramasser en elle-même de toutes les parties du corps, et à vivre, autant que possible, dans la vie présente et dans la vie future, seule avec elle-même, dégagée du corps comme d’une chaîne.

— Assurément, dit-il.

— Et cet affranchissement et cette séparation de l’âme d’avec le corps, n’est-ce pas cela qu’on appelle la mort ?

— C’est exactement cela.

— Mais délivrer l’âme, n’est-ce pas, selon nous, à ce but que les vrais philosophes, et eux seuls, aspirent ardemment et constamment, et n’est-ce pas justement à cet affranchissement et à cette séparation de l’âme et du corps que s’exercent les philosophes ? Est-ce vrai ?

— Évidemment.

— Dès lors, comme je le disais en commençant, il serait ridicule qu’un homme qui, de son vivant, s’entraîne à vivre dans un état aussi voisin que possible de la mort, se révolte lorsque la mort se présente à lui.

— Ridicule, sans contredit.

— C’est donc un fait que les vrais philosophes s’exercent à mourir et qu’ils sont, de tous les hommes, ceux qui ont le moins peur de la mort.

1200px-David_-_The_Death_of_Socrates

 

Voici encore quelques extraits du mythe sur le jugement des âmes après la mort dont Socrate fait le récit à la toute fin du dialogue.

On dit en effet qu’après la mort, le démon que le sort a attaché à chaque homme durant sa vie se met en devoir de le conduire dans un lieu où les morts sont rassemblés pour subir leur jugement, après quoi ils se rendent dans l’Hadès avec ce guide qui a mission d’emmener ceux d’ici-bas dans l’autre monde. (…)

Quand les morts sont arrivés à l’endroit où leur démon respectif les amène, ils sont d’abord jugés, aussi bien ceux qui ont mené une vie honnête et pieuse que ceux qui ont mal vécu. Ceux qui sont reconnus pour avoir tenu l’entre-deux dans leur conduite, se dirigent vers l’Achéron, s’embarquent en des nacelles qui les attendent et les portent au marais Achérousiade. Ils y habitent et s’y purifient ; s’ils ont commis des injustices, ils en portent la peine et sont absous ; s’ils ont fait de bonnes actions, ils en obtiennent la récompense, chacun suivant son mérite. Ceux qui sont regardés comme incurables à cause de l’énormité de leurs crimes, qui ont commis de nombreux et graves sacrilèges, de nombreux homicides contre la justice et la loi, ou tout autre forfait du même genre, à ceux-là leur lot c’est d’être précipités dans le Tartare, d’où ils ne sortent jamais. Ceux qui sont reconnus pour avoir commis des fautes expiables, quoique grandes, par exemple ceux qui, dans un accès de colère, se sont livrés à des voies de fait contre leur père ou leur mère et qui ont passé le reste de leur vie dans le repentir, ou qui ont commis un meurtre dans des conditions similaires, ceux-là doivent nécessairement être précipités dans le Tartare ; mais lorsque après y être tombés, ils y ont passé un an, le flot les rejette, les meurtriers dans le Cocyte, ceux qui ont porté la main sur leur père ou leur mère dans le Pyriphlégéthon. Quand le courant les a portés au bord du marais Achérousiade, ils appellent à grands cris, les uns ceux qu’ils ont tués, les autres ceux qu’ils ont violentés, puis ils les supplient et les conjurent de leur permettre de déboucher dans le marais et de les recevoir. S’ils les fléchissent, ils y entrent et voient la fin de leurs maux, sinon, ils sont de nouveau emportés dans le Tartare, et de là dans les fleuves, et leur punition continue jusqu’à ce qu’ils aient fléchi ceux qu’ils ont maltraités ; car telle est la peine qui leur a été infligée par les juges. Enfin ceux qui se sont distingués par la sainteté de leur vie et qui sont reconnus pour tels, ceux-là sont exemptés de ces séjours souterrains et délivrés de cet emprisonnement ; ils montent dans une demeure pure et habitent sur la terre. Et parmi ceux-là mêmes, ceux qui se sont entièrement purifiés par la philosophie vivent à l’avenir absolument sans corps et vont dans des demeures encore plus belles que les autres. Mais il n’est pas facile de les décrire et le temps qui me reste à cette heure n’y suffirait pas.

Ce que je viens d’exposer, Simmias, nous oblige à tout faire pour acquérir la vertu et la sagesse pendant cette vie ; car le prix est beau et l’espérance est grande.

Soutenir que ces choses-là sont comme je les ai décrites ne convient pas à un homme sensé ; cependant, qu’il en soit ainsi ou à peu près ainsi en ce qui concerne nos âmes et leurs habitacles, il me paraît, puisque nous avons reconnu que l’âme est immortelle, qu’il n’est pas outrecuidant de le soutenir, et, quand on le croit, que cela vaut la peine d’en courir le risque, car le risque est beau ; et il faut se répéter cela à soi-même, comme des paroles magiques. Voilà pourquoi j’ai insisté si longtemps sur ce mythe.

.

.

Extraits de la Lettre à Ménécée d’Épicure

La Lettre à Ménécée est un texte qui synthétise en quelques pages toute la pensée morale de l’épicurisme. Je ne saurais trop recommander sa lecture ! Voici le passage consacré à la peur de la mort.

epi - CopiePrends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien, et tout mal, réside dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance <de cette vérité> que la mort n’est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous enlevant le désir de l’immortalité. Car il ne reste plus rien à redouter dans la vie, pour qui a vraiment compris qu’il n’y a pas à redouter de ne pas vivre.

On prononce donc de vaines paroles quand on soutient que la mort est à craindre, non parce qu’elle sera douloureuse étant réalisée, mais parce qu’il est douloureux de l’attendre. Ce serait en effet une crainte vaine et sans objet que celle qui serait produite par l’attente d’une chose qui, actuelle et réelle, ne cause aucun trouble. Ainsi, celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous sommes, la mort n’est pas là, et que, quand la mort est là, nous n’y sommes plus. Donc la mort n’a de rapport ni aux vivants, ni aux morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus.

 

Un autre argument développé par Lucrèce, poète et philosophe épicurien du Ier siècle av. J.-C., concerne la symétrie entre l’état avant et après la mort. On peut lire ainsi dans De la nature (III, 980) :

Regarde même le passé. A-t-il rien qui nous intéresse, ce temps infini, antérieur à notre naissance ? La nature nous le présente comme le miroir des âges, qui viendront après notre mort. De terribles images nous apparaissent-elles ? Y voit-on quelque chose de triste ? Le plus doux sommeil est-il aussi calme ?

.

.

Que philosopher, c’est apprendre à mourir

Cette formule est le titre d’un des essais de Montaigne (que vous pouvez lire en entier ici, adapté en français moderne) qui associe en fait cette idée à Cicéron, homme politique romain et philosophe stoïcien. Voici le premier paragraphe de l’essai (adapté en français moderne) :

Cicéron dit que philosopher n’est autre chose que de se préparer à la mort. C’est qu’en effet, l’étude et la contemplation retirent en quelque sorte notre âme en dehors de nous, et l’occupent à part de notre corps, ce qui constitue une sorte d’apprentissage de la mort et offre une certaine ressemblance avec elle. C’est aussi que toute la sagesse et le raisonnement du monde se concentrent en ce point : nous apprendre à ne pas craindre de mourir.

Plus que sur les stoïciens, le propos de Montaigne dans l’essai s’appuie largement sur les épicuriens et sur Lucrèce en particulier, avec notamment une reprise de l’argument de la symétrie entre le temps avant la naissance et après la mort :

Qu’il est sot de nous tourmenter à propos du moment où nous serons dispensés de tout tourment ! C’est par notre naissance que toutes choses sont nées ; de même la mort fera mourir toutes choses. Il est donc aussi fou de pleurer parce que nous ne vivrons pas dans cent ans que de pleurer parce que nous ne vivions pas il y a cent ans.

.

.

Extraits de Reasons and Persons de Derek Parfit

Reasons and Persons de Derek Parfit, publié en 1984, est considéré comme un ouvrage philosophique majeur du vingtième siècle (c’est à lui notamment que l’on doit le goût des philosophes pour les téléporteurs à la Star Trek…) et il n’est pourtant toujours pas traduit en français. Les extraits que j’en propose ici sont dans ma propre traduction.

Voici un premier extrait où Parfit défend que les questions sur l’identité personnelle sont des questions vides en les comparant à des questions concernant l’existence d’un club :

Supposons qu’un certain club ait existé durant quelques années, tenant régulièrement des réunions. Puis les réunions cessent. Quelques années plus tard, certains membres de ce club forment un club portant le même nom et suivant les mêmes règles. On se demande : ‘Ces personnes ont-elles reformé le même club ? Ou ont-elles seulement créé un nouveau club, qui lui est exactement similaire ?’ (…)

L’existence continue d’un club n’implique rien d’autre que le fait que ses membres se réunissent selon les règles de ce club. Dès lors qu’il n’y a rien que nous ignorions concernant les réunions et les règles du club, nous avons connaissance tout ce qu’il y a à connaître. C’est pourquoi nous ne serions pas troublés de ne pas pouvoir répondre à la question : ‘Est-ce le même club ?’ Nous ne serions pas troublés parce que, même sans répondre à cette question, il n’y a rien que nous ignorions concernant les faits. S’il en est ainsi de certaines questions, j’appelle cela une question vide. (…)

Quand une question vide n’a pas de réponse, nous pouvons décider de lui en donner une. Nous pouvons décider de dire du nouveau club qu’il est identique à l’original. Ou nous pouvons décider de dire que c’est un autre club qui lui est exactement similaire. Ce n’est pas une décision entre différentes conceptions des faits. Avant de prendre notre décision, nous savons déjà quels sont les faits. Nous sommes seulement en train de choisir une parmi deux différentes descriptions de la même suite d’évènements.

Si nous sommes réductionnistes au sujet de l’identité personnelle, nous devrions soutenir des affirmations similaires. Nous pouvons décrire des cas où, entre moi maintenant et une personne future, les connexions physiques et psychologiques ne tiennent qu’à de faibles degrés. Si je m’imagine moi-même dans un tel cas, je peux toujours demander : ‘Suis-je sur le point de mourir ? La nouvelle personne sera-t-elle encore moi ?’ Du point de vue réductionniste, dans certains cas, il n’y aura aucune réponse. Ma question serait vide. L’affirmation selon laquelle je suis sur le point de mourir ne serait ni vraie ni fausse. En ayant connaissance des faits concernant la continuité physique et la connexion psychologique, j’aurais connaissance de tout ce qu’il y a à connaître.

Voici un second extrait où Parfit se confie sur les effets que sa conception non-réductionniste du moi a eu sur ses relations aux autres et à la mort :

110905_r21085_g2048.jpgQuand je croyais en mon existence comme à un fait à part, il me semblait que j’étais emprisonné en moi-même. Ma vie ressemblait à un tunnel de verre, à travers lequel j’allais plus vite chaque année, et au bout duquel il n’y avait que l’obscurité. Quand ma vision a changé, les murs du tunnel de verre ont disparu. Je vis maintenant à l’air libre. Il y a toujours une différence entre ma vie et celle des autres. Mais la différence est moindre. Les autres sont plus proches. Je suis moins soucieux du reste de ma propre vie, et plus soucieux de la vie des autres.

En outre, quand je croyais en la position non-réductionniste, ma mort inévitable m’importait davantage. Après ma mort, il n’y aura plus d’être vivant qui soit moi. Je peux maintenant redécrire ce fait. Bien que de nombreuses expériences se produiront plus tard, aucune de ces expériences ne seront connectées à mes expériences présentes par des chaînes de connexions aussi directes que celles impliquées dans l’expérience mémorielle, ou dans la poursuite d’une intention antérieure. Certaines de ces futures expériences pourraient être liées à mes expériences présentes de façons moins directes. Il y aura plus tard des souvenirs qui concernent ma vie. Et il pourrait y avoir plus tard des pensées qui seront influencées par les miennes, ou des choses réalisées suite à mes conseils. Ma mort rompra les relations les plus directes entre mes expériences présentes et ces futures expériences, mais elle ne brisera pas les diverses autres relations. C’est là tout ce en quoi consiste le fait qu’il n’y aura plus d’être vivant qui soit moi. Maintenant que j’ai vu cela, ma mort me semble moins grave.

.

Enfin, je vous recommande vivement la lecture de ce tout premier épisode d’existential comics qui traite très exactement du même sujet (et qui est très probablement inspiré directement de Parfit).

Voilà !

 

 

Gyeongbokgung & le bateau de Thésée — Grain de philo #8

 

Aujourd’hui, on visite Gyeongbokgung et on en profite pour parler du bateau de Thésée et de notre rapport à l’histoire et à la conservation des choses qui en sont les témoins. Faut-il conserver leur forme au détriment de la matière ou leur matière au détriment de la forme ?

Les dessins au stylo de Gyeongbokgung et des alentours de la ville de Seoul qui apparaissent à plusieurs reprises, ainsi que la fresque qui défile en arrière-plan à partir de 2:33, sont des extraits de Youniverse n°3 et Youniverse n°2 de l’artiste coréen Im Sebyoung. Ses travaux sur la ville sont très impressionnants (et m’évoquent irrésistiblement mes longues parties de Sim City…) Je vous invite à aller voir sa page Facebook pour en voir et savoir davantage : https://www.facebook.com/imsebyoung/

J’aurais aimé développé davantage le cas du « Seoul Capitol », ce bâtiment construit par l’administration japonaise en 1926 à l’emplacement de la seconde porte de Gyeongbokgung, devant la salle du trône. Ce bâtiment a été démoli par les Coréens en 1995, première étape dans le projet de reconstruction de Gyeongbokgung. J’ai passé sous silence le fait que ce n’était pas une décision si évidente : le bâtiment avait servi de palais présidentiel jusqu’en 1975, puis de musée national jusqu’en 1994 ; il finissait ainsi par faire « partie du paysage » ; aussi de nombreux Coréens se sont-ils opposés à sa destruction, considérant que le bâtiment avait en lui-même une valeur architecturale et historique. (Par ailleurs, la destruction de ce bâtiment ne faisait pas plaisir aux Japonais non plus, mais bon, hein, ça va.)

J’ai appris l’existence du Parthénon de Nashville (on dirait une blague !) en cherchant des images d’illustration pour le montage. C’est effectivement une réplique du Parthénon, à l’échelle, aussi fidèle que possible à ce que devait être l’original ; la statue d’Athéna à l’intérieur est elle aussi à l’image et aux dimensions de ce que devait être la statue à l’intérieur du Parthénon. Et franchement, ça a de la gueule (même si ça fait mal de voir des photos de mariage un peu kitsch prises au pied de la statue d’Athéna). J’irais bien voir ça, même si ça resterait certainement moins émouvant pour moi que de voir les ruines sur l’Acropole d’Athènes. J’ai ce bête amour des ruines, oui.

L’identité personnelle — Grain de philo #7

Première partie – Téléportation, trous de mémoire & responsabilité

 

Qui suis-je et de quoi suis-je responsable ? On en parle avec Locke et Spock. Car parler d’identité personnelle sans parler de téléportation à la Star Trek, ce serait un scandale.

Durant la vidéo, je botte complètement en touche sur la question de la punition ; en gros, je veux bien suivre Locke sur l’idée que l’identité personnelle (et donc la mémoire) fonde la responsabilité, mais je ne pousse pas le raisonnement jusqu’à dire que ça justifie le châtiment ; ça me paraît être une tout autre question, trop difficile pour être abordée dans la vidéo. Ceci dit, je veux bien ajouter ici deux mots pour ceux qui restaient sur leur faim.

Supposez qu’un psychopathe s’en donne à coeur joie en tuant de nombreuses personnes, puis, au moment d’être arrêté, il boive une potion qui supprime en lui tout souvenir de ses actes, et même toute tendance à les commettre (donc il cesse d’être psychopathe et devient une personne tout à fait saine d’esprit). Cette personne ayant bu la potion est-elle responsable des actes du psychopathe ? Non, d’après Locke, et ça paraît assez intuitif : elle ne peut en aucune façon les reconnaître comme étant les siens (elle ne s’en souvient pas et éprouverait même du dégoût vis-à-vis de tels actes). Pour autant, faudrait-il laisser cette personne impunie ? La réponse n’est pas aussi facile sur ce point. Supposez qu’on décide de ne pas punir la personne ayant bu la potion, mais que, du coup, une telle pratique devienne assez répandue : beaucoup de psychopathes suivent la même stratégie (s’en donner à coeur joie puis boire la potion juste avant d’être arrêté) ; il se pourrait qu’à l’inverse, punir ceux qui ont bu la potion soit une façon efficace de dissuader un tel comportement. Cela suffirait-il à justifier une telle punition ? La question est délicate. (C’est tout de même punir une personne pour des actes dont elle n’est pas responsable… Dans une certaine mesure, cela ressemble à du chantage : c’est comme si l’on menaçait le psychopathe de punir un membre de sa famille plutôt que lui-même, mais si c’est efficace…) Par cette expérience de pensée, je veux attirer l’attention sur le fait que la question de savoir pourquoi et comment punir peut renvoyer à la question de savoir en quoi une punition est utile à la société ; et s’il est le plus souvent utile de punir ceux qui sont responsables et qui ont causé le crime, on peut tout à fait concevoir des cas bizarres comme celui-ci où ces aspects sont dissociés. Et notez enfin que, sur ce point également, on voit en quoi le libre-arbitre n’est en rien une condition nécessaire pour justifier la punition : que l’on soit absolument déterminé ou pas, il est clair qu’il restera utile de punir ceux qui enfreignent la loi.

 

Chapitre 27 du livre II de l’Essai sur l’entendement humain, de John Locke (dont sont tirés les extraits de la vidéo et qui est le texte le plus classique sur l’identité personnelle) : http://www.jpbu.fr/philo/notions/conscience/Locke_Identite_et_difference.rtf

Extraits vidéos utilisés :
Vidéo de Kurzgesagt « What are you » : https://youtu.be/JQVmkDUkZT4
Animation sur le bateau de Thésée : https://youtu.be/y-LRPOb9pd8

 

Seconde partie – Montez-vous dans le téléporteur ?

 

« The Self and the Future », de Bernard Williams : https://www.blackwellpublishing.com/content/BPL_Images/Content_store/Sample_chapter/9780631234418/001.pdf

(Je voulais développer plus d’expériences de pensée à la Williams pour réfléchir à la façon dont le moi se projette dans le futur, mais je n’ai pas eu le temps… Tant pis !)

Reasons and Persons, de Derek Parfit (texte complet – la troisième partie surtout est importante sur l’identité personnelle) :
http://www.chadpearce.com/Home/BOOKS/161777473-Derek-Parfit-Reasons-and-Persons.pdf