Adam Smith — Grain de philo #5

Premier épisode – Le paradoxe de la veste de laine

 

Ok, c’est pas un paradoxe logique. Mais c’est quand même sympa. Profitez-en, c’est pas tous les jours Noël :

Observez, dans un pays civilisé et florissant, ce qu’est le mobilier d’un simple journalier ou du dernier des manoeuvres, et vous verrez que le nombre des gens dont l’industrie a concouru pour une part quelconque à lui fournir ce mobilier, est au-delà de tout calcul possible. La veste de laine, par exemple, qui couvre ce journalier, toute grossière qu’elle paraît, est le produit du travail réuni d’une innombrable multitude d’ouvriers. Le berger, celui qui a trié la laine, celui qui l’a peignée ou cardée, le teinturier, le fileur, le tisserand, le foulonnier, celui qui adoucit, chardonne et unit le drap, tous ont mis une portion de leur industrie à l’achèvement de cette oeuvre grossière. Combien, d’ailleurs, n’y a-t-il pas eu de marchands et de voituriers employés à transporter la matière à ces divers ouvriers, qui souvent demeurent dans des endroits distants les uns des autres ! Que de commerce et de navigation mis en mouvement ! Que de constructeurs de vaisseaux, de matelots, d’ouvriers en voiles et en cordages, mis en oeuvre pour opérer le transport des différentes drogues du teinturier, rapportées souvent des extrémités du monde ! Quelle variété de travail aussi pour produire les outils du moindre de ces ouvriers ! Sans parler des machines les plus compliquées, comme le vaisseau du commerçant, le moulin du foulonnier ou même le métier du tisserand, considérons seulement quelle multitude de travaux exige une des machines les plus simples, les ciseaux avec lesquels le berger a coupé la laine. Il faut que le mineur, le constructeur du fourneau où le minerai a été fondu, le bûcheron qui a coupé le bois de la charpente, le charbonnier qui a cuit le charbon consommé à la fonte, le briquetier, le maçon, les ouvriers qui ont construit le fourneau, la construction du moulin de la forge, le forgeron, le coutelier, aient tous contribué, par la réunion de leur industrie, à la production de cet outil. Si nous voulions examiner de même chacune des autres parties de l’habillement de ce même journalier, ou chacun des meubles de son ménage, la grosse chemise de toile qu’il porte sur la peau, les souliers qui chaussent ses pieds, le lit sur lequel il repose et toutes les différentes parties dont ce meuble est composé ; le gril sur lequel il fait cuire ses aliments, le charbon dont il se sert, arraché des entrailles de la terre et apporté peut-être par de longs trajets sur terre et sur mer, tous ses autres ustensiles de cuisine, ses meubles de table, ses couteaux et ses fourchettes, les assiettes de terre ou d’étain sur lesquelles il sert et coupe ses aliments, les différentes mains qui ont été employées à préparer son pain et sa bière, le châssis de verre qui lui procure à la fois de la chaleur et de la lumière, en l’abritant du vent et de la pluie ; l’art et les connaissances qu’exige la préparation de cette heureuse et magnifique invention, sans laquelle nos climats du nord offriraient à peine des habitations supportables ; si nous songions aux nombreux outils qui ont été nécessaires aux ouvriers employés à produire ces diverses commodités ; si nous examinions en détail toutes ces choses, si nous considérions la variété et la quantité de travaux que suppose chacune d’elles, nous sentirions que, sans l’aide et le concours de plusieurs milliers de personnes, le plus petit particulier, dans un pays civilisé, ne pourrait être vêtu et meublé même selon ce que nous regardons assez mal à propos comme la manière la plus simple et la plus commune. Il est bien vrai que son mobilier paraîtra extrêmement simple et commun, si on le compare avec le luxe extravagant d’un grand seigneur ; cependant entre le mobilier d’un prince d’Europe et celui d’un paysan laborieux et rangé, il n’y a peut-être pas autant de différence qu’entre les meubles de ce dernier et ceux de tel roi d’Afrique qui règne sur dix mille sauvages nus, et qui dispose en maître absolu de leur liberté et de leur vie. »

Adam Smith, De la richesse des nations, fin du chapitre I, 1776

 

Concernant Thomas Twhaites et son « Toaster Project », son Ted Talk est déjà presque un classique : https://www.ted.com/talks/thomas_thwaites_how_i_built_a_toaster_from_scratch?language=fr

Vidéos d’How to make everything sur le sandwich : https://www.youtube.com/playlist?list=PLLXfVEsLI-qSO5XzEa0pOJyXlNVZJBupK

Sur l’essai de Leonard Read, I Pencil : https://fee.org/resources/i-pencil-audio-pdf-and-html/
Ce même essai sous la forme d’un petit film : https://www.youtube.com/watch?v=IYO3tOqDISE
Et la vidéo de Friedman qui développe la même idée : https://www.youtube.com/watch?v=47lazI9h_SE

 

 

Second épisode – La division du travail et la main invisible

 

Cette division du travail, de laquelle découlent tant d’avantages, ne doit pas être regardée dans son origine comme l’effet d’une sagesse humaine qui ait prévu et qui ait eu pour but cette opulence générale qui en est le résultat ; elle est la conséquence nécessaire, quoique lente et graduelle, d’un certain penchant naturel à tous les hommes, qui ne se proposent pas des vues d’utilité aussi étendues : c’est le penchant qui les porte à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d’une chose pour une autre. (…)

Par exemple, dans une tribu de chasseurs ou de bergers, un individu fait des arcs et des flèches avec plus de célérité et d’adresse qu’un autre. Il troquera fréquemment ces objets avec ses compagnons contre du bétail ou du gibier, et il ne tarde pas à s’apercevoir que, par ce moyen, il pourra se procurer plus de bétail et de gibier que s’il allait lui-même à la chasse. Par calcul d’intérêt donc, il fait sa principale occupation des arcs et des flèches, et le voilà devenu une espèce d’armurier. Un autre excelle à bâtir et à couvrir les petites huttes ou cabanes mobiles ; ses voisins prennent l’habitude de l’employer à cette besogne, et de lui donner en récompense du bétail ou du gibier, de sorte qu’à la fin il trouve qu’il est de son intérêt de s’adonner exclusivement à cette besogne et de se faire en quelque sorte charpentier et constructeur. Un troisième devient de la même manière forgeron ou chaudronnier ; un quatrième est le tanneur ou le corroyeur des peaux ou cuirs qui forment le principal revêtement des sauvages. Ainsi, la certitude de pouvoir troquer tout le produit de son travail qui excède sa propre consommation, contre un pareil surplus du produit du travail des autres qui peut lui être nécessaire, encourage chaque homme à s’adonner à une occupation parti­culière, et à cultiver et perfectionner tout ce qu’il peut avoir de talent et d’intelligence pour cette espèce de travail.

SmithDans la réalité, la différence des talents naturels entre les individus est bien moin­dre que nous ne le croyons, et les aptitudes si différentes qui semblent distinguer les hommes de diverses professions quand ils sont parvenus à la maturité de l’âge, n’est pas tant la cause que l’effet de la division du travail, en beaucoup de circonstances. La différence entre les hommes adonnés aux professions les plus opposées, entre un philosophe, par exemple, et un portefaix, semble provenir beaucoup moins de la nature que de l’habitude et de l’éducation. Quand ils étaient l’un et l’autre au commencement de leur carrière, dans les six ou huit premières années de leur vie, il y avait peut-être entre eux une telle ressemblance que leurs parents ou camarades n’y auraient pas remarqué de différence sensible. Vers cet âge ou bientôt après, ils ont commencé à être employés à des occupations fort différentes. Dès lors a commencé entre eux cette disparité qui s’est augmentée insensiblement, au point qu’aujourd’hui la vanité du philosophe consentirait à peine à reconnaître un seul point de ressemblance. Mais, sans la disposition des hommes à trafiquer et à échanger, chacun aurait été obligé de se procurer lui-même toutes les nécessités et commodités de la vie. Chacun aurait eu la même tâche à remplir et le même ouvrage à faire, et il n’y aurait pas eu lieu à cette grande différence d’occupations, qui seule peut donner naissance à une grande différence de talents.

Adam Smith, De la richesse des nations, chapitre II, 1776

Y’a pas à dire, c’est quand même sympa, Adam Smith…

 

Voici aussi le passage de la République de Platon sur la division du travail, pour ceux qui aiment les vrais philosophes à barbe :

platonSOCRATE : Mais voyons, comment une cité suffira-t-elle à fournir tant de choses ? Ne faudra-t-il pas que l’un soit agriculteur, l’autre maçon, l’autre tisserand ?

ADIMANTE : Certainement. (…)

SOCRATE : Mais quoi ? Faut-il que chacun remplisse sa propre fonction pour toute la communauté ; ou bien, ne s’occupant que de lui seul, faut-il qu’il produise le quart de cette nourriture dans le quart du temps que les trois autres emploient l’un à se pourvoir d’habitation, l’autre de vêtements, l’autre de chaussures, et, sans se donner du tracas pour la communauté, fasse lui-même ses propres affaires ?

ADIMANTE : Peut-être la première manière serait-elle la plus commode. (…)

SOCRATE : Par conséquent, on produit toutes choses en plus grand nombre, mieux
et plus facilement, lorsque chacun, selon ses aptitudes et dans le temps convenable,
se livre à un seul travail, étant dispensé de tous les autres.

Platon, La République, livre II

 

La loi de Bayes — Argument frappant #3

Premier épisode

 

Pour en savoir plus sur la loi de Bayes, il y a énormément de ressources sur Internet et ça peut être difficile de s’y retrouver, donc en voici deux que je trouve particulièrement bonnes et accessibles :

– En anglais, ce site est très bien et complet : https://arbital.com/p/bayes_rule/?l=1zq
– En français, il y a ces très bons articles du blog de Science étonnante de David Louapre : https://sciencetonnante.wordpress.com/2012/10/08/les-probabilites-conditionnelles-bayes-level-1/

 

Second épisode

 

Quelques explications supplémentaires concernant la formule présentée à la fin de la vidéo pour calculer rapidement une approximation de P(A|B) (probabilité de A sachant B) dans le cas où B est une preuve de A, et où la probabilité a priori de A est faible et nettement plus faible que la probabilité de faux positif. Dans ce cas-là, on a P(A|B) à peu près égal à P(A)/P(B|-A) (c’est-à-dire la probabilité a priori de A divisée par la probabilité de faux positif. Notez que « -A » signifie que A ne se réalise pas, ce qu’on écrit normalement avec un trait au-dessus de A. Désolé, ce n’est pas très pratique d’écrire des formules ici…)

Partons de la formulation complète du théorème de Bayes : P(A|B) = P(B|A)P(A)/P(B)

B se présente comme une preuve de A. Cela signifie que P(B|A) (probabilité de B sachant A) doit être très élevée, c’est-à-dire presque égale à 1 (sinon on verrait mal en quoi B est une preuve de A). Donc, si P(B|A) est à peu près égale à 1, ça signifie que P(B|A)P(A) est presque égal à P(A). Cela permet d’avoir déjà l’approximation suivante : P(A|B) est à peu près égal à P(A)/P(B). C’est déjà plus simple…

Mais comment connaître P(B) ? En fait, on ne connaît jamais directement P(B) ; il faut le calculer de la façon suivante : P(B) = P(B|A)P(A) + P(B|-A)P(-A).

Là encore, étant donné que P(B|A) est presque égal à 1, du coup P(B|A)P(A) est à peu près égal à P(A), et donc P(B) est à peu près égal à P(A) + P(B|-A)P(-A).

Maintenant, supposons que P(A) est faible et beaucoup plus faible que P(B|-A). Cela aura pour conséquence que P(A) + P(B|-A)P(-A) est à peu près égal à P(B|-A). (J’avoue que j’ai un peu la flemme d’expliquer en détail pourquoi mais ceux qui ont suivi le raisonnement jusque là ne devraient pas avoir trop de mal à voir. En gros, P(A) va être négligeable par rapport à P(B|-A)P(-A), et P(B|-A)P(-A) sera à peu près égal à P(B|-A).)

Du coup, en effet, sous l’hypothèse que P(B|A) est presque égal à 1 (ce qui est sous-entendu par l’idée que B est une preuve de A) et sous l’hypothèse que P(A) est faible et nettement plus faible que P(B|-A), alors P(A|B) est à peu près égal à P(A)/P(B|-A), c’est-à-dire que la probabilité de A sachant B est à peu près égale à la probabilité a priori de A divisée par la probabilité de faux positif (entendue comme la probabilité que B soit tout de même vrai au cas où A est faux).

Si par exemple vous estimez a priori que A a 1% de chance de se produire et qu’on vous apporte une information B censée prouver A, et que cette information est telle que vous estimez que si A est faux il y a encore 20% de chance pour que B soit vraie (donc probabilité de faux positif = 20%), alors vous pouvez estimez que la probabilité de A sachant cette nouvelle information B est à peu près égale à 1% divisé par 20%, c’est-à-dire multiplié par 5, soit 5%, ce qui reste très peu… (Et notez que l’estimation a généralement tendance à être trop haute.)

Voilà voilà… Avec cette petite méthode en tête, vous éviterez de tomber dans beaucoup de pièges bayesiens !

La Novlangue, dans 1984 de George Orwell — Grain de philo #4

La Novlangue, c’est doubleplusbon !

Pour lire 1984 en français : http://www.librairal.org/wiki/1984

 

Extraits du chapitre V, première partie

Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os.

(…)

Naturellement, c’est dans les verbes et les adjectifs qu’il y a le plus de déchets, mais il y a des centaines de noms dont on peut aussi se débarrasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les antonymes. Après tout, quelle raison d’exister y a-t-il pour un mot qui n’est que le contraire d’un autre ? Les mots portent en eux-mêmes leur contraire. Prenez bon, par exemple. Si vous avez un mot comme bon quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme mauvais ? Inbon fera tout aussi bien, mieux même, parce qu’il est l’opposé exact de bon, ce que n’est pas l’autre mot. Et si l’on désire un mot plus fort que bon, quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme excellent, splendide, et tout le reste ? Plusbon englobe le sens de tous ces mots, et, si l’on veut un mot encore plus fort, il y a doubleplusbon. (…) En résumé, la notion complète du bon et du mauvais sera couverte par six mots seulement, en réalité un seul mot.

(…)

1379527913-NewspeakNe voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées. (…) Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. Il n’y a plus, dès maintenant, c’est certain, d’excuse ou de raison au crime par la pensée. C’est simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de compte. La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. (…) Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu’en l’année 2050, au plus tard, il n’y aura pas un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant ?

 

Extrait de l’Appendice – Les principes du novlangue

Des noms des organisations, des groupes de gens, des doctrines, des pays, des institutions, des édifices publics, étaient toujours abrégés en une forme familière, c’est-à-dire en un seul mot qui pouvait facilement se prononcer et dans lequel l’étymologie était gardée par un minimum de syllabes.

Ces abréviations n’avaient pas seulement pour but d’économiser le temps. Même dans les premières décennies du XXe siècle, les mots et phrases télescopés avaient été l’un des traits caractéristiques de la langue politique, et l’on avait remarqué que, bien qu’universelle, la tendance à employer de telles abréviations était plus marquée dans les organisations et dans les pays totalitaires. Ainsi les mots : Gestapo, Comintern, Imprecorr, Agitprop. Mais cette habitude, au début, avait été adoptée telle qu’elle se présentait, instinctivement. En novlangue, on l’adoptait dans un dessein conscient.

On remarqua qu’en abrégeant ainsi un mot, on restreignait et changeait subtilement sa signification, car on lui enlevait les associations qui, autrement, y étaient attachées. Les mots communisme international, par exemple, évoquaient une image composite : universelle fraternité humaine, drapeaux rouges, barricades, Karl Marx, Commune de Paris, tandis que le mot Comintern suggérait simplement une organisation étroite et un corps de doctrine bien défini. Il se référait à un objet presque aussi reconnaissable et limité dans son usage qu’une chaise ou une table. Comintern est un mot qui peut être prononcé presque sans réfléchir tandis que Communisme International est une phrase sur laquelle on est obligé de s’attarder, au moins momentanément. »

(…)

newspeak-1984La fonction spéciale de certains mots novlangue comme ancipensée, n’était pas tellement d’exprimer des idées que d’en détruire. On avait étendu le sens de ces mots, nécessairement peu nombreux, jusqu’à ce qu’ils embrassent des séries entières de mots qui, leur sens étant suffisamment rendu par un seul terme compréhensible, pouvaient alors être effacés et oubliés. La plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux mais, les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-à-dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence. (…)

D’innombrables mots comme : honneur, justice, moralité, internationalisme, démocratie, science, religion, avaient simplement cessé d’exister. Quelques mots-couvertures les englobaient et, en les englobant, les supprimaient.

Ainsi tous les mots groupés autour des concepts de liberté et d’égalité étaient contenus dans le seul mot crimepensée, tandis que tous les mots groupés autour des concepts d’objectivité et de rationalisme étaient contenus dans le seul mot ancipensée. Une plus grande précision était dangereuse. (…)

D’autres mots, eux, étaient bivalents et ambigus. Ils sous-entendaient le mot bien quand on les appliquait au Parti et le mot mal quand on les appliquait aux ennemis du Parti.

(…)

Il était impossible de traduire en novlangue aucun passage de l’ancilangue, à moins qu’il ne se référât, soit à un processus technique, soit à une très simple action de tous les jours, ou qu’il ne fût, déjà, de tendance orthodoxe (bienpensant, par exemple, était destiné à passer tel quel de l’ancilangue au novlangue).

En pratique, cela signifiait qu’aucun livre écrit avant 1960 environ ne pouvait être entièrement traduit. On ne pouvait faire subir à la littérature prérévolutionnaire qu’une traduction idéologique, c’est-à-dire en changer le sens autant que la langue. Prenons comme exemple un passage bien connu de la Déclaration de l’Indépendance :

« Nous tenons pour naturellement évidentes les vérités suivantes : Tous les hommes naissent égaux. Ils reçoivent du Créateur certains droits inaliénables, parmi lesquels sont le droit à la vie, le droit à la liberté et le droit à la recherche du bonheur. Pour préserver ces droits, des gouvernements sont constitués qui tiennent leur pouvoir du consentement des gouvernés. Lorsqu’une forme de gouvernement s’oppose à ces fins, le peuple a le droit de changer ce gouvernement ou de l’abolir et d’en instituer un nouveau. »

Il aurait été absolument impossible de rendre ce passage en novlangue tout en conservant le sens originel. Pour arriver aussi près que possible de ce sens, il faudrait embrasser tout le passage d’un seul mot : crimepensée. »

(…)

« On voit, par ce qui précède, qu’en novlangue, l’expression des opinions non orthodoxes était presque impossible, au-dessus d’un niveau très bas. On pouvait, naturellement, émettre des hérésies grossières, des sortes de blasphèmes. Il était possible, par exemple, de dire : « Big Brother est inbon ». Mais cette constatation, qui, pour une oreille orthodoxe, n’exprimait qu’une absurdité évidente par elle-même, n’aurait pu être soutenue par une argumentation raisonnée, car les mots nécessaires manquaient.

Les idées contre l’angsoc ne pouvaient être conservées que sous une forme vague, inexprimable en mots, et ne pouvaient être nommées qu’en termes très généraux qui formaient bloc et condamnaient des groupes entiers d’hérésies sans pour cela les définir.

 

Qu’est-ce que c’est bon, Orwell !

Le droit à l’avortement : l’argument du violoniste de Judith Jarvis Thomson — Argument frappant #2

 

Aujourd’hui on voit pourquoi le droit à l’avortement est un sujet complexe…

« A defense of abortion » de Judith Jarvis Thomson : http://spot.colorado.edu/~heathwoo/Phil160,Fall02/thomson.htm
Une traduction française : http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2003-4-page-3.htm

Pour aller plus loin sur le sujet, ce livre de David Boonin est très complet : https://ethicslab.georgetown.edu/phil553/wordpress/wp-content/uploads/2015/01/David-Boonin-A-Defense-of-Abortion.pdf

Religion et morale — Grain de philo #3

 

Premier épisode – Si Dieu n’existe pas, tout est permis

 

Il paraît que si Dieu n’existe pas, tout est permis.
En fait, c’est un peu plus compliqué que ça.

Et en tout cas, si Dieu existe, il a des préférences culinaires très pointues.

 

 

Second épisode – La religion nous empêche-t-elle d’être moral ?

 

Le texte de Kant sur lequel je m’appuie :

La croyance en Dieu n’est pas un savoir, et c’est heureux car c’est précisément là qu’apparaît la sagesse de Dieu – à savoir que nous ne le connaissons pas et nous devons cependant savoir qu’il existe. Car supposons que nous puissions atteindre une connaissance de Dieu par l’expérience (même si on ne peut pas un instant en imaginer la possibilité) ou par une autre méthode, supposons en outre que nous puissions en être convaincus aussi positivement et factuellement que par une perception, alors toute moralité disparaîtrait. Dans chaque action, l’homme se représenterait immédiatement Dieu comme celui qui récompense ou qui venge. Cette image s’imprimerait involontairement dans son âme et, à la place des motivations morales, interviendraient l’espoir d’une récompense et la crainte d’une punition ; l’homme serait alors vertueux en raison d’impulsions sensibles.

Kant, extrait des Leçons sur la théorie philosophique de la religion

J’imagine qu’un kantien me fera observer que c’est précisément la connaissance de Dieu qui ruinerait la morale ; et Kant a justement défendu qu’on ne pouvait pas connaître Dieu. Donc, juste croire en Dieu, ça passe… Et même, il le faut, puisque Dieu est un « postulat de la raison pratique » ; mais je dois avouer que j’ai du mal à comprendre comment on peut tenir cela comme compatible avec une morale du désintéressement. Je ne vois pas comment, une fois admise l’idée d’un Dieu qui punit et récompense infiniment nos action, fût-ce au titre d’hypothèse incertaine, nous pourrions ne pas agir de façon intéressée en vue de cette récompense et pour éviter cette punition, tout incertaines qu’elles soient ; l’enjeu est simplement trop grand. (C’est au fond le ressort du pari de Pascal.)

Au demeurant, je n’adhère pas aux idées de Kant sur le lien entre le caractère moral d’une action et le désintéressement ; mais c’est une idée intuitive et précisément… assez religieuse ! Je discuterai plus sérieusement de morale une autre fois.

Voici les références de l’article mentionné dans la conclusion :
Jean Decety, et al., 2015,  »The Negative Association between Religiousness and Children’s Altruism across the World », Current Biology, volume 25, issue 22, p.2951-2955.

Et voici un lien vers un article du monde qui relaye cette publication (et où est mentionné le point que je soulève concernant le financement de l’étude) :
http://www.lemonde.fr/sciences/articl…

Et vous pouvez trouver là quelques solides critiques contre la méthode employée par cette étude :
https://pubpeer.com/publications/09E4…

Je n’ai pas fouillé plus loin que ça sur ce sujet, ce n’était pas l’objet de cette vidéo. Cette étude ne paraît pas exempte de défauts, en effet, mais elle a au moins le mérite d’exister ; si ça pouvait inspirer d’autres expériences mieux contrôlées… (Pour autant que je sache, elle est pour l’instant seule dans son genre, et c’est bien dommage car il me semble que le phénomène mérite vraiment d’être étudié.)

L’argument de la simulation de Nick Bostrom — Argument frappant #1

On parle d’un argument frappant de Nick Bostrom qui montre que la probabilité que nous soyons des simulations serait plutôt élevée, en fait…

 

En somme, on peut reformuler l’argument de la façon suivante. Considérez les deux thèses suivantes :

(1) La maturité technologique ne peut pas être atteinte.
(2) La maturité technologique peut être atteinte mais aucune civilisation l’ayant atteinte ne s’en sert pour créer des simulations de conscience en grand nombre.

L’argument de la simulation de Nick Bostrom consiste uniquement à prouver que si (1) et (2) sont faux, alors il en suit :

(3) Il est quasi certain que nous soyons des simulations informatiques.

Concernant la distribution égales des probabilités, j’aurais dû être plus précis dans la façon de présenter les choses, mais l’idée est la suivante. Il faut se poser ces questions : étant données les informations dont on dispose aujourd’hui, quelle probabilité assignes-tu au scénario 1, et quelle probabilité assignes-tu au scénario 2 ? (Je parle de probabilité épistémiques, je précise, non de probabilité réelles – cf. le grain de philo sur la liberté pour éclaircir ce point.)

Il paraît difficile d’attribuer des probabilités extrêmement hautes (par exemple dont la somme dépasse les 99,9%). Même si l’on peut pencher plus fortement en faveur de 1, penche-t-on au point de le considérer comme certain à plus de 99,9% ? Je ne pense pas ; il me semble que les meilleures informations dont on dispose aujourd’hui ne nous permettent de donner aux scénarios 1 et 2 qu’une certaine probabilité dont la somme est loin d’être égale à 100% ; et l’argument de Bostrom consiste à dire que la probabilité que vous devez donner au scénario 3 (scénario de la simulation) est égal à la probabilité que les scénarios 1 et 2 ne se réalisent pas ; donc c’est une probabilité bien supérieure à 0% ; et ça, c’est étonnant.

Pour le dire autrement, d’après ce que nous savons aujourd’hui, nous devons attribuer aux 3 scénarios des probabilités qui sont loin d’être nulles. Par défaut et pour aller un peu vite, on pourrait distribuer également les probabilités sur les trois scénarios, mais c’est simplement pour donner un ordre de grandeur et non pour donner une valeur exacte. De fait Bostrom estimait la probabilité du scénario 3 autour de 20% (il disait plus précisément qu’il lui semblait irrationnel d’estimer cette probabilité inférieure à 20%).

Pour aller plus loin, voilà le site qui présente tout ce qu’il y a a savoir de l’argument de la simulation :
http://www.simulation-argument.com/

Esprit et matière — Grain de philo #2

 

Une série en cinq épisodes sur les rapports entre l’esprit et la matière. On commence avec Descartes et on finit avec Terminator.

 

1er épisode – Où Descartes te met un gros doute

 

Je supposerai donc qu’il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant qui a employé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons, ne sont que des illusions et tromperies, dont il se sert pour surprendre ma crédulité. Je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang, comme n’ayant aucuns sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d’aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement.

Descartes, Méditations métapysiques,  1ère méditation, 1641

 

 

2ème épisode – Descartes, la chose qui pense

 

Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses; je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente; je pense n’avoir aucun sens; je crois que le corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain.

Mais que sais-je s’il n’y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en l’esprit ces pensées ? Cela n’est pas nécessaire, car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose ? Mais j’ai déjà nié que j’eusse aucun sens ni aucun corps. J’hésite néanmoins, car que s’ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé qu’il n’y avait rien du tout dans le monde, qu’il n’y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits, ni aucuns corps; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n’étais point ? Non certes, j’étais sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j’ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe; et qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit. »

Descartes, Méditations métapysiques,  2ème méditation, 1641

 

 

3ème épisode – Descartes et les mystères de la télékinésie

 

Premièrement, donc, je remarque une grande différence entre ces trois sortes de notions [les notions de l’âme, du corps, et de leur union], en ce que l’âme ne se conçoit que par l’entendement pur ; le corps, c’est-à-dire l’extension, les figures et les mouvements, se peuvent aussi connaître par l’entendement seul, mais beaucoup mieux par l’entendement aidé de l’imagination ; et enfin, les choses qui appartiennent à l’union de l’âme et du corps, ne se connaissent qu’obscurément par l’entendement seul, ni même par l’entendement aidé de l’imagination ; mais elles se connaissent très clairement par les sens. D’où vient que ceux qui ne philosophent jamais, et qui ne se servent que de leurs sens, ne doutent point que l’âme ne meuve le corps, et que le corps n’agisse sur l’âme ; mais ils considèrent l’un et l’autre comme une seule chose, c’est-à-dire, ils conçoivent leur union ; car concevoir l’union qui est entre deux choses, c’est les concevoir comme une seule. Et les pensées métaphysiques, qui exercent l’entendement pur, servent à nous rendre la notion de l’âme familière ; et l’étude des mathématiques, qui exerce principalement l’imagination en la considération des figures et des mouvements, nous accoutume à former des notions du corps bien distinctes ; et enfin, c’est en usant seulement de la vie et des conversations ordinaires, et en s’abstenant de méditer et d’étudier aux choses qui exercent l’imagination, qu’on apprend à concevoir l’union de l’âme et du corps.

Descartes, Lettre à Elizabeth, 1643

 

 

4ème épisode – Malebranche et Leibniz : la télékinésie expliquée

 

Notez que Leibniz explique la sensation (effet du corps sur l’esprit) par un mécanisme similaire, mais je n’ai pas eu le temps de le développer dans la vidéo. Pour rester sur la métaphore manette-esprit / écran-corps, c’est un peu comme si la manette était programmée pour vibrer (donc envoyer une sensation au joueur) au moment où il se passera à l’écran quelque chose susceptible de produire cette sensation ; du coup, on aura l’illusion que c’est l’événement sur l’écran qui produit la sensation, de la même façon qu’on aura l’illusion que la manette produit les mouvements sur l’écran.

 

 

5ème épisode – Matérialisme et Terminator

 

Pour répondre à une objection : « Pour pouvoir émettre l’hypothèse qu’il soit possible ou impossible de créer un cerveau, il faut savoir comment il fonctionne, non ? »

Eh bien… dirait-on ceci : « pour dire qu’il est possible ou impossible de fabriquer une montre, on devrait déjà savoir comment une montre fonctionne » ?

En fait, non. Dès lors que je sais qu’une montre est un objet dont les aiguilles se déplacent non pas par magie mais en vertu d’un mécanisme qui est logé à l’intérieur, peu importe que je sache ou non comment fonctionne exactement ce mécanisme (pour ma part, je ne sais pas exactement), il est tout à fait rationnel de supposer qu’il est possible de fabriquer une autre montre fonctionnant de la même façon. Ce fonctionnement est le fruit d’un mécanisme strictement physique et il est forcément possible de reproduire un mécanisme physique semblable.

Le cas du cerveau est en fait assez similaire : dans cette vidéo, on part du principe que tout ce qui se passe dans le cerveau relève de phénomènes strictement physiques (il n’y a pas d’esprit magiquement logé dans la glande pinéale qui viendrait actionner les neurones – sinon on tombe dans le dualisme et tous les problèmes qui vont avec). Autrement dit, le cerveau est comme une grosse montre incroyablement complexe dont on ne voit que le mouvement des aiguilles mais dont on sait que ce mouvement est causé par un mécanisme purement physique. Et ce mécanisme physique, pourquoi ne serait-il pas reproductible ?

La philosophie, onanisme intellectuel ? — Grain de philo #1

Première vidéo de la chaîne. Parlons de ce qu’est la philosophie, de son utilité, de son rapport aux sciences et à la religion.

1ère partie – PHILOSOPHIE vs. SCIENCE

2ème partie – Un résidus de questions insolubles

Pour les curieux, un extrait un peu plus long du chapitre XV des Problèmes de philosophie de Russell dont je cite un passage dans la fin de la vidéo :

Comme toute autre discipline, la philosophie vise d’abord à connaître. La connaissance qui est sa visée propre est celle (…) qui résulte d’un examen critique des fondements de nos convictions, préjugés, et croyances. Mais il faut bien reconnaître que dans son effort pour apporter des réponses précises à ces questions, la philosophie n’a pas rencontré un succès considérable. Un mathématicien, un minéralogiste ou un historien, comme n’importe quel homme de sciences, à qui l’on demande quelles vérités déterminées sont reconnues dans la discipline, pourra répondre aussi longuement que vous êtes disposé à l’écouter. Mais posez la même question au philosophe : s’il est de bonne foi, il devra avouer que sa discipline n’est pas parvenue aux résultats positifs qu’on trouve dans les autres sciences. Il est vrai que cet état de choses s’explique en partie ainsi : dès qu’une connaissance bien définie d’un domaine devient possible, ce domaine cesse d’appartenir à la philosophie et devient l’objet d’une science distincte. L’étude des cieux, qui appartient maintenant à l’astronomie, faisait autrefois partie de la philosophie ; le grand ouvrage de Newton avait pour titre : Principes mathématiques de la philosophie naturelle. De même, l’étude de l’esprit humain était une partie de la philosophie : elle s’en est aujourd’hui séparée pour devenir la psychologie scientifique. De sorte que l’incertitude de la philosophie est dans une large mesure plus apparente que réelle : les questions qui ont trouvé une réponse définie sont rangées dans la science, et celles qui restent ouvertes forment cette sorte de résidu qu’on appelle la philosophie.

russell (1)Mais, touchant l’incertitude de la philosophie, ce n’est là que la moitié de la vérité. Bien des questions, en particulier celles qui présentent le plus grand intérêt pour notre existence spirituelle, doivent rester insolubles, pour autant qu’on puisse le savoir, à moins que les pouvoirs de l’intellect humain changent radicalement. L’univers présente-t-il une unité de plan et de but, ou n’est-il qu’une rencontre fortuite d’atomes ? (…) Le bien et le mal ont-ils un sens pour l’univers, ou n’ont-ils de sens que pour l’homme ? Ce sont là des questions philosophiques, auxquelles les philosophes ont apporté des réponses variées. Peut être existe-t-il d’autres voies pour découvrir la réponse : mais il semble qu’on ne puisse démontrer la vérité d’aucune des réponses proposées par la philosophie. Et pourtant, aussi mince que soit l’espoir de parvenir à une solution , c’est une partie de la tâche de la philosophie de poursuivre ces interrogations, de nous faire prendre conscience de leur enjeu, d’examiner les différentes approches qu’on peut en avoir, et de garder vivant cet intérêt spéculatif pour l’univers que la connaissance assurée, trop bien établie, peut tuer si l’on s’y laisse enfermer. (…) En fait c’est dans son incertitude que réside largement la valeur de la philosophie. Celui qui ne s’y est pas frotté traverse l’existence comme un prisonnier : prisonnier des préjugés du sens commun, des croyances de son pays ou de son temps, de convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni le consentement de la raison. Tout dans le monde lui paraît aller de soi, tant les choses sont pour lui comme ceci et pas autrement (…). Sans doute la philosophie ne nous apprend pas de façon certaine la vraie solution aux doutes qu’elle fait surgir : mais elle suggère les possibilités nouvelles, elle élargit le champ de la pensée en la libérant de la tyrannie de l’habitude. Elle amoindrit notre impression de savoir ce que sont les choses, mais elle augmente notre connaissance de ce qu’elles pourraient être ; elle détruit le dogmatisme arrogant de ceux qui n’ont jamais traversé le doute libérateur, et elle maintient vivante notre faculté d’émerveillement en nous montrant les choses familières sous un jour inattendu. 

Russell, Problèmes de philosophie, 1912

Sympa, non ?