J’ai vu passer dans les commentaires de la dernière vidéo beaucoup de remarques/conseils sur la méthodologie de la dissertation, dont certains étaient assez déroutants, et je voudrais du coup donner quelques conseils plus précis pour aider ceux qui le veulent ; et je vais essayer de faire simple et efficace.
Pour l’introduction, je propose à mes Terminales cette structure en 5 étapes qui est assez simple à suivre et peut s’adapter à n’importe quel sujet.
1. Présentation et analyse du sujet
Présentez le sujet. (Une accroche n’a rien d’obligatoire ; c’est souvent maladroit ; évitez.) Si des termes ou des expressions sont ambiguës, essayez d’en préciser le sens ; mais ne commencez pas par définir systématiquement tous les termes : faites-le seulement si cela va vous servir dans l’étape 2 de l’introduction. (De façon générale, quand vous donnez une définition, vous devez vous en servir pour formuler un argument.)
2. Réponse du sens commun
Donnez une première réponse argumentée à la question posée en sujet. Idéalement, il faudrait que cette réponse résulte directement de l’analyse du sujet et des définitions que vous avez données dans l’étape 1.
3. Objection
Développez un argument en sens contraire. Vous pouvez pour cela vous aider d’une analyse plus précise des termes (par exemple une autre définition ou une distinction sémantique).
4. Dégager le problème/ l’enjeu
Faites voir qu’on ne peut pas facilement trancher entre 2 et 3 ; l’opposition entre ces deux réponses soulève ainsi un problème : le sujet est bien une question qui pose des difficultés (et votre développement servira à essayer de les résoudre).
En outre, vous pouvez essayer de dégager un enjeu au sujet en montrant pourquoi répondre à cette question est important, est intéressant. (Vous pouvez par exemple mettre en avant des implications pratiques.)
5. Annonce du plan
Il est convenu de terminer l’introduction par l’annonce du plan du développement.
Exemple d’une introduction sur le sujet : « Le sens des mots peut-il nous échapper ? »
[1. Éclaircir les termes et expression du sujet] Tâchons d’abord de mieux cerner ce que signifie dans l’énoncé du sujet l’expression « s’échapper » : ce qui nous échappe doit avoir été, en un certain sens, en nous ; en effet, ce qui nous est parfaitement étranger ne nous échappe pas. Un nom qui m’échappe, par exemple, ce n’est pas un nom que j’ai n’ai jamais entendu, c’est plutôt un nom qui m’a été familier mais que je ne retrouve plus dans ma mémoire. Aussi, de la même façon, il n’y a pas de sens à dire que le sens des mots nous échappe lorsque nous considérons des mots tout à fait inconnus ou d’une langue étrangère ; un mot dont le sens nous échappe, ce serait donc plutôt un mot connu, familier, un mot que nous comprenons et employons dans notre langage, et dont le sens pourtant nous resterait inconnu. [Notez bien que je n’ai éclairci qu’une seule expression : « s’échapper », et je vais m’en servir immédiatement puisque 2 en découlera directement.]
[2. Réponse du sens commun] Une fois cette condition posée, le problème semble assez simple à résoudre : si un mot nous est connu et familier, c’est précisément parce que son sens ne nous échappe pas. Connaître et savoir employer un mot suppose de le comprendre, et donc d’en connaître le sens.
[3. Objection reposant sur une analyse plus approfondie de l’expression « sens d’un mot » et de son lien avec la définition du mot] Mais il semble que connaître le sens d’un mot suppose d’être capable de le définir ; or serions-nous capable de donner une définition valable à tous les mots que nous employons ? Nous les employons sans jamais songer à leur définition ; et, de fait, nous sommes souvent dans l’embarras lorsqu’une définition nous est demandée : nous n’avons pas un dictionnaire dans notre tête. Or, si le sens des mots réside bien dans leur définition, il semble que cela signifie qu’en fait nous n’en comprenons pas vraiment le sens.
[4. Problème : paradoxe résultant de 2 et 3 pris ensembles] En somme, tant que nous en restons à l’usage intuitif du langage, nous avons l’impression de comprendre les mots qui nous sont familiers ; mais cette apparente facilité du langage est peut-être trompeuse : le sens des mots nous échappe dès lors qu’on veut le saisir dans une définition qui l’explicite. [4bis. Enjeu] Or, si le sens des mots nous échappe ainsi, cela signifie que notre propre langage nous est étranger. Ne serait-il pas paradoxal que nous exprimions nos pensées dans un langage que nous ne comprenons pas vraiment ?
[5. Annonce de plan.] Dans une première partie nous verrons … ; puis … ; enfin … . [Vous pouvez écrire ce dernier paragraphe de l’introduction en tout dernier dans votre copie, lorsque vous saurez exactement ce que contient votre développement.]
Remarques générales s’appliquant à toute dissertation :
– Chaque partie doit répondre à la question. Donnez des arguments clairs et précis, en vous appuyant si possible sur des références philosophiques qui faciliteront la compréhension du correcteur.
– A la fin de chaque partie, rappelez en quoi ce qui a été fait a servi effectivement à répondre à la question. A la fin de la dernière partie, on doit arriver à une réponse précise et définitive.
– La conclusion doit synthétiser l’ensemble du chemin parcouru, jusqu’à la réponse à laquelle vous vous arrêtez. Elle doit donc répondre et ne doit pas développer de nouveau arguments (sinon on va la considérer comme une sorte de partie supplémentaire et la dissertation n’aura pas de conclusion).
Remarques plus spécifiques :
Il y a toutes sortes de plan possibles et donc aucune règle générale à suivre dans tous les cas, mais on peut suggérer ceci.
– Pour les deux premières parties :
I : arguments dans un sens + critique de ces arguments
II : arguments en sens contraire
(La critique des arguments de la partie I doit servir à justifier le passage vers la partie II ; on pourrait plutôt inclure cette critique dans la partie II, c’est une question d’équilibre. Vous pouvez aussi en faire toute la partie II et consacrer la III à la contre-argumentation. Il faut en tout cas que la transition d’une partie à l’autre soit justifiée. Quand le passage d’une partie à l’autre se limite à dire : « Et maintenant on va voir pourquoi en fait, non, c’est tout le contraire », cela fait mauvais effet…)
– Une partie III peut tâcher de trouver une voie intermédiaire entre les partie I et II (synthèse) ou bien traiter la question sous un angle différent, par exemple en remettant en cause les présupposés des deux premières parties, en prenant le sujet dans un autre sens, etc.
Gardez bien en tête que ce ne sont que des suggestions. Il est impossible de donner des conseils de construction de plan qui s’adaptent à tous les sujets.
Dans la réalité, la différence des talents naturels entre les individus est bien moindre que nous ne le croyons, et les aptitudes si différentes qui semblent distinguer les hommes de diverses professions quand ils sont parvenus à la maturité de l’âge, n’est pas tant la cause que l’effet de la division du travail, en beaucoup de circonstances. La différence entre les hommes adonnés aux professions les plus opposées, entre un philosophe, par exemple, et un portefaix, semble provenir beaucoup moins de la nature que de l’habitude et de l’éducation. Quand ils étaient l’un et l’autre au commencement de leur carrière, dans les six ou huit premières années de leur vie, il y avait peut-être entre eux une telle ressemblance que leurs parents ou camarades n’y auraient pas remarqué de différence sensible. Vers cet âge ou bientôt après, ils ont commencé à être employés à des occupations fort différentes. Dès lors a commencé entre eux cette disparité qui s’est augmentée insensiblement, au point qu’aujourd’hui la vanité du philosophe consentirait à peine à reconnaître un seul point de ressemblance. Mais, sans la disposition des hommes à trafiquer et à échanger, chacun aurait été obligé de se procurer lui-même toutes les nécessités et commodités de la vie. Chacun aurait eu la même tâche à remplir et le même ouvrage à faire, et il n’y aurait pas eu lieu à cette grande différence d’occupations, qui seule peut donner naissance à une grande différence de talents.
SOCRATE : Mais voyons, comment une cité suffira-t-elle à fournir tant de choses ? Ne faudra-t-il pas que l’un soit agriculteur, l’autre maçon, l’autre tisserand ?
Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées. (…) Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. Il n’y a plus, dès maintenant, c’est certain, d’excuse ou de raison au crime par la pensée. C’est simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de compte. La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. (…) Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu’en l’année 2050, au plus tard, il n’y aura pas un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant ?
La fonction spéciale de certains mots novlangue comme ancipensée, n’était pas tellement d’exprimer des idées que d’en détruire. On avait étendu le sens de ces mots, nécessairement peu nombreux, jusqu’à ce qu’ils embrassent des séries entières de mots qui, leur sens étant suffisamment rendu par un seul terme compréhensible, pouvaient alors être effacés et oubliés. La plus grande difficulté à laquelle eurent à faire face les compilateurs du dictionnaire novlangue, ne fut pas d’inventer des mots nouveaux mais, les ayant inventés, de bien s’assurer de leur sens, c’est-à-dire de chercher quelles séries de mots ils supprimaient par leur existence. (…)