« Il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait » John Stuart Mill | Dixit 2

 

 

AVT_John-Stuart-Mill_2457.jpg« C’est un fait indiscutable que ceux qui ont une égale connaissance de deux genres de vie, qui sont également capables de les apprécier et d’en jouir, donnent résolument une préférence très marquée à celui qui met en oeuvre leurs facultés supérieures. Peu de créatures humaines accepteraient d’être changées en animaux inférieurs sur la promesse de la plus large ration de plaisir de bêtes; aucun être humain intelligent ne consentirait à être un imbécile, aucun homme instruit à être un ignorant, aucun homme ayant du coeur et une conscience à être égoïste et vil, même s’ils avaient la conviction que l’imbécile, l’ignorant ou le gredin sont, avec leurs lots respectifs, plus complètement satisfait qu’eux même avec le leur. (…) Un être pourvu de faculté supérieure demande plus pour être heureux, est probablement exposé à souffrir de façon plus aiguë, et offre certainement à la souffrance plus de points vulnérables qu’un être de type inférieur; mais en dépit de ces risques, il ne peut jamais souhaiter réellement tomber à un niveau d’existence qu’il sent inférieur. (…)

Croire qu’en manifestant une telle préférence, on sacrifie quelque chose de son bonheur, croire que l’être supérieur – dans des circonstances qui seraient équivalentes à tous égards pour l’un et pour l’autre n’est pas plus heureux que l’être inférieur, c’est confondre les deux idées très différentes de bonheur et de satisfaction. Incontestablement, l’être dont les facultés de jouissance sont d’ordre inférieur, a les plus grandes chances de les voir pleinement satisfaites; tandis qu’un être d’aspirations élevées sentira toujours que le bonheur qu’il peut viser, quel qu’il soit, le monde étant fait comme il l’est, est un bonheur imparfait.  Mais il peut apprendre à supporter ce qu’il y a d’imperfections dans ce bonheur, pour peu que celles-ci soient supportables; et elles ne le rendront pas jaloux d’un être qui, à la vérité, ignore ces imperfections, mais ne les ignore que parce qu’il ne soupçonne aucunement le bien auquel ces imperfections sont attachées. Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. Et si l’imbécile ou le porc sont d’un avis différent, c’est qu’ils ne connaissent qu’un côté de la question : le leur. L’autre partie, pour faire la comparaison, connaît les deux côtés. »

John Stuart Mill, 1871, L’Utilitarisme, traduction Georges Tanesse

 

Voici le texte (bien déprimant) de Schopenhauer évoqué au début de la vidéo :

Arthur_Schopenhauer_by_J_Schäfer,_1859b.jpg« Tout vouloir procède d’un besoin, c’est-à-dire d’une privation, c’est-à-dire d’une souffrance. La satisfaction y met fin ; mais pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont contrariés ; de plus le désir est long et ses exigences tendent à l’infini ; la satisfaction est courte et elle est parcimonieusement mesurée. Mais ce contentement suprême n’est lui-même qu’apparent ; le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir ; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue. La satisfaction d’aucun souhait ne peut procurer de contentement durable et inaltérable. C’est comme l’aumône qu’on jette à un mendiant : elle lui sauve aujourd’hui la vie pour prolonger sa misère jusqu’à demain. – Tant que notre conscience est remplie par notre volonté, tant que nous sommes asservis à la pulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu’il fait naître, tant que nous sommes sujets du vouloir, il n’y a pour nous ni bonheur durable, ni repos. Poursuivre ou fuir, craindre le malheur ou chercher la jouissance, c’est en réalité tout un ; l’inquiétude d’une volonté toujours exigeante, sous quelque forme qu’elle se manifeste, emplit et trouble sans cesse la conscience ; or sans repos le véritable bonheur est impossible. Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré. »

Schopenhauer, 1818, Le monde comme volonté et comme représentation, traduction Burdeau

 

Les textes stoïciens regorgent de passages faisant l’apologie d’une maîtrise des désirs qui nous semble assez inhumaine, surtout lorsqu’elle concerne nos proches. Voici quelques extraits glanés chez Epictète. La première phrase peut sembler très « inspirante », mais les autres déclinent les conséquences de ce principe qui le sont nettement moins…

« Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu désires ; mais désire que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux. (…)

Ne dis jamais de quoi que ce soit : « Je l’ai perdu, » mais : « Je l’ai rendu. » Ton enfant est mort : il est rendu. Ta femme est morte : elle est rendue, « On m’a enlevé mon bien. » — Eh bien ! il est rendu aussi. — « Mais c’est un scélérat que celui qui me l’a enlevé. » — Eh ! que t’importe par qui celui qui te la donné l’a réclamé ? Tant qu’il te le laisse, occupe-t’en comme de quelque chose qui est à autrui, ainsi que les passants usent d’une hôtellerie. (…)

Si tu veux que tes enfants, ta femme, tes amis vivent toujours, tu es un imbécile ; tu veux que ce qui ne dépend pas de toi, dépende de toi ; tu veux que ce qui est à autrui soit à toi. (…)

Quand tu vois quelqu’un qui pleure, soit parce qu’il est en deuil, soit parce que son fils est au loin, soit parce qu’il a perdu ce qu’il possédait, prends garde de te laisser emporter par l’idée que les accidents du dehors qui lui arrivent sont des maux. Rappelle-toi sur-le-champ que ce qui l’afflige ce n’est pas l’accident, qui n’en afflige pas d’autre que lui, mais le jugement qu’il porte sur cet accident. Cependant n’hésite pas à lui témoigner, au moins des lèvres, ta sympathie, et même, s’il le faut, à gémir avec lui ; mais prends garde de gémir du fond de l’âme. » (Manuel, VIII-XV)

« — Crois-tu pouvoir être toujours attaché à tout ce qui te plaît, lieux, hommes, manières de vivre ? Et maintenant te voilà assis à pleurer parce que tu ne vois pas les mêmes gens et que tu ne vis pas dans les mêmes lieux. Tu mérites d’être plus malheureux que les corbeaux et les corneilles qui peuvent voler où ils veulent, changer leurs nids de place et traverser la mer sans gémir ni regretter le passé.

— Sans doute ; mais ils sentent ainsi parce que ce sont des êtres sans raison.

— La raison nous a donc été donnée par les dieux pour notre malheur, pour que nous fussions toujours dans le chagrin et les regrets ? » (Entretiens, III, XVI, 5-8)

 

Voilà !

3 réflexions au sujet de « « Il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait » John Stuart Mill | Dixit 2 »

  1. Le bonheur toujours imparfait chez Stuart Mills. Comment pouvez-vous faire la promotion d’une telle indigence intellectuelle ? Au nom de l’histoire certes, mais pour confirmer que les philosophes anglo-saxons sont faibles en matière d’éthique. Nos défauts sont les yeux par lesquels nous voyons l’idéal dit Nietzsche, inspiré à tout égard de Spinoza. Deleuze a raison d’affirmer que l’auteur de l’Éthique est le prince des philosophes. Vous éludez la question de la perfection et de l’imperfection d’autant plus que vous associez le désir à une essence négative en évoquant l’ataraxie, un abus de langage qui consiste à désigner une « chose » par sa négation ou son absence. Quid de l’essence positive du Désir chez Spinoza ? Vous faites dans la mémoire sélective pour préserver le fil conducteur de votre propos qui laisse un arrière-goût de confusions. Le véritable enjeu éthique relève de la signification existentielle de l’homme, et non l’obsession de la quantité des désirs insatisfaits. Certains prétendent servir la philosophie, alors qu’ils versent dans la rhétorique. Comme le disait l’autre, parce que la vérité n’a pas de nom de toute façon, il ne faut pas définir des mots, mais des choses.

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  2. Bonsoir, intéressant sujet que voilà. il me paraît néanmoins nécessaire de recontextualiser le stoicisme dans l’époque où il est né, à un temps où l’on mourrait facilement, où perdre un enfant était la norme plus que l’exception. Ces sociétés engendraient une souffrance que l’on ne supporterait plus, cette philosophie parait alors un atout fort pour survivre.

    Stuart mills est aussi à recontextualisé, Monsieur Marco, et il faut voir qu’il ne s’adresse non pas à ceux qui ne peuvent se cultiver mais il remet en cause la logique bien établit de la philosophie à l’époque où il est. Quant au reste votre commentaire est inchiable.Pour être compréhensible, il faut simplifié et éviter de balancer 3 noms en moins d’une ligne. Simplifier fiat perdre en contenu mais gagner en clareté, permet d’être clair.

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    • Monsieur Rémi, je vous invite à (re)lire Tintin, il y a beaucoup d’images et les phrases sont courtes. Tintin est manifestement en phase avec vos exigences cognitives.

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