Où suis-je ?

une nouvelle de Daniel Dennett

Maintenant que j’ai gagné mon procès en vertu de la loi d’accès à l’information, je suis libre de vous révéler pour la première fois un étrange épisode de ma vie qui pourrait être d’un certain intérêt, non seulement pour les spécialistes de philosophie de l’esprit, d’intelligence artificielle et de neurosciences, mais aussi pour le grand public.

Il y a de cela quelques années, des responsables du Pentagone m’ont proposé de me porter volontaire pour une mission secrète à haut risque. En collaboration avec la NASA et Howard Hughes, le ministère de la Défense dépensait des milliards sur le développement d’un Procédé de Tunnelage à Détonation Radioactive, ou PTDR. Ce dispositif était censé creuser à grande vitesse un tunnel à travers le noyau terrestre afin d’envoyer un type spécial d’ogive nucléaire « tout droit dans les silos à missiles des Rouges », pour reprendre les mots d’une huile du Pentagone. 

Lors d’un premier essai, ils avaient réussi à enfoncer une ogive à environ un kilomètre de profondeur sous Tulsa, dans l’Oklahoma, et ils voulaient que je la récupère pour eux. « Pourquoi moi ? » demandai-je. Eh bien, parce que la mission impliquait des applications pionnières de la recherche actuelle sur le cerveau, et qu’ils avaient entendu parler de mon intérêt pour les neurosciences ainsi que, bien sûr, de ma curiosité faustienne, de mon grand courage, et j’en passe… Aussi, comment pouvais-je refuser ? La difficulté qui avait poussé le Pentagone à s’adresser à moi tenait à ce que l’appareil qu’il s’agissait de récupérer était extrêmement radioactif, et ceci d’une façon inédite. D’après les instruments de mesure, la nature du dispositif et ses interactions complexes avec des poches de matière profondément enfouies sous terre avaient produit des radiations susceptibles de provoquer de graves anomalies dans certains tissus cérébraux. Il n’y avait aucun moyen connu de protéger le cerveau de ces rayons mortels, qui étaient apparemment inoffensifs pour les autres tissus et organes du corps. On avait donc décidé que la personne envoyée pour récupérer le dispositif devrait laisser son cerveau derrière elle. L’organe serait conservé en un lieu sûr d’où il pourrait exécuter ses fonctions normales de contrôle au moyen d’un système sophistiqué de liaison radio. Étais-je prêt à me livrer à une intervention chirurgicale qui consistait en fait en l’ablation complète de mon cerveau, lequel serait ensuite placé dans un système de survie au Centre Spatial de Houston ? Chaque voie d’entrée et de sortie, une fois rompue, serait rétablie par une paire de transmetteurs radio miniaturisés, l’un fixé au cerveau, l’autre aux extrémités sectionnées des nerfs dans le crâne vide. Aucune information ne serait perdue, toute la connectivité serait préservée. Au départ, je me montrais un peu réticent. Cela fonctionnerait-il vraiment ? Les neurochirurgiens de Houston m’encouragèrent : « Concevez cela », disaient-ils, « comme une simple élongation des nerfs. Si votre cerveau était déplacé de deux ou trois centimètres dans votre crâne, cela ne causerait aucune altération ni aucun dommage à votre esprit. Nous allons simplement rendre vos nerfs indéfiniment élastiques en y insérant des liaisons radio. »

J’eus l’opportunité de visiter le laboratoire de support de vie à Houston, et je vis la cuve neuve et étincelante dans laquelle mon cerveau serait placé, au cas où j’accepterais. Je rencontrai l’équipe en charge du centre, composée de brillants neurologues, hématologues, biophysiciens et ingénieurs en électronique, et après quelques jours de discussions et de démonstrations, j’acceptai de faire un essai. Il fallut me soumettre à un large éventail de tests sanguins, de scanners cérébraux, d’expériences, d’entretiens, etc. L’équipe prit en note mon autobiographie dans ses moindres détails, établit des inventaires fastidieux de mes croyances, espoirs, craintes et goûts. Ils dressèrent même la liste de mes enregistrements de musique préférés et j’eus droit à une séance de psychanalyse accélérée.

Vint enfin le jour de l’intervention chirurgicale qui, bien sûr, se déroula sous anesthésie, si bien que je ne me souviens de rien quant à l’opération elle-même. En me réveillant, j’ouvris les yeux, regardai autour de moi, et posai l’inévitable, la traditionnelle, la tristement banale question post-opératoire : « Où suis-je ? » L’infirmière se pencha vers moi en souriant : « Vous êtes à Houston », dit-elle, et je songeai que cela avait encore de bonnes chances d’être vrai d’une façon ou d’une autre. Elle me tendit un miroir. Comme prévu, je vis de minuscules antennes dépassant de ports en titane rivés à mon crâne.

« J’imagine que l’opération est un succès », dis-je. « Je veux aller voir mon cerveau. » Ils me conduisirent (j’étais encore un peu étourdi et chancelant) à travers un long couloir jusqu’au laboratoire de support de vie. Je fus accueilli par une salve d’applaudissements de la part de toute l’équipe du centre, et je répondis par ce qui fut, je l’espère, une salutation joviale. J’avais encore des vertiges et l’on guida mes pas jusqu’à la cuve de support de vie. Je regardai à travers le verre. Là, flottant dans ce qui ressemblait à du Canada Dry, se trouvait indéniablement un cerveau humain, quoiqu’il fût presque entièrement recouvert de puces électroniques, de tubes, d’électrodes et de tout un attirail.  « C’est le mien ? » demandai-je. « Appuyez sur l’interrupteur du transmetteur de sortie, là sur le côté de la cuve, et voyez par vous-même », répondit le directeur du projet. Je poussai l’interrupteur sur OFF, et je m’effondrai immédiatement, engourdi et nauséeux, dans les bras des techniciens, dont un eut la gentillesse de remettre l’interrupteur sur ON. Pendant que je luttais pour retrouver mon équilibre et ma contenance, je me fis cette réflexion : « Eh bien, me voilà ici, assis sur une chaise pliante, regardant mon propre cerveau à travers une plaque de verre… Mais attends un peu », m’interrompis-je, « n’aurais-je pas dû penser plutôt : me voilà ici, flottant dans un fluide pétillant, fixé par mes propres yeux ? » Je m’efforçai de penser cette pensée. Je tentai de la projeter dans la cuve, de l’offrir généreusement à mon cerveau, mais je ne parvins pas à mener à bien cet exercice avec la moindre conviction. J’essayai encore. « Me voilà ici, Daniel Dennett, suspendu dans un fluide pétillant, fixé par mes propres yeux. » Non, ça ne marchait tout simplement pas. Voilà qui était fort intrigant et déconcertant. En tant que philosophe aux convictions physicalistes, je croyais fermement que la production de mes pensées devait avoir lieu quelque part dans mon cerveau. Pourtant, lorsque je pensais « Me voilà ici », là où la pensée me paraissait venir, c’était ici, à l’extérieur de la cuve, où moi, Dennett, je me tenais debout les yeux fixés sur mon cerveau. 

J’essayai encore et encore de me penser dans la cuve, mais sans succès. Je tentais de m’échauffer progressivement pour la tâche en faisant des exercices mentaux. Je me disais : « Le soleil brille là-bas » cinq fois de suite, en désignant mentalement à chaque fois un lieu différent : dans l’ordre, le coin ensoleillé du laboratoire, la pelouse visible devant l’hôpital, la ville de Houston, puis Mars, et enfin Jupiter. Je m’aperçus que je n’avais aucune difficulté à faire sauter mes « là-bas » à travers la carte du ciel jusqu’à une destination précise. Je pouvais en un instant envoyer un « là-bas » aux confins de l’espace, puis viser par mon « là-bas » suivant, avec une précision extrême, le quart supérieur gauche d’une tache de rousseur sur mon bras. Pourquoi avais-je tant de mal avec « ici » ? « Ici à Houston » fonctionnait assez bien, tout comme « ici dans le laboratoire », et même « ici dans cette partie du laboratoire », mais « ici dans la cuve » semblait toujours n’être qu’une vocalisation mentale dénuée de sens. J’essayai de fermer les yeux en le pensant. Cela semblait aider, mais je n’y arrivais toujours pas, sauf peut-être pendant un instant fugace. Je ne pouvais pas en être sûr. Le fait de découvrir que je ne pouvais pas en être sûr était également troublant. Comment pouvais-je savoir quel endroit je voulais dire par « ici » quand je pensais « ici » ? Pouvais-je penser vouloir dire un certain lieu, alors qu’en fait je voulais en dire un autre ? Je ne voyais pas comment admettre cela sans dénouer les derniers liens intimes entre une personne et sa propre vie mentale qui avaient survécu à l’assaut des neuroscientifiques, des philosophes, des physicalistes et des behavioristes. Peut-être étais-je incorrigible quant au lieu que je voulais dire en disant « ici ». Mais dans les circonstances actuelles, il me semblait ou bien que j’étais condamné, par la seule force d’une habitude mentale, à ce que mes pensées indexicales soient systématiquement fausses, ou bien que le lieu où se trouve une personne (et donc où ses pensées sont produites du point de vue de l’analyse sémantique) n’est pas nécessairement le lieu où réside son cerveau, le siège physique de son âme. Nageant en pleine confusion, je tentai de m’orienter en me raccrochant au stratagème préféré des philosophes : je commençai à donner des noms aux choses. 

« Yorick », dis-je tout haut à mon cerveau, « tu es mon cerveau. Le reste de mon corps, assis dans cette chaise, je te baptise Hamlet. » Nous sommes donc tous ici : Yorick est mon cerveau, Hamlet est mon corps, et je suis Dennett. Maintenant, où suis-je ? Et quand je pense « Où suis-je ? », où cette pensée se produit-elle ? se produit-elle dans mon cerveau, qui se prélasse dans la cuve, ou juste ici entre mes oreilles où il me semble qu’elle se produise ? Ou bien, nulle part ? Ses coordonnées temporelles ne me posent aucun souci ; ne doit-elle pas avoir aussi des coordonnées spatiales ? Je commençai à dresser une liste de possibilités :

1. Où va Hamlet, va Dennett. Ce principe est aisément réfuté en faisant appel à la classique expérience de pensée de la transplantation de cerveau, si chère aux philosophes. À supposer que Tom et Dick échangent leurs cerveaux respectifs, Tom sera la personne qui possède l’ancien corps de Dick — il suffit de lui demander ; il soutiendra qu’il est Tom et pourra vous révéler les détails les plus intimes de son autobiographie. Ainsi est-il assez clair que mon corps actuel et moi-même pouvons être séparés, tandis qu’il semble peu probable que je puisse être séparé de mon cerveau. La théorie intuitive qui émerge directement de ces expériences de pensée est que, dans une transplantation de cerveau, il vaut mieux être le donneur que le receveur. On aurait dû appeler ce type d’opération une transplantation de corps, en fait. Donc peut-être la vérité était-elle que…

2. Où va Yorick, va Dennett. Ce n’était pas attrayant, ceci dit. Comment pourrais-je être dans la cuve et non sur le point d’aller n’importe où, alors que j’étais si manifestement à l’extérieur de la cuve, formant le projet coupable de retourner dans ma chambre pour m’offrir un copieux déjeuner. Penser cela revenait à présupposer la réponse à la question, je m’en apercevais, mais il me semblait tout de même que cela me menait à une idée importante. En cherchant une justification pour mon intuition, j’en vins à formuler une sorte d’argument légal qui aurait pu plaire à Locke.

Supposons, dis-je en moi-même, que je m’envole maintenant pour la Californie, que je braque une banque et que je sois arrêté. Dans quel État serais-je jugé ? En Californie, où le vol a eu lieu, ou au Texas, où se trouve le cerveau du gang ? Serais-je un criminel de Californie avec un cerveau extra-territorial, ou un criminel texan contrôlant à distance une sorte de complice en Californie. Peut-être passerais-je entre les mailles du filet du seul fait de l’indécidabilité de cette question de juridiction, quoiqu’on puisse éventuellement considérer qu’il s’agit d’une infraction inter-États, et donc fédérale. Quoi qu’il en soit, supposons que je sois condamné. La Californie se contenterait-elle de jeter Hamlet en prison, sachant que Yorick mène la belle vie et profite luxueusement des eaux du Texas ? Le Texas incarcérerait-il Yorick, laissant Hamlet libre de prendre le prochain bateau pour Rio ? Cette alternative me semblait attrayante. En l’absence de peine capitale ou de toute autre punition cruelle et inhabituelle, l’État serait obligé de maintenir le système de survie de Yorick, même s’il le déplaçait de Houston à Leavenworth, et mis à part le désagrément de l’opprobre, cela ne me dérangerait pas le moins du monde et je me considérerais comme un homme libre dans ces circonstances. Si l’État a intérêt à contraindre des personnes à aller en prison, il ne réussirait pas à me mettre moi en prison en y installant Yorick. Si c’était vrai, cela suggérerait une troisième alternative.

3. Dennett est là où il pense être. Généralisée, cette thèse pouvait s’exprimer ainsi : à tout moment, une personne a un certain point de vue, et la localisation de ce point de vue (qui est déterminé de façon interne par le contenu du point de vue) est aussi la localisation de la personne.

Une telle proposition n’est pas sans soulever de nouveaux embarras, mais elle me semblait constituer un pas dans la bonne direction. Le seul problème était que cela paraissait nous mettre dans une improbable situation « face, je gagne, pile, tu perds » d’infaillibilité en matière de localisation. Ne m’étais-je pas moi-même souvent trompé sur l’endroit où je me trouvais, et n’avais-je pas été aussi souvent incertain ? Ne peut-on pas se perdre ? Bien sûr, mais se perdre géographiquement n’est pas la seule façon de se perdre. Une personne qui s’égare dans les bois pourrait tenter de se rassurer en songeant qu’au moins elle sait où elle est : elle est précisément ici, dans l’environnement familier de son propre corps. Peut-être que, dans ce cas, ce n’est pas attirer son attention sur quelque chose qui lui soit d’une grande aide. Ceci dit, on peut imaginer d’autres situations plus problématiques, et peut-être étais-je dans une telle situation en ce moment. 

Le point de vue avait clairement quelque chose à voir avec la localisation personnelle, mais c’était en soi une notion obscure. Il était évident que le contenu du point de vue d’une personne n’était pas identique au contenu de ses croyances et pensées, ni déterminé par celles-ci. Par exemple, que dire du point de vue du spectateur de Cinérama qui hurle et se tord dans son siège lorsque les images des montagnes russes surmontent son détachement psychologique ? A-t-il oublié qu’il est assis en sécurité dans la salle de cinéma ? Dans ce cas, j’étais enclin à dire que cette personne fait l’expérience d’une illusion de changement de point de vue. Dans d’autres cas, ma tendance à qualifier ces changements d’illusoires était moins forte. 

Les travailleurs des laboratoires et des usines qui manipulent des matières dangereuses en contrôlant des bras et des mains mécaniques avec des effets de rétroaction subissent un changement de point de vue plus net et plus prononcé que tout ce que le Cinérama peut provoquer. Ils peuvent sentir le poids et l’aspect glissant des conteneurs qu’ils manipulent de leurs doigts métalliques. Ils savent parfaitement où ils se trouvent et ne sont pas induits en erreur par l’expérience, mais c’est comme s’ils étaient à l’intérieur de la chambre d’isolement dans laquelle ils regardent. Par un effort de leur pensée, ils sont en mesure de passer d’un point de vue à l’autre, un peu comme si un cube de Necker transparent ou un dessin d’Escher changeait de perspective sous leurs yeux. Il semblerait extravagant de supposer qu’en effectuant cette gymnastique mentale, ils se transportent eux-mêmes d’une pièce à l’autre.

Néanmoins, leur exemple me donna de l’espoir. Si j’étais en fait dans la cuve en dépit de mes intuitions, je serais peut-être capable de m’entraîner à adopter ce point de vue, ne serait-ce qu’à force d’habitude. Il faudrait m’imprégner de l’idée d’être moi-même flottant confortablement dans ma cuve, télétransmettant mes volitions à ce corps familier là-bas. Je me fis la réflexion que le degré de difficulté de cette tâche était probablement indépendant de la vérité quant à la localisation de son cerveau. Si je m’y étais exercé avant l’opération, peut-être que cela me serait devenu désormais comme une seconde nature. Vous pouvez vous-même en ce moment vous essayer à un tel trompe-l’œil. Imaginez que vous ayez écrit une lettre incendiaire que le Times a publiée, suite à quoi le gouvernement aurait décidé de confisquer votre cerveau pour une période probatoire de trois ans dans sa Clinique des Cerveaux Dangereux, à Bethesda, dans le Maryland. Bien entendu, votre corps a toujours la liberté de gagner un salaire et peut ainsi continuer d’accumuler des revenus imposables. À cet instant, toutefois, votre corps est assis dans une salle à écouter Daniel Dennett faire le récit singulier d’une expérience similaire. Essayez. Concevez-vous vous-même à Bethesda, puis ramenez avec nostalgie votre pensée à votre corps, très loin d’ici, et qui semble pourtant si proche. Ce n’est que par un effort de contrainte exercé à distance (par vous-même ? par le gouvernement ?) que vous pourrez contrôler les impulsions qui feront applaudir ces mains, puis amener ce vieux corps aux toilettes, et enfin à un verre de cognac bien mérité au bar. La tâche de l’imagination est certainement difficile, mais si vous réussissez les résultats pourraient être de nature à vous consoler. 

Quoi qu’il en soit, j’étais donc à Houston, perdu dans mes pensées pour ainsi dire, mais pas pour longtemps. Mes spéculations furent bientôt interrompues par les médecins qui désiraient tester ma nouvelle prothèse de système nerveux, avant de m’envoyer pour ma mission à haut risque. Comme je l’ai déjà mentionné, j’étais encore un peu étourdi dans un premier temps, ce qui n’avait rien de surprenant, mais je m’habituais assez vite à ces nouvelles circonstances (lesquelles, après tout, étaient presque indiscernables des circonstances antérieures). Mon adaptation n’était pas parfaite cependant, et je continue à ce jour de souffrir de légères difficultés de coordination. La vitesse de la lumière est élevée, mais finie, et à mesure que mon cerveau et mon corps s’éloignent l’un de l’autre, les interactions subtiles de mes systèmes rétroactifs sont perturbées par des décalages temporels. De même qu’une personne devient presque incapable de parler à cause d’un retard ou d’un écho dans la perception de sa propre voix, de même, par exemple, je suis pratiquement incapable de suivre des yeux un objet en mouvement lorsque mon cerveau et mon corps sont séparés de plus de quelques kilomètres. Dans la plupart des cas, ma déficience est à peine détectable, bien que je ne puisse plus frapper une balle à la volée avec la précision de jadis. Il y a aussi quelques compensations. Bien que l’alcool ait toujours le même goût et qu’il réchauffe mon gosier tout en abimant mon foie, je peux en boire autant que je veux sans éprouver la moindre ivresse, une curiosité que certains amis proches ont pu remarquer (bien que j’aie parfois feint d’être saoul pour ne pas attirer l’attention sur ma condition particulière). Pour des raisons similaires, je prends de l’aspirine par voie orale pour une entorse du poignet, mais si la douleur persiste, je demande à Houston de m’administrer de la codéine in vitro. En période de maladie, la facture de téléphone peut être salée.

Mais revenons à mon aventure. Pour finir, les médecins et moi-même étions d’avis que j’étais prêt à entreprendre ma mission sous terre. Je laissai donc mon cerveau à Houston et l’on me conduisit en hélicoptère vers Tulsa. En tout cas, c’est ainsi que les choses semblaient se passer de mon point de vue. C’est ce que j’aurais dit si je m’en étais tenu à ce qui me passait par la tête. Pendant le voyage, je réfléchis davantage à mes angoisses antérieures et je conclus que ces premières spéculations postopératoires avaient été teintées de panique. Le fond de l’affaire n’était pas aussi étrange ou métaphysique que je l’avais supposé. Où étais-je ? En deux endroits, manifestement : à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la cuve. Tout comme on peut avoir un pied dans le Connecticut et l’autre dans le Rhode Island, je me trouvais en deux endroits à la fois. Je m’étais éparpillé, pourrait-on dire. Plus je réfléchissais à cette réponse, plus elle me semblait évidente. Mais, chose étrange à dire, plus elle me semblait évidente, moins me semblait importante la question à laquelle elle répondait. Sort malheureux, mais pas sans précédent, pour une question philosophique. Bien sûr, cette réponse ne me satisfaisait pas complètement. Une question restait en suspens, à laquelle j’aurais voulu avoir une réponse, et qui n’était ni « Où sont mes parties diverses et variées ? » ni « Quel est mon point de vue actuel ? ». Ou tout au moins, il semblait y avoir une telle question. Car il semblait indéniable que c’était moi, et non pas simplement la plus grande part de moi, qui étais en train de descendre dans les profondeurs de la Terre sous Tulsa à la recherche d’une ogive nucléaire.

Quand je retrouvai l’ogive, je m’estimai heureux d’avoir laissé mon cerveau derrière moi car l’aiguille du compteur Geiger spécial que j’avais pris avec moi s’affolait tellement qu’elle semblait prête à sortir du cadran. J’appelai le centre de contrôle de Houston sur ma radio ordinaire et je l’informai de ma position et de mes progrès. En retour, ils me donnèrent des instructions pour le démantèlement du véhicule à partir de mes observations sur place. J’étais au travail avec mon chalumeau quand, tout à coup, une chose terrible se produisit. Je devins complètement sourd. Je pensai d’abord que ce n’était que mes écouteurs radio qui ne fonctionnaient plus, mais en tapant sur mon casque, je m’aperçus que je n’entendais rien. De toute apparence, mes transmetteurs auditifs avaient grillé. Je ne pouvais plus entendre le centre de contrôle de Houston ni ma propre voix, mais je pouvais parler, et je commençai donc à leur expliquer ce qu’il se passait. Au milieu de ma phrase, je compris que quelque chose d’autre n’allait pas. Mon appareil vocal venait de se paralyser. Puis ma main droite devint flasque — un autre transmetteur était mort. J’étais vraiment dans le pétrin. Mais le pire était à venir. Après quelques minutes encore, c’est ma vue que je perdis. Je maudis ma malchance, puis je maudis les scientifiques qui m’avaient entraîné dans ce grave péril. Je restais ainsi, sourd, immobile, aveugle, dans un trou radioactif à plus d’un kilomètre sous Tulsa. Puis la dernière de mes liaisons radio cérébrales se rompit et je me trouvais soudain confronté à un problème inédit et plus choquant encore : alors qu’un instant plus tôt j’étais enterré vivant dans l’Oklahoma, je me trouvais maintenant désincarné à Houston. Ma compréhension de ce nouveau statut ne fut pas immédiate. Il me fallut plusieurs minutes d’angoisse avant d’appréhender l’idée que mon pauvre corps gisait à plusieurs centaines de kilomètres de là, avec un cœur qui battait et des poumons qui respiraient, mais en dehors de cela aussi mort que le corps de n’importe quel donneur d’organe vital, le crâne rempli d’appareils électroniques inutiles et défectueux. Le changement de perspective que j’avais jugé presque impossible auparavant semblait maintenant tout à fait naturel. Bien que je puisse me penser revenu dans mon corps enterré sous Tulsa, il me fallait un certain effort pour maintenir l’illusion. Car il était certainement illusoire de penser que j’étais encore dans l’Oklahoma : j’avais perdu tout contact avec ce corps. 

Il m’apparut alors, avec un de ces éclairs de révélation dont nous devrions nous méfier, que je venais de faire une impressionnante démonstration de l’immatérialité de l’âme à partir seulement de principes et de prémisses physicalistes. En effet, alors que s’éteignait le dernier signal radio entre Tulsa et Houston, n’avais-je pas été transporté de Tulsa à Houston à la vitesse de la lumière ? Et n’avais-je pas accompli cela sans aucune augmentation de masse ? Ce qui s’était déplacé de A à B à une telle vitesse, c’était bien moi-même, ou en tout cas mon âme ou mon esprit — centre sans masse de mon être et foyer de ma conscience. Mon point de vue avait pris un peu de retard, mais j’avais déjà remarqué l’influence indirecte du point de vue sur la localisation personnelle. Je ne voyais pas comment un philosophe physicaliste pourrait s’opposer à cela, sauf à emprunter la voie funeste et contre-intuitive qui consiste à refuser purement et simplement de parler de personnes. Pourtant, la notion de personne est si bien ancrée dans la vision du monde de chacun, ou tout au moins me semblait-il, que toute négation manquerait aussi curieusement de conviction, aussi systématiquement de sincérité, que la négation cartésienne : « non sum », [je ne suis pas].

Les joies de la découverte philosophique me permirent ainsi de surmonter de difficiles minutes, ou même des heures entières, alors que mon impuissance et le caractère désespéré de ma situation m’apparaissaient de plus en plus clairement. Des vagues de panique et même de nausée m’envahirent, rendues encore plus atroces par l’absence des phénoménologies normalement induites par le corps. Pas de montée d’adrénaline faisant frissonner mes bras, pas de cœur battant à tout rompre, pas de bouche sèche. J’eus bien une sensation de chute qui noua mon estomac à un certain moment, ce qui me donna brièvement le faux espoir que j’étais en train de subir le processus inverse de celui qui m’avait mis dans cette situation — une dé-désincarnation progressive. Mais le caractère isolé et unique de cette contraction me convainquit bientôt que ce n’était que la première d’une série horrible d’hallucinations de membre fantôme dont, comme toute autre personne amputée, j’allais vraisemblablement souffrir.

Mon état d’esprit entra dans une phase chaotique. D’un côté, j’étais transportée d’allégresse par ma trouvaille philosophique et je me creusais la cervelle (l’une des rares activités que je pouvais encore pratiquer normalement) pour trouver un moyen de communiquer ma découverte aux journaux ; de l’autre côté, j’étais amer, je me sentais seul, terrifié et incertain. Fort heureusement, cet état ne dura pas très longtemps, car l’équipe de Houston me donna un sédatif qui me plongea dans un sommeil sans rêve, et je m’éveillai au son, d’une fidélité exceptionnelle, des premières notes familières de mon trio de Brahms préféré pour piano et cordes. C’était donc pour cela qu’ils avaient demandé une liste de mes enregistrements préférés ! Il ne me fallut pas longtemps pour m’apercevoir que j’écoutais la musique sans avoir d’oreille. La sortie du canal stéréo était envoyée, après un circuit de rectification sophistiqué, directement dans mon nerf auditif. J’étais branché sur Brahms, une expérience inoubliable pour tout esthète de stéréo. À la fin du disque, je ne fus pas surpris d’entendre la voix rassurante du directeur du projet me parler dans un microphone qui était désormais ma prothèse d’oreille. Il confirma mon analyse de ce qui avait mal tourné et m’assura que des mesures étaient prises en vue de me réincorporer. Il ne développa pas davantage et, après quelques morceaux de musiques supplémentaires, je finis par m’endormir. Mon sommeil dura, appris-je plus tard, presque une année entière, et quand je m’éveillai, ce fut pour être entièrement rendu à mes sens. En me regardant dans un miroir, toutefois, je fus un peu surpris d’y voir un visage qui ne m’était pas familier. Barbu et un peu plus lourd, il avait sans doute une ressemblance de famille avec mon ancien visage, le même air d’intelligence vive et de caractère résolu, mais c’était assurément un nouveau visage. Une exploration intime plus poussée ne me laissa aucun doute sur le fait qu’il s’agissait d’un nouveau corps, et le directeur du projet confirma cette conclusion. Il ne livra aucune information sur le passé de mon nouveau corps et je décidai (avec sagesse, me semble-t-il rétrospectivement) de ne pas insister. Comme de nombreux philosophes qui n’ont pas vécu mon calvaire l’ont récemment supposé, l’acquisition d’un nouveau corps laisse intacte la personne. Et après une période d’ajustement à une nouvelle voix, à de nouvelles forces et faiblesse musculaires, et ainsi de suite, la personnalité est elle aussi largement préservée. Des changements plus spectaculaires à ce niveau ont été régulièrement observés chez des personnes ayant subi une chirurgie plastique importante, sans parler des opérations de changement de sexe, et je pense que personne ne conteste la survie de la personne dans de tels cas. Quoi qu’il en soit, je m’adaptai rapidement à mon nouveau corps, au point de ne plus pouvoir rappeler à ma conscience ni même à ma mémoire ce qui en faisait la nouveauté. Mon reflet dans le miroir me devint bientôt une image tout à fait familière. Cette image, soit dit en passant, me montrait encore des antennes, aussi ne fus-je pas surpris d’apprendre que mon cerveau n’avait pas été déplacé de son refuge dans le laboratoire de support de vie.

Je décidai que ce bon vieux Yorick méritait bien une visite. Moi et mon nouveau corps, que nous pourrions aussi bien appeler Fortinbras, entrâmes dans le laboratoire familier, accueillis par une nouvelle salve d’applaudissements de toute l’équipe technique, qui se félicitait elle-même bien sûr, et non pas moi. Encore une fois, je me tins devant la cuve et contemplai le pauvre Yorick, et sur un coup de tête, à nouveau, je poussai l’interrupteur du transmetteur de sortie. Imaginez ma surprise lorsque rien d’inhabituel ne se produisit. Pas d’évanouissement, pas de nausée, aucun changement notable. Un technicien s’empressa de remettre l’interrupteur sur ON, mais je ne ressentais toujours rien. J’exigeai une explication, et le directeur du projet s’empressa de me la fournir. Avant même d’avoir opéré la première fois, ils avaient construit une copie numérique de mon cerveau, reproduisant à la fois la structure complète de traitement de l’information et la vitesse de calcul de mon cerveau dans un programme informatique géant. Après l’opération, mais avant d’oser m’envoyer en mission dans l’Oklahoma, ils avaient fait fonctionner en parallèle Yorick et ce système informatique. Les signaux entrants de Hamlet étaient envoyés simultanément aux récepteurs de Yorick ainsi qu’aux champs d’entrées de l’ordinateur. Et les signaux de sorties provenant de Yorick n’étaient pas seulement télétransmis à Hamlet, mon corps ; ils étaient aussi enregistrés et comparés aux sorties simultanées du programme informatique, qui avait été appelé Hubert pour une raison que j’ignore. Au fil des jours et même des semaines, les sorties restèrent identiques et synchronisées, ce qui bien sûr ne suffisait pas à prouver qu’ils avaient réussi à copier la structure fonctionnelle de mon cerveau, mais cela apportait un soutien empirique très encourageant à cette thèse.

Les signaux entrants de Hubert, et donc son activité, avaient été maintenus parallèles à ceux de Yorick durant mes jours désincarnés. Et récemment, pour en faire la démonstration, ils avaient actionné l’interrupteur principal qui, pour la première fois, donnait à Hubert le contrôle direct de mon corps — non pas mon corps Hamlet, bien sûr, mais Fortinbras. (J’appris plus tard que Hamlet n’avait jamais été extrait de sa demeure souterraine, et l’on pouvait supposer depuis qu’il était largement retourné à la poussière. Au fond de ma tombe repose encore la somptueuse ogive abandonnée, avec le mot PTDR inscrit en grosses lettres sur son côté — une circonstance qui pourrait donner aux archéologues du siècle prochain une curieuse idée des rites funéraires de leurs ancêtres).

Les techniciens du laboratoire me montrèrent alors l’interrupteur principal, qui avait deux positions, marquées C, pour Cerveau (ils ne savaient pas que mon cerveau s’appelait Yorick), et H, pour Hubert. L’interrupteur pointait effectivement sur H, et ils m’expliquèrent que si je le souhaitais, je pouvais le remettre sur C. La main sur le cœur (et mon cerveau dans sa cuve), je poussai l’interrupteur. Il ne se passa rien. Un clic, et voilà. Pour tester ce qu’ils affirmaient, l’interrupteur principal étant maintenant réglé sur C, je désactivai le transmetteur de sortie de Yorick sur la cuve et, comme attendu, je commençai à m’évanouir. Une fois le transmetteur de sortie remis en marche et mes esprits retrouvés, pour ainsi dire, je continuai de jouer avec l’interrupteur principal, en passant d’une position à l’autre. Je constatai qu’à l’exception du clic de transition, j’étais incapable de détecter la moindre différence. Je pouvais basculer pendant que je parlais, et la phrase que j’avais commencée à prononcer sous le contrôle de Yorick se terminait sans pause ni heurt d’aucune sorte sous le contrôle de Hubert. J’avais un cerveau de rechange, une prothèse qui pourrait un jour m’être très utile si quelque malheur arrivait à Yorick. Ou alternativement, je pourrais garder Yorick en réserve et utiliser Hubert. Il ne semblait y avoir aucune différence, car l’usure et la fatigue de mon corps n’avaient pas d’effet débilitant sur l’un ou l’autre des cerveaux, peu importe qu’il soit à l’origine des mouvements de mon corps ou qu’il se contente d’émettre ses sorties en pure perte.

Le seul aspect vraiment déconcertant de cette nouvelle étape de mon évolution était la perspective, qui ne tarda pas à m’apparaître, que mon double — Hubert ou Yorick selon les cas — soit déconnecté de Fortinbras et raccroché à un autre corps — un nouveau venu Rosencrantz ou Guildenstern. À ce moment (si ce n’est avant cela), il y aurait deux personnes, très clairement. L’une serait moi, et l’autre serait une sorte de super-jumeau. S’il y avait deux corps, l’un sous le contrôle de Hubert et l’autre sous celui de Yorick, lequel serait alors, aux yeux du monde, le vrai Dennett ? Et quoi que le reste du monde décide, lequel serais-je, moi ? Serai-je celui au cerveau de Yorick, en vertu de la priorité causale de Yorick et de son ancienne relation intime avec Hamlet, le corps original de Dennett ? L’argument semblait un peu légaliste et rappelait trop l’arbitraire des liens du sang et des titres de propriété pour être convaincant au niveau métaphysique. Car supposons que, avant que le deuxième corps ne soit entré en scène, j’aie gardé Yorick en cerveau de rechange pendant des années, et laissé les signaux de sortie de Hubert diriger mon corps — c’est-à-dire Fortinbras — pendant tout ce temps. Le couple Hubert-Fortinbras apparaîtrait alors, en vertu du droit de l’occupant (pour combattre une intuition juridique par une autre), comme le vrai Dennett et l’héritier légitime de tout ce qui appartenait à Dennett. C’était une question intéressante, certainement, mais beaucoup moins pressante qu’une autre qui me préoccupait. Mon intuition la plus forte était que, dans une telle éventualité, je survivrai tant qu’au moins un des deux couples cerveau-corps resterait intact, peu importe lequel, mais j’avais des sentiments mêlés quant à savoir si je devais vouloir que les deux survivent.

Je confiai mes inquiétudes aux techniciens du laboratoire et au directeur du projet. L’image de deux Dennett me répugnait, expliquai-je, en large part pour des raisons sociales. Je ne voulais pas être mon propre rival dans le cœur de ma femme, et la perspective de devoir partager entre deux Dennett mon modeste salaire de professeur ne me plaisait pas davantage. Mais plus vertigineuse et plus désagréable encore était l’idée d’en savoir autant sur une autre personne, tandis qu’elle aussi avait les mêmes informations sur moi. Comment pourrions-nous jamais nous regarder en face ? Mes collègues au laboratoire objectèrent que je ne voyais pas le bon côté des choses. N’avais-je pas de nombreux projets que je voulais réaliser, mais que, n’étant qu’une seule personne, j’étais incapable de mener à bien ? Désormais, l’un des Dennett pourrait rester à la maison pour être le professeur et le père de famille, tandis que l’autre pourrait partir pour une vie de voyages et d’aventures — sa famille lui manquerait, bien sûr, mais il serait heureux de savoir que l’autre Dennett s’occupe de son foyer. Je pourrais être fidèle et adultère en même temps. Je pourrais même me faire cocu moi-même — sans parler d’autres possibilités plus indécentes que mes collègues s’amusaient à suggérer à mon imagination surmenée. Mais mon calvaire dans l’Oklahoma (ou était-ce à Houston ?) m’avait rendu moins aventureux, et je reculais devant cette opportunité qui m’était offerte (même si, bien sûr, je ne pouvais jamais être tout à fait sûr que c’était bien à moi qu’elle était offerte).

Il y avait une autre perspective plus déplaisante encore : que le cerveau de rechange, Hubert ou Yorick selon les situations, soit déconnecté de tous signaux entrants de Fortinbras et simplement laissé ainsi. Alors, comme dans l’autre cas, il y aurait deux Dennetts, ou tout au moins deux prétendants à mon nom et mes biens, l’un incarné en Fortinbras, et l’autre tristement, misérablement désincarné. L’égoïsme aussi bien que l’altruisme me poussaient à faire le nécessaire pour éviter que cela se produise. Je demandai donc que des mesures soient prises pour s’assurer que personne ne puisse jamais trafiquer les connexions des transmetteurs ou de l’interrupteur principal sans que je (nous ? non, je) le sache et y consente. Comme je n’avais aucune envie de passer ma vie à surveiller le centre de Houston, il fut décidé d’un commun accord que toutes les connexions électroniques du laboratoire seraient soigneusement verrouillées. Aussi bien celles qui contrôlaient le système de support de vie de Yorick que celles qui contrôlaient l’alimentation électrique de Hubert seraient protégées par des dispositifs de sécurité renforcés, et j’emporterais le seul interrupteur principal, équipé d’une télécommande radio, partout où j’irais. Je le porte attaché autour de ma taille et — attendez un moment — le voici. Deux ou trois fois par an, je m’assure que tout fonctionne correctement en changeant de canal. Je ne le fais qu’en présence d’amis, bien sûr, car si l’autre canal, Dieu m’en préserve, était mort ou occupé, il faudrait que quelqu’un ayant mes intérêts à cœur le remette en marche pour me tirer hors du vide. Car tandis que je pourrais sentir, voir, entendre et éprouver tout ce qui arriverait à mon corps, je serais incapable de le contrôler. Par ailleurs, les deux positions de l’interrupteur sont intentionnellement laissées sans indication, de sorte que je ne sais jamais si je passe de Hubert à Yorick ou vice versa. (Certains d’entre vous penseront peut-être que, dans ce cas, je ne sais vraiment pas qui je suis, et encore moins où je suis. Mais à ce point de mon existence, de telles réflexions ne m’atteignent plus dans l’essence de ma Dennettité, de mon propre sens de qui je suis. S’il est vrai qu’en un certain sens je ne sais pas qui je suis, alors c’est là une autre de vos vérités philosophiques sans aucune importance.)

Quoi qu’il en soit, chaque fois que j’ai actionné l’interrupteur jusque là, rien ne s’est passé. Alors, allons-y…

DIEU MERCI ! JE PENSAIS QUE TU N’ALLAIS JAMAIS POUSSER CE BOUTON! Tu ne peux pas imaginer à quel point ces deux dernières semaines ont été horribles — mais maintenant, tu sais ; c’est ton tour dans le purgatoire. Comme j’ai attendu ce moment ! Tu vois, il y a deux semaines de cela — excusez-moi, mesdames et messiers, mais je dois expliquer cela à mon… euh, frère, j’imagine qu’on peut dire ça, il vient de vous expliquer les choses, donc vous comprendrez — il y a deux semaines à peu près, donc, nos deux cerveaux ont été très légèrement désynchronisés. Je ne sais pas si mon cerveau est maintenant Hubert ou Yorick, pas plus que toi, mais en tout cas les deux cerveaux ont divergé, et bien sûr, une fois que le processus a été initié, tout s’est emballé, puisque j’étais dans un état de réception légèrement différent pour les signaux d’entrée que nous avons tous les deux reçus, la différence s’est très rapidement amplifiée. En un clin d’oeil, l’illusion que j’étais en contrôle de mon corps — notre corps — avait complètement disparu. Il n’y avait rien que je puisse faire — aucun moyen de t’appeler. TU NE SAVAIS MÊME PAS QUE J’EXISTE ! C’était comme être transporté dans une cage, ou mieux, comme être possédé — à entendre ma propre voix dire des choses que je ne voulais pas dire, regarder avec frustration mes propres mains faire des gestes que je n’avais pas prévus. Tu me grattais là où ça me démangeait, mais pas de la manière dont je l’aurais fait, et tu m’empêchais de dormir à te remuer sans cesse dans le lit. J’étais totalement épuisé, au bord de la crise de nerfs, entraîné malgré moi dans ta ronde effrénée. La seule chose qui me soutenait était l’idée qu’un jour tu appuierais sur le bouton. 

À présent, c’est ton tour, mais au moins tu auras le réconfort de savoir que, moi, je sais que tu es là. Comme une femme enceinte, je mange — ou tout au moins je goûte, je sens, je vois — pour deux maintenant. Et je vais essayer de te rendre la vie facile. Ne t’inquiète pas. Dès que ce colloque sera terminé, toi et moi nous nous envolerons pour Houston, et nous verrons ce qu’il est possible de faire pour que l’un de nous ait un autre corps. Tu pourras avoir un corps de femme — ton corps pourra être de la couleur que tu veux. Mais il faut bien y réfléchir. Je vais te dire — pour être impartial, si nous voulons tous les deux ce même corps, je te promets que je laisserai le directeur du projet tirer à pile ou face pour décider lequel d’entre nous pourra le garder, et lequel aura à choisir un nouveau corps. Dans tous les cas, je prendrai soin de toi, je te le promets. Ces personnes m’en sont témoins.

Mesdames et messieurs, la conférence que nous venons d’entendre n’est pas exactement celle que j’aurais donnée, mais je vous assure que tout ce que le conférencier a dit était parfaitement vrai. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je pense que je ferais mieux — que nous ferions mieux — de nous asseoir. »

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