Pourquoi se disputer sur le sens des mots ? | Grain de philo #25

Aujourd’hui, on se dispute sur les disputes verbales.

Pour ceux que ça intéresse, je me suis en partie inspiré d’une partie de l’article de David Chalmers « Verbal Dispute ».

Et voici le passage entier sur l’histoire de l’écureuil de William James :

« Il y a quelques années, j’étais allé avec plusieurs personnes camper dans les montagnes. De retour d’une excursion que j’avais faite seul, un jour, je tombai au milieu d’une discussion métaphysique. Il s’agissait d’un écureuil, d’un agile écureuil que l’on supposait cramponné, d’un côté, au tronc d’un arbre, tandis qu’un homme se tenait de l’autre côté, en face, et cherchait à l’apercevoir. Pour y arriver, notre spectateur humain se déplace rapidement autour de l’arbre ; mais, quelle que soit sa vitesse, l’écureuil se déplace encore plus vite dans la direction opposée : toujours il maintient l’arbre entre l’homme et lui, si bien que l’homme ne réussit pas une seule fois à l’entrevoir.

William_James_b1842c.jpgDe là ce problème métaphysique : L’homme tourne-t-il autour de l’écureuil, oui ou non ? Il tourne autour de l’arbre, bien entendu, et l’écureuil est sur l’arbre; mais tourne-t-il autour de l’écureuil lui-même ? Dans les interminables loisirs de la solitude, la discussion avait fini par s’épuiser; toutes les sources en étaient taries. Chacun avait pris parti et s’entêtait dans son opinion. Les forces se balançaient; et les deux camps firent appel à mon intervention pour les départager.

Moi, je me souvins de l’adage scolastique qui veut qu’en présence d’une contradiction on fasse une distinction. “Qui de vous a raison ? leur dis-je. Cela ne dépend que de ce que vous entendez pratiquement par tourner autour de l’écureuil. S’il s’agit de passer, par rapport à lui, du Nord à l’Est, puis de l’Est au Sud, puis à l’Ouest, pour vous diriger de nouveau vers le Nord, toujours par rapport à lui, il est bien évident que votre homme tourne réellement autour de l’animal, car il occupe tour à tour ces quatre positions. “Voulez-vous dire, au contraire, que l’homme se trouve d’abord en face de lui, puis à sa droite, puis derrière, puis à sa gauche, pour finir par se retrouver en face ? Il est tout aussi évident que votre homme ne parvient pas du tout à tourner autour de l’écureuil. En effet, les mouvements du second de vos personnages compensent les mouvements du premier, de sorte que l’animal ne cesse à aucun moment d’avoir le ventre tourné vers l’homme et le dos tourné au sens contraire. Aussitôt faite, cette distinction met fin au débat. De part et d’autre vous avez tort et vous avez raison, suivant que vous adoptez l’un ou l’autre de ces deux points de vue pratiques.”

Parmi les antagonistes les plus échauffés, il y en eut un ou deux qui traitèrent ma réponse de pure équivoque, de simple échappatoire (…). Mais la majorité sembla bien admettre que ma distinction avait aplani le terrain de la discussion. »

William James, Pragmatisme, 1907

 

Cette fois-ci, je n’aurais pas attendu le cinquième épisode de ma série pour vous régaler d’un morceau de Lewis Carroll. Voici donc le passage de De l’autre côté du miroir dépeignant le personnage Humpty Dumpty pour qui les mots ont exactement le sens qu’il veut qu’ils aient :

« – Ça, c’est de la gloire pour toi !

– Je ne sais pas ce que vous voulez dire par « gloire », dit Alice.

Humpty Dumpty eut un petit sourire méprisant.

– Bien sûr, tu ne sais pas… Tant que je ne t’ai pas expliqué. J’ai voulu dire par là : « Voilà un bel argument pour te clouer le bec ».

– Mais « gloire » ne signifie pas « un bel argument pour te clouer le bec », objecta Alice.

aliceandhumpty_kirk.jpg– Moi, quand j’emploie un mot, dit Humpty-Dumpty avec dédain, il signifie ce que je veux qu’il signifie, ni plus, ni moins.

– La question est de savoir si on peut faire que les mots signifient autant de choses différentes, dit Alice.

– La question est « qui est le maître ? » répondit Humpty Dumpty, un point c’est tout.

Alice était bien trop étonnée pour pouvoir répliquer. Au bout d’un moment, Humpty Dumpty reprit la parole.

– Certains d’entre eux ont mauvais caractère. En particulier les verbes, ce sont les
plus fiers. Les adjectifs, vous pouvez en faire tout ce qu’il vous plaît, mais pas les
verbes ! Néanmoins je suis en mesure de les mettre au pas, tous autant qu’ils sont !
Impénétrabilité ! C’est ce que je dis ! »

– Voudriez-vous me dire, s’il vous plaît, ce que cela signifie, demanda Alice.

– Voilà que tu parles comme une enfant raisonnable, constata Humpty Dumpty qui semblait ravi. Par « impénétrabilité », je voulais dire que nous avons assez parlé de ce sujet que mieux vaudrait que tu annonces ce que tu comptes faire ensuite vu que, j’imagine, tu n’envisages pas de rester plantée ici ta vie entière.

– C’est faire signifier beaucoup de choses à un seul mot, remarqua Alice d’un ton pensif. »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871

 

Voilà !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s